ログインChapitre 5
Elena
Madame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dans la cuisine.
Quand je l'ai reconnue, hier soir, sous l'abribus où je m'étais effondrée, j'ai cru que la pluie et les larmes me faisaient délirer, mais c'était bien elle, courbée sous un parapluie troué, ses cheveux gris dégoulinant de pluie, qui rentrait de son travail de nuit au pressing du quartier.
— Mon Dieu, Elena, c'est bien toi ? Mon Dieu, dans quel état es-tu, ma petite fille ?
Elle m'a relevée, elle a passé son bras maigre autour de mes épaules, elle m'a traînée jusqu'à son immeuble délabré sans me poser de questions, parce que les vieilles dames qui ont connu la misère savent que les questions peuvent attendre, mais que le froid et la détresse n'attendent pas.
L'appartement est un taudis, et je pèse mes mots, un réduit sous les toits où la peinture s'écaille par plaques entières, où les fenêtres ferment mal, où l'humidité dessine des arabesques noirâtres sur le papier peint déchiré.
Mais il y a un toit, il y a un radiateur qui ronronne faiblement, il y a une odeur de soupe aux légumes qui flotte dans l'air et qui me rappelle les soirs de mon enfance.
— Tu resteras ici cette nuit, a dit Madame Courbet en posant une tasse de thé brûlant devant moi, et demain on verra, on trouvera une solution, on en trouve toujours.
Je n'ai pas eu la force de protester, je n'ai pas eu la force de raconter, je me suis contentée de hocher la tête et de boire ce thé qui me brûlait la langue et qui était la première chose chaude que j'avalais depuis la veille.
Elle m'a installée sur un canapé défoncé dont les ressorts grinçaient à chaque mouvement, elle m'a couverte d'une couverture râpée qui sentait la naphtaline, et je me suis endormie comme on tombe dans un trou noir, sans rêves, sans souvenirs, sans pensée.
Le matin est arrivé trop vite, gris et froid, et c'est en ouvrant les yeux que j'ai senti la première nausée monter, une vague âcre qui m'a tordu l'estomac et m'a précipitée vers l'évier de la cuisine minuscule.
Je me suis accrochée au rebord, les doigts crispés sur l'émail écaillé, et j'ai rendu le thé de la veille, j'ai rendu le vide de mon estomac, j'ai rendu les larmes que je n'avais pas encore versées.
— Ce n'est rien, ma petite, ce n'est rien, répétait Madame Courbet en me tenant les cheveux, c'est le contrecoup, c'est l'émotion, ça va passer.
Mais je savais que ce n'était pas l'émotion, je savais que ce n'était pas le contrecoup, je savais que c'était cette vie minuscule qui protestait, qui réclamait sa part de lumière et de nourriture.
— Je suis enceinte, ai-je murmuré entre deux haut-le-cœur, et ma voix était si faible que je ne suis pas sûre qu'elle m'ait entendue.
Elle m'a entendue pourtant, parce qu'elle s'est figée, ses doigts ridés toujours noués dans mes cheveux, et elle n'a rien dit, elle n'a pas poussé de cri, elle n'a pas posé de question, elle m'a simplement serrée contre elle avec une force que je ne lui connaissais pas.
— Alors il faut te battre, a-t-elle soufflé dans mon oreille, il faut te battre pour toi et pour lui, tu m'entends, Elena ?
Je l'entendais, et c'était la première fois depuis que la porte de la villa s'était refermée derrière moi que quelqu'un me demandait de me battre au lieu de m'écraser.
Le reste de la journée s'est passé dans un brouillard de malaises et de somnolence, entrecoupé de soupe tiède et de tisanes amères que Madame Courbet préparait avec des herbes séchées accrochées à sa fenêtre.
— C'est du gingembre, disait-elle en me tendant la tasse, et de la menthe, pour les nausées, ma mère le faisait déjà, et sa mère avant elle.
