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Chapitre 4

Author: Roman
last update publish date: 2026-08-17 03:09:29

Chapitre 4

Ysoria

Je nettoie la pièce depuis plus d’une heure, à genoux sur le parquet poussiéreux, les manches retroussées, les mains rougies par l’eau froide. C’est une petite pièce au bout du couloir est, une ancienne réserve transformée en débarras. Madame Duvrey m’y a envoyée avec une liste de tâches précises, sans explication. Personne n’y entre jamais. L’air sent le renfermé, le papier jauni, la cire ancienne. Les meubles sont recouverts de draps blancs qui leur donnent des allures de fantômes.

Je soulève un drap. Un secrétaire en bois sombre apparaît, couvert de poussière grise. Je passe mon chiffon sur le plateau, puis j’ouvre un tiroir. Des papiers, des lettres jaunies, des rubans fanés. Je sais que je ne devrais pas fouiller, mais quelque chose dans cette pièce me retient, comme une main posée sur mon épaule.

Au fond du tiroir, mes doigts rencontrent un objet dur, enveloppé dans un mouchoir de soie. Je le sors avec précaution. Je déplie le tissu. Une photographie ancienne apparaît, aux bords dentelés, un peu gondolée par l’humidité.

Mon cœur s’arrête.

La femme sur le cliché me ressemble presque trait pour trait. Le même ovale de visage, les mêmes cheveux bruns ondulés, le même regard sombre légèrement incliné. Elle porte une robe claire, démodée, et se tient devant une fenêtre que je reconnais. C’est la fenêtre de l’aile ouest. La fenêtre à la petite lueur.

Mes mains se mettent à trembler. Je m’approche de la lumière, j’écarquille les yeux. Ce n’est pas moi. Ce ne peut pas être moi. Mais la ressemblance est si troublante, si absolue, que j’ai l’impression de regarder mon propre reflet dans un miroir ancien. Le grain de la photo, les ombres douces, tout me donne la chair de poule. Je respire mal. Le mouchoir glisse de mes doigts.

C’est à ce moment-là que je l’entends.

Une voix glaciale retentit derrière moi.

— Qu’est-ce que vous faites avec ça ?

Je me retourne si brusquement que je manque de perdre l’équilibre. Eryx se tient dans l’encadrement de la porte, immense, le visage fermé. Ses yeux vont de mon visage à la photographie, puis reviennent sur moi. La colère monte dans ses prunelles, rapide, noire, inarrêtable.

— Répondez, dit-il d’une voix basse.

— Je nettoyais cette pièce, dis-je. J’ai ouvert ce tiroir, et j’ai trouvé…

— Donnez-moi ça.

Il s’avance, tend la main. Je recule d’un pas, la photographie serrée contre ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi je ne la lui donne pas. Peut-être parce que mon cœur bat trop fort. Peut-être parce que cette femme me ressemble et que je veux comprendre.

— Donnez-moi ça, répète-t-il, plus durement.

— Qui est cette femme ?

Le silence tombe comme une lame. Il se fige à un pas de moi. Son visage se tord, une expression de douleur et de fureur mêlées. Il arrache presque la photographie de mes mains, puis la glisse dans sa poche sans la regarder.

— Vous n’avez rien vu, dit-il. Vous n’avez rien trouvé.

— Elle me ressemble, dis-je, la voix étranglée.

— Taisez-vous.

Je me tais. Pas par obéissance, mais parce que sa voix contient une telle violence que l’air semble se déchirer. Il me fixe avec une intensité terrible, comme s’il cherchait à me faire disparaître par la seule force de son regard.

— Cette maison, reprend-il lentement, est remplie de pièges. Vous venez d’en ouvrir un.

Ses mots s’enfoncent dans ma poitrine comme des échardes. Il se tient trop près. Je sens son souffle chaud contre mon front, son parfum boisé, sa colère qui pulse dans l’espace minuscule entre nous.

— Je vous l’interdis, murmure-t-il. Ne touchez plus à rien. Ne cherchez plus rien. Ou vous le regretterez.

Il tourne les talons et disparaît dans le couloir, me laissant seule au milieu de la poussière. Mes jambes cèdent. Je m’appuie au secrétaire. La pièce tourne autour de moi.

Cette femme sur la photographie. Ce visage. Cette ressemblance.

C’est la femme de la fenêtre.

Et je viens de comprendre que je ne suis pas arrivée dans ce manoir par hasard.

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