LOGINChapitre 4
Elena
Je suis née dans un appartement minuscule au-dessus d'une boulangerie, et les premières choses que mes yeux ont vues étaient la farine qui dansait dans les rais de lumière et les mains calleuses de ma mère qui pétrissaient la pâte avant l'aube.
Mes parents n'avaient rien, ni fortune ni relations, mais ils avaient l'amour, cet amour simple et tenace qui transforme un foyer modeste en palais, et je n'ai jamais manqué de chaleur, même quand les fins de mois étaient maigres et que ma mère rapiéçait mes robes au lieu d'en acheter de nouvelles.
Je me souviens de son parfum, un mélange de lavande et de levure, et de la façon dont elle me bordait le soir en me racontant des histoires de princesses qui n'attendaient pas de prince, des histoires de femmes qui se sauvaient toutes seules.
Elle aurait dû m'apprendre à me méfier des contes de fées, mais elle est morte trop tôt, emportée par une maladie qui n'a laissé que des dettes et un silence assourdissant dans la petite boulangerie.
Mon père n'a pas survécu à son chagrin, il l'a suivie deux ans plus tard, et je me suis retrouvée orpheline à dix-huit ans, sans famille, sans héritage, avec pour seule richesse une détermination farouche et les diplômes que j'avais décrochés à force de travail.
C'est cette détermination qui m'a menée, trois ans plus tard, dans cette salle de bal étincelante où la fondation Devereux organisait une soirée caritative, et où j'avais été engagée comme assistante pour aider à la logistique, une tâche modeste qui me permettait de payer mon loyer.
Les lustres de cristal déversaient une pluie de lumière dorée sur les invités, les robes de soirée bruissaient comme des ailes de papillons, et je me tenais près de la table des inscriptions, un classeur à la main, essayant de me faire aussi discrète que possible.
C'est là que je l'ai vu pour la première fois.
Damien Cross est entré dans la salle comme un roi pénètre dans sa cour, entouré d'une aura de puissance qui faisait se retourner les têtes et s'incliner les échines.
Il portait un smoking noir, ses cheveux sombres étaient impeccablement coiffés, et son regard, ce regard d'un gris presque métallique, balayait la foule avec une assurance qui m'a clouée sur place.
Je n'étais rien, je n'étais personne, une fille du peuple dans une robe empruntée, et pourtant, quand nos yeux se sont croisés, j'ai senti un choc, une décharge qui a parcouru mon corps tout entier comme si le destin venait de tirer une flèche en plein cœur.
Il s'est approché de moi, et j'ai oublié de respirer.
— Vous n'êtes pas une invitée, n'est-ce pas ?
Sa voix était grave, légèrement moqueuse, mais pas cruelle.
— Non, monsieur, je fais partie de l'organisation.
— Quel dommage. Vous êtes la plus jolie femme de cette soirée, et vous n'êtes même pas sur la liste des danseuses.
J'ai rougi, j'ai balbutié quelque chose d'incohérent, et il a souri, un sourire qui a creusé une fossette sur sa joue gauche, un sourire qui m'a fait fondre comme neige au soleil.
Il est resté près de moi toute la soirée, délaissant les héritières et les mannequins pour me parler de tout et de rien, de mes études, de mes rêves, de cette vie que je voulais construire.
— Vous êtes différente, m'a-t-il dit à la fin de la soirée, quand les derniers invités s'en allaient et que je rangeais mes dossiers, vous ne voulez rien de moi, et c'est précisément pour cela que je veux tout vous donner.
Je n'aurais pas dû le croire.
Je n'aurais pas dû tomber amoureuse d'une phrase si parfaitement calibrée qu'elle semblait tout droit sortie d'un scénario.
Mais j'avais vingt-deux ans, j'étais seule au monde, et ce prince des temps modernes me tendait la main avec une promesse d'éternité.