Je buvais docilement, je laissais le liquide couler dans ma gorge, et je sentais mon corps reprendre un peu de force, juste assez pour que mon esprit recommence à fonctionner.
Ce bébé, cet enfant que Damien ne voulait pas, cet enfant qu'il ne connaîtrait peut-être jamais, méritait que je me batte.
Méritait que je me relève, que je trouve un travail, que je reconstruise tout ce que j'avais perdu, brique par brique, comme ma mère avant moi, comme ma grand-mère avant elle.
— Tu es une Voss, m'avait dit mon père sur son lit de mort, tu es une Voss, et les Voss ne plient jamais.
Je n'avais jamais compris ce qu'il voulait dire par là, je n'avais jamais su qui étaient vraiment les Voss, mais aujourd'hui, dans ce taudis glacé, avec le goût du gingembre sur la langue et le poids d'une vie dans mon ventre, je décide que cette phrase sera mon mantra.
Je ne plierai pas.
Je ne tomberai pas.
Je me battrai pour cet enfant, je lui offrirai une vie digne, une vie où il ne sera jamais une erreur à corriger.
— Demain, je chercherai du travail, dis-je à Madame Courbet qui s'affaire devant la gazinière.
— Demain, tu te reposeras, et après-demain aussi, et quand tu iras mieux, on verra.
— Non. Demain. Je n'ai pas le temps d'attendre.
Elle se retourne, ses yeux gris plongés dans les miens, et elle hoche lentement la tête.
— Très bien, ma petite. Demain, alors.
Et dans son regard usé par les années et les déceptions, je vois une lueur de fierté qui me réchauffe plus sûrement que toutes les tisanes du monde.
Chapitre 102AlexanderLe soir est tombé sur la résidence, un soir doux et paisible, baigné par la lumière dorée des derniers rayons du soleil qui embrasent les jardins, les fontaines, les roses blanches, et je me tiens debout sur la terrasse, les mains posées sur la balustrade de pierre, le regard perdu sur l'horizon, le cœur plein d'une émotion si vaste, si profonde, si bouleversante que je ne sais pas comment l'exprimer, comment la contenir, comment la partager. Elena est à côté de moi, silencieuse, sa tête posée sur mon épaule, sa main dans la mienne, et je sens sa chaleur, sa présence, son amour, comme un baume sur toutes les blessures, comme une lumière sur toutes les ombres, comme une promesse que tout ira bien, que le pire est derrière nous, que l'avenir nous appartient. Les jours qui viennent de s'écouler ont &e
Chapitre 101Le ConseilLa salle du Conseil est baignée d'une lumière solennelle, les candélabres allumés, les tentures de velours tirées sur les fenêtres, et les membres du Conseil des Dix sont réunis autour de la longue table de chêne, leurs visages graves, leurs regards tournés vers moi, vers Elena qui se tient debout à ma droite, vers cette femme qui a traversé tant d'épreuves, tant de guerres, tant de trahisons, et qui s'apprête à prononcer le jugement, à rendre la justice, à sceller le destin de ceux qui ont failli, de ceux qui ont trahi, de ceux qui ont été piégés. L'atmosphère est chargée d'une tension palpable, d'une gravité presque religieuse, et je sens le poids de cet instant, de cette décision, de cette responsabilité qui pèse sur nos épaules, su
Chapitre 100ElenaLa cellule est un cube de béton gris, froid, nu, éclairé par un néon blafard qui bourdonne sans discontinuer, et je me tiens debout devant la porte de fer, le cœur battant, les mains crispées sur le châle de cachemire que j'ai jeté sur mes épaules, les yeux fixés sur cette silhouette assise sur la couchette, cette silhouette qui fut autrefois un homme puissant, redouté, intouchable, et qui n'est plus aujourd'hui qu'un prisonnier, un vaincu, un ennemi à ma merci. Alistair Ashford est là, menotté, le visage marqué par la fatigue, par la rage, par la défaite, et pourtant, malgré tout, malgré la cellule, malgré les menottes, malgré l'humiliation, il lève la tête à mon approche, il me regarde, et dans ses yeux pâles, dans ces yeux d'un bleu si clair qu'ils en paraiss
