LOGINChapitre 4
Ysoria
Je nettoie la pièce depuis plus d’une heure, à genoux sur le parquet poussiéreux, les manches retroussées, les mains rougies par l’eau froide. C’est une petite pièce au bout du couloir est, une ancienne réserve transformée en débarras. Madame Duvrey m’y a envoyée avec une liste de tâches précises, sans explication. Personne n’y entre jamais. L’air sent le renfermé, le papier jauni, la cire ancienne. Les meubles sont recouverts de draps blancs qui leur donnent des allures de fantômes.
Je soulève un drap. Un secrétaire en bois sombre apparaît, couvert de poussière grise. Je passe mon chiffon sur le plateau, puis j’ouvre un tiroir. Des papiers, des lettres jaunies, des rubans fanés. Je sais que je ne devrais pas fouiller, mais quelque chose dans cette pièce me retient, comme une main posée sur mon épaule.
Au fond du tiroir, mes doigts rencontrent un objet dur, enveloppé dans un mouchoir de soie. Je le sors avec précaution. Je déplie le tissu. Une photographie ancienne apparaît, aux bords dentelés, un peu gondolée par l’humidité.
Mon cœur s’arrête.
La femme sur le cliché me ressemble presque trait pour trait. Le même ovale de visage, les mêmes cheveux bruns ondulés, le même regard sombre légèrement incliné. Elle porte une robe claire, démodée, et se tient devant une fenêtre que je reconnais. C’est la fenêtre de l’aile ouest. La fenêtre à la petite lueur.
Mes mains se mettent à trembler. Je m’approche de la lumière, j’écarquille les yeux. Ce n’est pas moi. Ce ne peut pas être moi. Mais la ressemblance est si troublante, si absolue, que j’ai l’impression de regarder mon propre reflet dans un miroir ancien. Le grain de la photo, les ombres douces, tout me donne la chair de poule. Je respire mal. Le mouchoir glisse de mes doigts.
C’est à ce moment-là que je l’entends.
Une voix glaciale retentit derrière moi.
— Qu’est-ce que vous faites avec ça ?
Je me retourne si brusquement que je manque de perdre l’équilibre. Eryx se tient dans l’encadrement de la porte, immense, le visage fermé. Ses yeux vont de mon visage à la photographie, puis reviennent sur moi. La colère monte dans ses prunelles, rapide, noire, inarrêtable.
— Répondez, dit-il d’une voix basse.
— Je nettoyais cette pièce, dis-je. J’ai ouvert ce tiroir, et j’ai trouvé…
— Donnez-moi ça.
Il s’avance, tend la main. Je recule d’un pas, la photographie serrée contre ma poitrine. Je ne sais pas pourquoi je ne la lui donne pas. Peut-être parce que mon cœur bat trop fort. Peut-être parce que cette femme me ressemble et que je veux comprendre.
— Donnez-moi ça, répète-t-il, plus durement.
— Qui est cette femme ?
Le silence tombe comme une lame. Il se fige à un pas de moi. Son visage se tord, une expression de douleur et de fureur mêlées. Il arrache presque la photographie de mes mains, puis la glisse dans sa poche sans la regarder.
— Vous n’avez rien vu, dit-il. Vous n’avez rien trouvé.
— Elle me ressemble, dis-je, la voix étranglée.
— Taisez-vous.
Je me tais. Pas par obéissance, mais parce que sa voix contient une telle violence que l’air semble se déchirer. Il me fixe avec une intensité terrible, comme s’il cherchait à me faire disparaître par la seule force de son regard.
— Cette maison, reprend-il lentement, est remplie de pièges. Vous venez d’en ouvrir un.
Ses mots s’enfoncent dans ma poitrine comme des échardes. Il se tient trop près. Je sens son souffle chaud contre mon front, son parfum boisé, sa colère qui pulse dans l’espace minuscule entre nous.
— Je vous l’interdis, murmure-t-il. Ne touchez plus à rien. Ne cherchez plus rien. Ou vous le regretterez.
Il tourne les talons et disparaît dans le couloir, me laissant seule au milieu de la poussière. Mes jambes cèdent. Je m’appuie au secrétaire. La pièce tourne autour de moi.
Cette femme sur la photographie. Ce visage. Cette ressemblance.
C’est la femme de la fenêtre.
Et je viens de comprendre que je ne suis pas arrivée dans ce manoir par hasard.
