Mag-log inChapitre 3
Naélia
Personne d'autre ne m'a reconnue. Pas ma mère, trop occupée à exhiber sa fille parfaite aux invités de marque. Pas mon père, qui m'a croisée dans le vestibule sans même ralentir, le regard vague, déjà tourné vers le prochain ministre à impressionner. Pas les domestiques, trop affairés à remplir les coupes et à débarrasser les plateaux. Personne, dans cette maison pleine de gens qui m'ont vue grandir, qui m'ont vue pleurer, qui m'ont vue disparaître, n'a levé un sourcil en me voyant passer. Je suis une ombre, je l'ai toujours été, une ombre qui glisse entre les murs sans laisser de trace, une ombre qu'on oublie aussitôt qu'elle n'est plus dans le champ de vision.
Mais lui, en une seconde, en un battement de cil, en un souffle, il m'a reconnue.
Il a traversé la salle sans que je m'en rende compte, sans que je puisse anticiper son mouvement, avec cette grâce féline qui le caractérise, cette économie de gestes qui donne l'impression qu'il ne marche pas mais qu'il glisse, qu'il fend l'air sans résistance, qu'il est partout et nulle part à la fois, et quand j'ai levé les yeux de la boîte à chapeau, il était là, dans l'embrasure de la porte, et son regard, ce regard sombre que je n'ai jamais pu oublier, s'est planté dans le mien comme une lame dans un fruit mûr, avec une précision terrifiante, avec une avidité qui m'a coupé le souffle et m'a clouée sur place, incapable de bouger, incapable de fuir, incapable de faire autre chose que soutenir ce regard qui me déshabillait, qui me déchiffrait, qui me dévorait.
Il n'a pas hésité une seconde, pas une fraction de seconde, il n'a pas plissé les yeux en se demandant si c'était bien moi, il n'a pas penché la tête avec cette expression perplexe qu'ont les gens quand ils croisent quelqu'un qu'ils connaissent sans le reconnaître vraiment. Non, il a su immédiatement, avec une certitude animale, avec cette intuition qui le rend si dangereux, si magnétique, si terriblement attirant, et il s'est avancé vers moi comme un prédateur qui retrouve sa proie après des années de traque, avec une lenteur calculée, avec une intensité qui transformait chaque pas en menace et en promesse, avec cette flamme dans les yeux qui disait qu'il n'avait rien oublié, qu'il n'avait rien pardonné, qu'il m'avait attendue tout ce temps et que l'attente était enfin terminée.
Je devrais avoir peur, je le sais, je devrais reculer, je devrais courir, je devrais hurler, mais je ne fais rien de tout ça, parce que la peur n'est pas la seule chose qui pulse dans mes veines, parce qu'il y a autre chose, quelque chose de plus trouble, de plus ancien, de plus viscéral, quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance, à du soulagement, à ce sentiment étrange et déchirant qu'on éprouve quand on retrouve un endroit qu'on croyait avoir perdu à jamais. Mon cœur bat trop vite, mes mains tremblent sur le carton de la boîte, et je le regarde s'approcher, impuissante, fascinée, révoltée contre moi-même, contre cette faiblesse qui m'envahit dès qu'il est là, contre cette attraction qui n'a jamais disparu malgré tout ce qu'il m'a fait, malgré tout ce qu'il représente, malgré la douleur qui porte encore son nom comme une cicatrice mal refermée.
— Naélia.
Il dit mon prénom comme on dit une prière, comme on dit un blasphème, comme on dit un mot qu'on a répété seul dans le noir pendant des années sans jamais oser le prononcer à voix haute, et ce simple mot, ces trois syllabes, me traversent comme une décharge électrique, me ramènent à mes seize ans, à la première fois qu'il a prononcé mon prénom dans la bibliothèque du deuxième étage, exactement avec la même voix, exactement avec la même intensité, comme si le temps s'était replié sur lui-même et que les sept années qui nous séparaient n'avaient jamais existé.
Je ne réponds pas, je ne peux pas, ma gorge est un nœud, ma langue est de plomb, et tout ce que je parviens à faire, c'est le regarder, le regarder vraiment, enregistrer chaque détail de son visage comme si je voulais le graver dans ma mémoire pour les sept prochaines années d'absence, mais l'idée même d'une nouvelle absence me fait vaciller, me fait comprendre que je ne pourrai pas repartir comme je suis venue, que cette rencontre va tout changer, que ma vie vient de basculer une deuxième fois par la faute de cet homme, et que je ne sais pas encore si c'est une catastrophe ou une délivrance.
