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Chapitre 3

last update publish date: 2026-05-29 06:11:55

Chapitre 3

 Damien

La porte claque derrière elle avec un bruit mat qui résonne dans le hall, et je reste là, debout au milieu du salon, le téléphone à la main, sans même me souvenir de ce que je disais à ma mère il y a encore une seconde.

Le silence retombe, lourd, étouffant, seulement troublé par le crépitement de la pluie contre les vitres.

Je fixe la porte close avec une drôle de sensation au creux de la poitrine, comme une brûlure sourde que je ne veux pas nommer.

Ma mère continue de parler dans l'écouteur, sa voix stridente qui commente les derniers préparatifs du mariage, qui énumère les invités, qui se réjouit de cette alliance avec les Devereux comme si elle venait de remporter une guerre.

— Damien, tu m'écoutes ?

Je sursaute, et je réponds d'un ton que j'essaie de rendre ferme.

— Oui, mère. Pardonne-moi, j'étais distrait.

— Je te disais que Camille a choisi les fleurs ce matin. Des roses blanches, un choix parfait, tout à fait digne de notre rang. Sa mère était ravie. Tout se passe comme prévu. Mais toi, tu sembles soucieux. Quelque chose ne va pas ?

Je passe une main sur mon visage, les yeux toujours fixés sur les billets éparpillés sur la table basse.

— J'ai parlé à Elena. Elle est partie. Ce soir, la maison sera vide.

Un silence approbateur à l'autre bout du fil, puis elle reprend.

— Parfait. Tu as bien fait, mon fils. Cette femme n'était pas de notre rang, et Camille t'offrira enfin l'héritage que tu mérites. Je n'ai jamais compris pourquoi ton père avait accepté ce premier mariage. Une Voss, quelle idée. Mais enfin, c'est du passé maintenant.

— Oui, mère.

— Tu verras, Camille est brillante, élégante, elle connaît les codes. Elle tiendra son rôle à merveille. Les actionnaires sont déjà rassurés. Ton avenir est assuré.

— Oui, mère.

— Tu ne sembles pas enthousiaste, Damien. Ne me dis pas que tu regrettes déjà cette petite Voss.

Sa voix s'est faite plus coupante, et je sens la désapprobation pointer sous la sollicitude.

— Non, mère. Je ne regrette rien. C'est mieux ainsi.

— Bien. Alors ne traînons pas. Le mariage est dans six semaines, et il y a tant à faire. Je passerai demain matin pour les dernières confirmations.

Je raccroche sans répondre, et je me verse un verre de whisky, un geste automatique, presque rituel, pour chasser cette sensation de vide qui s'installe en moi depuis que la porte a claqué.

Le liquide ambré brûle ma gorge, mais il ne réchauffe rien, il ne dissout pas l'image d'Elena debout dans l'escalier, sa main posée sur son ventre, ses yeux gris noyés de larmes qu'elle retenait avec une dignité qui m'a serré le cœur.

Je n'ai pas voulu voir ces larmes.

Je les ai ignorées.

J'ai prononcé des mots cruels, glacés, j'ai jeté de l'argent comme un lâche, et maintenant je me tiens là, dans ce salon vide, à me demander pourquoi je ressens ce poids sur la poitrine, cette angoisse qui ne me ressemble pas.

C'est la bonne décision.

Je murmure cette phrase à voix haute, comme pour m'en persuader, et je la répète plusieurs fois, adossé au bar, le verre à la main, tandis que la pluie continue de tomber dehors, inlassable.

C'est la bonne décision.

L'empire Cross sera sauvé.

Camille est une femme superbe et ambitieuse.

Tout rentrera dans l'ordre dès que les vœux seront prononcés.

Le lendemain matin, la villa est étrangement silencieuse.

Je me surprends à guetter le bruit de ses pas dans l'escalier, le tintement de sa tasse de thé contre la soucoupe, avant de me rappeler qu'elle n'est plus là, qu'elle ne sera plus jamais là.

Le personnel de maison évite mon regard, et je donne des ordres secs pour qu'on prépare la demeure à l'arrivée de Camille, pour qu'on efface toute trace de l'ancienne épouse, comme on nettoie une pièce après un incendie.

Ma mère arrive en milieu de journée, triomphante, un dossier sous le bras et un sourire qui n'admet aucune contradiction.

— J'ai apporté les maquettes des faire-part, dit-elle en s'installant dans le salon sans attendre d'y être invitée, le traiteur a confirmé, et le couturier de Camille attend tes mesures pour le costume. Tout doit être parfait.

— Parfait, oui.

— Ne fais pas cette tête, Damien. C'est un mariage, pas un enterrement.

Je ne réponds pas, le regard perdu par la fenêtre vers le portail qu'Elena a franchi sous la pluie.

Ma mère suit mon regard et pince les lèvres.

— Cesse de penser à elle. Elle n'était pas faite pour ce monde. Camille, elle, comprendra tes ambitions. Elle les partagera.

— Je sais, mère.

— Alors agis en conséquence.

Elle pose les maquettes sur la table basse, là où les billets étaient éparpillés la veille, et je détourne les yeux.

Le reste de la journée se passe en préparatifs, en appels, en réunions, et je me plonge dans cette agitation comme un noyé s'accroche à une bouée, pour ne plus penser, pour ne plus sentir ce vide étrange qui ne cesse de grandir.

Le soir, quand je me retrouve seul dans mon bureau, je sors d'un tiroir une vieille photographie, une photo de notre voyage de noces en Italie, où Elena sourit, insouciante, le visage illuminé par le soleil toscan.

Je la regarde longtemps, et je sens un pincement que je ne veux pas analyser.

Alors je la range, je referme le tiroir, et je me plonge dans les dossiers du mariage à venir, les contrats, les listes, les chiffres, pour noyer ce vide qui ne demande qu'à parler.

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