Chapitre 75YsoriaJe suis assise sur le lit de la chambre bleue, les genoux repliés contre ma poitrine, les yeux fixes. La pluie frappe la fenêtre, un crépitement régulier qui emplit le silence. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Des heures, peut-être. Depuis que je suis rentrée de chez Gaspard. Depuis qu’il a refusé de me répondre. Depuis que je ne sais plus qui je suis.La porte s’ouvre doucement. Eryx entre, le visage inquiet. Il s’approche lentement, comme s’il craignait de m’effrayer. Il s’assied au bord du lit, à distance, et me regarde. Je sens son regard sur moi, chaud, inquiet. Mais je ne peux pas le regarder. Pas encore.— Ysoria, dit-il doucement. Tu es rentrée. Je t’ai attendue.— Je sais.— Où étais-tu ?— Chez Gaspard.Il ne dit rien. Il
Chapitre 74YsoriaLa maison est petite, grise, coincée entre deux immeubles plus hauts. Je n’y suis pas venue depuis des années. Pas depuis la mort d’Hélène. Pas depuis que j’ai fui cet homme et ses silences. Mais aujourd’hui, je suis là. Devant sa porte. La main levée, suspendue, tremblante.Je frappe. Trois coups secs. Le silence, puis des pas lourds. La porte s’ouvre. Gaspard Naven se tient devant moi. Plus vieux, plus sec, les joues creusées, les yeux gris toujours aussi froids. Il me regarde comme si j’étais une étrangère.— Ysoria.— Bonjour, Gaspard.Il ne m’invite pas à entrer. Il reste là, sur le seuil, à me détailler.— Qu’est-ce que tu veux ?— Je veux des réponses.Il hausse un sourcil. Rien d’autre. Aucune émotion. Aucun
Chapitre 73EryxJe tiens les documents entre mes mains, les doigts crispés sur le papier jauni. Kaïros vient de partir, me laissant seul avec ces preuves qui pèsent plus lourd que tous les contrats que j’ai signés. Je les étale sur mon bureau. La photographie. La lettre. Le certificat. Et cette vérité qui me frappe au visage.Mon père. Aldren Valcyr. L’homme de glace, le patriarche impitoyable, celui qui ne souriait jamais, qui ne touchait personne, qui traitait sa femme et ses enfants comme des employés. Cet homme-là avait une maîtresse. Une femme de chambre. Nora Naven.Je reprends la photographie. Ils sont là, tous les deux, devant le manoir. Elle, jeune, brune, le regard doux. Lui, la main posée sur son épaule, possessif. Le sourire aux lèvres. Un sourire que je ne lui ai jamais vu. Un sourire d’homme amoureux. Ou d’homme sati
Chapitre 72YsoriaJe suis assise dans la bibliothèque, un livre ouvert sur les genoux, mais je ne lis pas. Mes yeux fixent les lignes sans les voir. Depuis des jours, une question me ronge. Qui était vraiment ma mère ? La femme de la photographie, Nora Naven, celle qui me ressemble trait pour trait. Celle qui a travaillé dans ce manoir. Celle qui a été chassée trois mois après ma naissance.Je referme le livre, me lève, et je me dirige vers les archives. Eryx m’a dit de ne pas y aller seule, mais je n’ai pas besoin de sa permission. Je pousse la porte basse, allume la lampe de poche que j’ai glissée dans ma poche, et je m’enfonce dans la pièce poussiéreuse. Les rayonnages s’élèvent autour de moi, chargés de registres, de dossiers, de boîtes. Je cherche le nom de Nora. Je le trouve dans un registre de personnel, jauni par l
Chapitre 71KaïrosLa lampe de poche tremble dans ma main. Je suis accroupi dans les archives du manoir depuis des heures, entouré de cartons poussiéreux et de registres jaunis. Je cherche tout ce qui concerne Nora Naven. Eryx m’a demandé de découvrir la vérité sur cette femme, et je ne lâcherai pas avant de l’avoir trouvée.J’ouvre une boîte marquée « Personnel – 1990-1999 ». À l’intérieur, des dossiers de domestiques, des lettres de recommandation, des fiches de paie. Je les feuillette rapidement, sans rien trouver d’intéressant. Puis, au fond, sous une liasse de factures, je trouve une enveloppe de cuir fermée par un ruban. Je la dénoue, en sors une liasse de photographies.La première me fait retenir mon souffle. Nora Naven, jeune, souriante, debout dans le grand hall du manoir. À ses côtés, un homme que je reconnais immédiatement. Le père d’Eryx. Celui qui a bâti l’empire, celui qui a fait disparaître des gens, celui qui est mort dans des circonstances troubles. Ils se tiennent t
Chapitre 70EryxJe sens sa main trembler dans la mienne. Ysoria se tient à côté de moi, le visage pâle, mais le menton levé. Les journalistes sont là, massés derrière les grilles, leurs caméras pointées vers nous comme des armes. Les questions fusent, acides, cruelles. « Mademoiselle Naven, êtes-vous une prostituée ? » « Monsieur Valcyr, avez-vous acheté son silence ? » « Combien vous a coûté cette mascarade ? » Je sens la colère monter, une vague noire qui menace de tout emporter. Mais je la contiens. Pas ici. Pas maintenant.Je me tourne vers Ysoria. Ses yeux sombres plongent dans les miens, et je vois dans leur profondeur une force que rien ne peut briser. Elle a été humiliée, piétinée, traitée comme une moins-que-rien. Et pourtant, elle est là, debout, à c&ocir