Chapitre 89LéandreJe l'observe de loin. C'est devenu une habitude, une nécessité, une torture douce que je m'inflige chaque jour. Je la regarde s'entraîner dans l'orangerie, les poings bandés, le front perlé de sueur.— Encore. Plus fort.La voix de Sylvain claque. Naélia frappe. Le sac tremble. Elle ne dit rien. Elle frappe encore. Ses coups sont secs, précis. Elle a appris vite. Trop vite.Je l'observe de loin. Elle travaille. Les dossiers Duroc s'empilent sur son bureau. Elle les annote, les décortique. Parfois, elle parle toute seule.— Non, ça ne tient pas. Il faut revoir la clause.Elle raye, elle réécrit. Elle ne lève pas les yeux. Elle ne me voit pas. Elle ne sait pas que je suis là.Je l'observe de l
Chapitre 88NaéliaMa fille grandit. Je le vois chaque jour, dans ses yeux qui s'ouvrent un peu plus sur le monde, dans ses mains qui saisissent tout ce qu'elles trouvent, dans ses jambes qui commencent à pousser, à vouloir se dresser. Elle grandit, et moi, je la regarde faire, le cœur serré, partagée entre l'émerveillement et une peur sourde qui ne me quitte jamais tout à fait.Son rire est la seule chose pure dans ce monde de ténèbres. Un rire qui monte, clair, léger, sans arrière-pensée, sans calcul, sans méfiance. Un rire de bébé, un rire d'ange, un rire qui me lave de tout ce que j'ai traversé, de tout ce qui m'a salie, de tout ce qui m'attend encore. Quand elle rit, j'oublie. J'oublie les nuits d'angoisse, les réveils en sursaut, les cauchemars qui me poursuivent. J'oublie les visages de ceux
Chapitre 87ValèreÉlara est instable, mais utile. Je l'observe depuis des heures, assise près de la fenêtre, les doigts crispés sur le bord de la table, le regard perdu dans la nuit. Elle ne dort pas. Elle ne mange pas. Elle parle toute seule, parfois, des mots sans suite, des lambeaux de phrases qui ne s'adressent à personne. Elle est dangereuse, non pas parce qu'elle est forte, mais parce qu'elle est imprévisible. Elle peut basculer à tout moment, passer de la froideur au brasier, et cette instabilité, loin de la rendre inutile, en fait une arme redoutable, parce que personne ne peut anticiper ses coups. Pas même moi.— Tu es sûre que tu veux continuer ? dis-je en m'approchant.Elle tourne la tête vers moi, lentement. Ses yeux sont rouges, cernés, mais brillants d'une lueur que je connais bien. La lueur de la haine.— Tu me demandes ça maintenant ? Après tout ce qu'ils m'ont fait ?— Je te demande si tu es prête. Parce que si tu craques, tu nous entraînes avec toi.Elle se lève d'un
Chapitre 86ÉlaraJe suis cachée, mais pas morte. Je vis dans une maison au fond des bois, une bâtisse de pierre grise que personne ne connaît, que personne ne trouvera, et j'attends. J'attends mon heure. J'attends que la tempête passe. J'attends que Naélia croie que tout est fini, que le danger s'est éloigné, qu'elle peut enfin respirer. Et c'est là que je frapperai.Hier soir, Valère m'a rejointe.Il est arrivé à la nuit tombée, trempé par la pluie, le visage marqué, une blessure mal refermée à l'épaule. Je l'ai cru mort. Tout le monde le croyait mort. Léandre a annoncé sa mort à Naélia, et Naélia l'a cru. Mais Valère est vivant. Il a survécu à l'assaut, il a rampé hors de la ferme en flammes, il a marché pendant des heures dans les bois avant de trouver un refuge. Et quand il est entré dans cette maison, quand il a retiré son manteau trempé, quand il a posé sur moi ses yeux sombres et brûlants, j'ai compris que rien n'était fini. Rien du tout.— Ils me croient mort, a-t-il dit, et
Chapitre 85NaéliaLes réunions s'enchaînent, les dossiers s'empilent, les noms se mêlent dans ma tête. Je ne connaissais rien de ce monde, rien des affaires Duroc, rien des alliances, des dettes, des menaces. Et pourtant, à chaque page que je tourne, à chaque signature que je déchiffre, une certitude grandit en moi : j'aurais dû connaître tout cela. J'aurais dû grandir ici, apprendre ces codes, porter ce nom. Mon père biologique était un monstre, oui, mais son empire m'appartient.Léandre m'accompagne, silencieux, vigilant. Il ne parle pas pendant les réunions, il observe, il note, il me laisse prendre la parole. Parfois, je surprends son regard posé sur moi, et je vois qu'il est partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Mais il ne dit rien. Il respecte ma décision.&mdash
Chapitre 84LéandreElle a exigé une part des affaires Duroc. Pas demandé. Pas suggéré. Exigé. Debout dans mon bureau, les bras croisés, le regard planté dans le mien, elle a prononcé ces mots avec une calme assurance qui m'a cloué sur place. Ma femme, car c'est ainsi que je la considère déjà, est en train de devenir une stratège, et je ne l'en désire que davantage.— Je veux une part des affaires Duroc, a-t-elle dit. Je veux les contrôler de l'intérieur.Je me suis appuyé contre le bureau, croisant les bras à mon tour, pour masquer le trouble qui montait en moi.— Pourquoi ?— Pour comprendre. Pour remonter les fils. Valère n'a pas agi seul. Élara a disparu avec la page manquante. Si je ne m'empar