Chapitre 99Le piègeLa grande salle de réception de l'hôtel Kingsbury a été transformée en un théâtre d'ombres et de lumières, une scène solennelle où doit se jouer la dernière manche de cette guerre souterraine, la comédie de la reddition, la tragédie des Ashford, le triomphe de la dynastie Voss, et je me tiens debout derrière les lourdes tentures de velours qui masquent l'entrée secondaire, le cœur battant à tout rompre, les mains glacées, l'esprit tendu comme une corde de violon prête à se rompre. Elena est à côté de moi, resplendissante dans une robe de velours noir qui la fait paraître plus fragile, plus vulnérable, plus vaincue, et c'est exactement ce que nous voulons, exactement ce que les Ashford attendent, exactement ce qu'ils espèrent voir : une h&eac
Chapitre 98ElenaLa salle de commandement est plongée dans une pénombre studieuse, les écrans clignotant doucement, les cartes déployées sur la table massive, les visages de mes gardiens tournés vers moi comme des fleurs vers le soleil, et je me tiens debout au centre de cette ruche souterraine, les mains posées à plat sur le verre froid, le cœur battant avec une lenteur solennelle, l'esprit en ébullition, la peur et la détermination se livrant en moi un combat acharné dont je refuse de laisser paraître la moindre trace. Liam est en sécurité, loin, protégé par Marcus et Zero, et cette certitude, cette unique certitude, me donne la force de penser, de réfléchir, d'élaborer, de préparer le plan le plus audacieux, le plus risqué, le plus dangereux que j'aie jamais conçu. Les Ashford sont
Chapitre 97DamienLe parc de la résidence est baigné par la lumière pâle de cette fin d'après-midi, les ombres des grands chênes s'allongeant sur les pelouses, les roses blanches frissonnant dans la brise, et je me tiens debout près de la fontaine aux nymphes, le cœur battant, les mains moites, les yeux fixés sur la terrasse où Elena apparaît enfin, escortée par Dante et Victoria, son visage pâle, ses traits tirés par l'angoisse, par des nuits sans sommeil, par cette peur qui ne la quitte plus depuis que Liam est caché dans cette forteresse secrète, loin d'elle, loin de nous, loin de tout ce qui pourrait le protéger autant qu'elle voudrait le faire elle-même. Je me suis agenouillé, je ne sais pas pourquoi, peut-être par habitude, par soumission, par ce besoin viscéral de me faire pardonner, de me faire
Chapitre 6 ElenaLe kiosque à journaux se dresse au coin de la rue comme un monument de papier, et c'est en passant devant pour me rendre à mon troisième entretien de la matinée que je vois mon visage s'étaler en première page d'un magazine à scandale.Je m'arrête net, les jambes coupées, la respi
Chapitre 4 ElenaJe suis née dans un appartement minuscule au-dessus d'une boulangerie, et les premières choses que mes yeux ont vues étaient la farine qui dansait dans les rais de lumière et les mains calleuses de ma mère qui pétrissaient la pâte avant l'aube.Mes parents n'avaient rien, ni fortu
Chapitre 3 DamienLa porte claque derrière elle avec un bruit mat qui résonne dans le hall, et je reste là, debout au milieu du salon, le téléphone à la main, sans même me souvenir de ce que je disais à ma mère il y a encore une seconde.Le silence retombe, lourd, étouffant, seulement troublé par
Chapitre 2 ElenaL'argent est resté sur la table, éparpillé comme les débris de ma vie, et je ne l'ai même pas regardé en passant devant pour monter dans ce qui était encore ce matin ma chambre conjugale.Les murs sont tapissés de souvenirs qui se moquent de moi : la photo de notre mariage sur la