Tout est allé très vite, trop vite, un tourbillon de dîners aux chandelles, de week-ends à Venise, de cadeaux somptueux que je n'osais pas accepter et qu'il insistait pour m'offrir.
— Laisse-moi prendre soin de toi, murmurait-il en glissant un bracelet à mon poignet, laisse-moi te donner tout ce que la vie t'a refusé.
Je me suis laissé faire, parce que j'étais jeune, parce que j'étais amoureuse, parce que je croyais que l'amour était une réponse à toutes les questions.
Le mariage a été célébré six mois plus tard, dans l'intimité, contre l'avis de sa famille qui voyait en moi une mésalliance, une tache sur le blason des Cross.
— Je me fiche de ce qu'ils pensent, m'avait-il dit en glissant l'anneau à mon doigt, c'est toi que j'aime, Elena, toi seule.
Ces mots, je les ai portés comme un talisman pendant trois ans, je les ai répétés dans les moments de doute, quand il rentrait tard, quand il s'éloignait, quand son regard se faisait plus froid, plus lointain.
Aujourd'hui, assise sur ce lit défait dans une chambre inconnue, je les retourne dans ma tête comme on retourne une médaille pour en vérifier l'authenticité, et je découvre qu'ils n'étaient que du plomb recouvert d'or.
Je ne comprends pas.
Je ne comprends pas comment l'homme qui m'a tenu la main devant l'autel a pu me jeter dehors comme une malpropre.
Je ne comprends pas comment l'homme qui m'a promis l'éternité a pu prononcer le mot « erreur » avec une telle froideur.
Et je ne comprends pas, surtout, comment j'ai pu être aussi aveugle, aussi naïve, aussi désespérément confiante.
La pluie a cessé dehors, et le silence de cette chambre inconnue est un reproche qui m'écrase.
Je pose ma main sur mon ventre, et je jure à cette petite vie qui grandit en moi que jamais, jamais elle ne connaîtra cette douleur.
Chapitre 73DamienL'appartement est silencieux, baigné par la lumière grise d'un après-midi d'automne, et je suis assis à la table de la cuisine, le livre ouvert devant moi, les doigts tremblants posés sur les pages, les yeux brûlants de larmes qui coulent sans que je puisse les retenir, sans que je veuille les retenir. « La Billionnaire cachée », ce titre qui claque comme une vérité que j'ai toujours refusé de voir, comme une révélation qui m'anéantit, comme un miroir impitoyable tendu devant mon passé, devant mes actes, devant mes crimes. J'ai lu chaque page, chaque chapitre, chaque mot, et chaque phrase était une lame qui s'enfonçait dans ma chair, chaque paragraphe était un coup de poing dans mon estomac, chaque chapitre était une condamnation sans appel de l'homme que j'ai été, du mari q
Chapitre 72ElenaL'interview exclusive a lieu dans le salon de musique de la résidence, une pièce que j'ai choisie parce qu'elle est belle, apaisante, chargée de souvenirs heureux, de mélodies, de symphonies, et je me tiens assise dans un fauteuil de velours, face à une journaliste française, Élodie Moreau, la même qui, des années plus tôt, avait commencé à enquêter sur la dynastie Voss pour le Figaro, et qui est devenue, au fil du temps, une alliée, une confidente, presque une amie. Les caméras sont installées, les lumières sont réglées, l'atmosphère est feutrée, intime, recueillie, et je sens mon cœur battre un peu plus vite, mes doigts se crisper légèrement sur l'accoudoir, parce que ce que je m'apprête à faire, ce que j'ai accepté de faire, e
