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Chapitre 5

last update publish date: 2026-05-29 06:16:12

Chapitre 5

 Elena

Madame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dans la cuisine.

Quand je l'ai reconnue, hier soir, sous l'abribus où je m'étais effondrée, j'ai cru que la pluie et les larmes me faisaient délirer, mais c'était bien elle, courbée sous un parapluie troué, ses cheveux gris dégoulinant de pluie, qui rentrait de son travail de nuit au pressing du quartier.

— Mon Dieu, Elena, c'est bien toi ? Mon Dieu, dans quel état es-tu, ma petite fille ?

Elle m'a relevée, elle a passé son bras maigre autour de mes épaules, elle m'a traînée jusqu'à son immeuble délabré sans me poser de questions, parce que les vieilles dames qui ont connu la misère savent que les questions peuvent attendre, mais que le froid et la détresse n'attendent pas.

L'appartement est un taudis, et je pèse mes mots, un réduit sous les toits où la peinture s'écaille par plaques entières, où les fenêtres ferment mal, où l'humidité dessine des arabesques noirâtres sur le papier peint déchiré.

Mais il y a un toit, il y a un radiateur qui ronronne faiblement, il y a une odeur de soupe aux légumes qui flotte dans l'air et qui me rappelle les soirs de mon enfance.

— Tu resteras ici cette nuit, a dit Madame Courbet en posant une tasse de thé brûlant devant moi, et demain on verra, on trouvera une solution, on en trouve toujours.

Je n'ai pas eu la force de protester, je n'ai pas eu la force de raconter, je me suis contentée de hocher la tête et de boire ce thé qui me brûlait la langue et qui était la première chose chaude que j'avalais depuis la veille.

Elle m'a installée sur un canapé défoncé dont les ressorts grinçaient à chaque mouvement, elle m'a couverte d'une couverture râpée qui sentait la naphtaline, et je me suis endormie comme on tombe dans un trou noir, sans rêves, sans souvenirs, sans pensée.

Le matin est arrivé trop vite, gris et froid, et c'est en ouvrant les yeux que j'ai senti la première nausée monter, une vague âcre qui m'a tordu l'estomac et m'a précipitée vers l'évier de la cuisine minuscule.

Je me suis accrochée au rebord, les doigts crispés sur l'émail écaillé, et j'ai rendu le thé de la veille, j'ai rendu le vide de mon estomac, j'ai rendu les larmes que je n'avais pas encore versées.

— Ce n'est rien, ma petite, ce n'est rien, répétait Madame Courbet en me tenant les cheveux, c'est le contrecoup, c'est l'émotion, ça va passer.

Mais je savais que ce n'était pas l'émotion, je savais que ce n'était pas le contrecoup, je savais que c'était cette vie minuscule qui protestait, qui réclamait sa part de lumière et de nourriture.

— Je suis enceinte, ai-je murmuré entre deux haut-le-cœur, et ma voix était si faible que je ne suis pas sûre qu'elle m'ait entendue.

Elle m'a entendue pourtant, parce qu'elle s'est figée, ses doigts ridés toujours noués dans mes cheveux, et elle n'a rien dit, elle n'a pas poussé de cri, elle n'a pas posé de question, elle m'a simplement serrée contre elle avec une force que je ne lui connaissais pas.

— Alors il faut te battre, a-t-elle soufflé dans mon oreille, il faut te battre pour toi et pour lui, tu m'entends, Elena ?

Je l'entendais, et c'était la première fois depuis que la porte de la villa s'était refermée derrière moi que quelqu'un me demandait de me battre au lieu de m'écraser.

Le reste de la journée s'est passé dans un brouillard de malaises et de somnolence, entrecoupé de soupe tiède et de tisanes amères que Madame Courbet préparait avec des herbes séchées accrochées à sa fenêtre.

— C'est du gingembre, disait-elle en me tendant la tasse, et de la menthe, pour les nausées, ma mère le faisait déjà, et sa mère avant elle.

Je buvais docilement, je laissais le liquide couler dans ma gorge, et je sentais mon corps reprendre un peu de force, juste assez pour que mon esprit recommence à fonctionner.

Ce bébé, cet enfant que Damien ne voulait pas, cet enfant qu'il ne connaîtrait peut-être jamais, méritait que je me batte.

Méritait que je me relève, que je trouve un travail, que je reconstruise tout ce que j'avais perdu, brique par brique, comme ma mère avant moi, comme ma grand-mère avant elle.

— Tu es une Voss, m'avait dit mon père sur son lit de mort, tu es une Voss, et les Voss ne plient jamais.

Je n'avais jamais compris ce qu'il voulait dire par là, je n'avais jamais su qui étaient vraiment les Voss, mais aujourd'hui, dans ce taudis glacé, avec le goût du gingembre sur la langue et le poids d'une vie dans mon ventre, je décide que cette phrase sera mon mantra.

Je ne plierai pas.

Je ne tomberai pas.

Je me battrai pour cet enfant, je lui offrirai une vie digne, une vie où il ne sera jamais une erreur à corriger.

— Demain, je chercherai du travail, dis-je à Madame Courbet qui s'affaire devant la gazinière.

— Demain, tu te reposeras, et après-demain aussi, et quand tu iras mieux, on verra.

— Non. Demain. Je n'ai pas le temps d'attendre.

Elle se retourne, ses yeux gris plongés dans les miens, et elle hoche lentement la tête.

— Très bien, ma petite. Demain, alors.

Et dans son regard usé par les années et les déceptions, je vois une lueur de fierté qui me réchauffe plus sûrement que toutes les tisanes du monde.

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