Chapitre 71La presseLe livre est sorti un matin de septembre, sans prévenir, sans campagne publicitaire tapageuse, simplement déposé sur les étals des librairies, et en quelques jours, en quelques heures presque, il est devenu le phénomène littéraire de l'année, le best-seller que tout le monde s'arrache, que toutes les télévisions commentent, que tous les journaux analysent, que tous les lecteurs dévorent. Son titre claque comme une révélation : « La Billionnaire cachée », et sous ce titre, en lettres plus petites, un sous-titre qui promet de tout dévoiler : « L'incroyable destin d'Elena Voss, de la rue au sommet du monde ». L'auteur est un journaliste d'investigation respecté, Malcolm Reed, un homme aux cheveux gris, aux yeux perçants derrière des lunettes à monture d'écaille,
Chapitre 70ElenaLa cérémonie touche à sa fin, les lanternes de papier oscillent doucement dans la brise nocturne, les roses blanches embaument l'air de leur parfum délicat, et je me tiens debout devant l'autel, la main d'Alexander serrée dans la mienne, le cœur si plein d'émotion que je crains un instant de ne pas pouvoir parler, de ne pas trouver les mots, de rester là, muette, tremblante, submergée par tout ce que cet instant signifie, par tout ce que ces années ont représenté, par tout ce que ces hommes et ces femmes qui m'entourent ont fait pour moi, pour Liam, pour la dynastie. Les membres du Conseil sont alignés devant moi, leurs visages éclairés par la lueur vacillante des lanternes, leurs regards brillant de cette loyauté, de cette affection, de cette fierté qui ne se sont jamais démenties, même dans le
Chapitre 69AlexanderLes événements récents, la trahison évitée, l'innocence de Nikolaï prouvée, la force du Conseil réaffirmée, tout cela m'a donné une idée, une impulsion, un désir profond que j'ai mûri en secret, que j'ai préparé avec l'aide de Victoria et de Zero, et que je m'apprête aujourd'hui à révéler à Elena, à offrir au Conseil, à célébrer devant le monde. Le parc de la résidence a été transformé en un jardin enchanté, des guirlandes de fleurs suspendues aux branches des grands chênes, des lanternes de papier allumées le long des allées, un autel de roses blanches dressé près de la fontaine aux nymphes, et les membres du Conseil sont réunis, vêtus de leurs plus beaux costumes
Chapitre 68ElenaLes jours qui suivent sont une plongée dans les ténèbres, une course contre la montre, une traque acharnée de la vérité, et je ne dors plus, je ne mange plus, je passe mes nuits dans la salle de commandement avec Zero, à éplucher les documents, à suivre les pistes, à remonter les fils d'un complot qui s'avère plus complexe, plus retors, plus dangereux que tout ce que nous avions imaginé. Zero a découvert des connexions avec d'anciens ennemis de Nikolaï, des mafieux russes qu'il avait trahis en rejoignant le Conseil, des trafiquants qu'il avait dénoncés, des rivaux qu'il avait humiliés, et tout converge vers un seul nom, un seul cerveau, un seul vengeur : un certain Dimitri Volkov, un ancien lieutenant de Nikolaï qui n'a jamais accepté son départ, qui n'a jamais pardonné
Chapitre 5 ElenaMadame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dan
Chapitre 3 DamienLa porte claque derrière elle avec un bruit mat qui résonne dans le hall, et je reste là, debout au milieu du salon, le téléphone à la main, sans même me souvenir de ce que je disais à ma mère il y a encore une seconde.Le silence retombe, lourd, étouffant, seulement troublé par
Chapitre 2 ElenaL'argent est resté sur la table, éparpillé comme les débris de ma vie, et je ne l'ai même pas regardé en passant devant pour monter dans ce qui était encore ce matin ma chambre conjugale.Les murs sont tapissés de souvenirs qui se moquent de moi : la photo de notre mariage sur la
Chapitre 1 ElenaJe tiens encore le petit bâtonnet entre mes doigts lorsque la salle de bains se met à tourner autour de moi, les murs de marbre blanc se diluant dans une brume de larmes que je ne sens même pas couler.Deux lignes roses.Deux lignes minuscules qui dansent devant mes yeux comme une







