La place que j'ai laissée vide

La place que j'ai laissée vide

last updateDernière mise à jour : 2026-06-27
Par:  Les écrits d'une Mariam Mis à jour à l'instant
Langue: French
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La place que j’ai laissée vide Pendant des années, **Naélia Verne** a vécu dans l’ombre de sa sœur brillante. Le jour où elle décide enfin de partir construire sa vie ailleurs, personne ne cherche à la retenir. Des années plus tard, elle revient. Et ceux qui pensaient qu’elle reviendrait identique découvrent une femme qu’ils ne connaissent plus. Mais une personne semble ne jamais l’avoir oubliée : Léandre Bellac

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Chapitre 1

Chapitre 1

Chapitre 1

Naélia

Je suis revenue pour une seule raison, et ce n'est pas pour danser, ce n'est pas pour les sourires de façade ni pour les congratulations hypocrites qui doivent pleuvoir sur ma sœur comme des pétales de roses artificielles, et certainement pas pour affronter le regard de mon père, ce regard qui m'a toujours traversée sans jamais se poser, comme si j'étais une vitre, une ombre, un meuble qu'on oublie de dépoussiérer. Non, je suis revenue parce que ma grand-mère a laissé quelque chose dans cette maison, quelque chose qui m'appartient, et que j'ai passé sept années à me convaincre que je pouvais vivre sans ce journal, sans ces mots, sans cette dernière trace d'elle, mais la vérité c'est que je n'y arrive pas, la vérité c'est que chaque matin je me réveille avec l'impression d'avoir laissé une partie de mon âme dans une boîte à chapeau au fond d'un salon abandonné, et cette idée me ronge, me dévore, m'empêche de me reconstruire vraiment.

Alors j'ai pris un billet d'avion, un seul, sans retour, et j'ai enfilé cette robe noire que je n'ai pas portée depuis des années, une robe en crêpe sobre qui ne brille pas, qui ne fait pas de bruit, qui dit à tous ceux qui la regardent que je ne suis pas là pour me faire remarquer, que je ne suis pas là pour voler la vedette à ma sœur le soir de ses fiançailles officielles, que je veux juste entrer, récupérer ce qui est à moi, et disparaître avant l'aube. Mais quand j'ai franchi la grille du domaine, cette grille en fer forgé que je connais depuis l'enfance, dont je pourrais dessiner les volutes les yeux fermés, ma poitrine s'est serrée comme si sept années venaient de s'effondrer sur moi d'un seul coup, comme si tout le poids de mon absence, de ma fuite, de ma survie, venait de se concentrer en un point minuscule au centre de mon sternum, et j'ai dû m'arrêter, j'ai dû poser ma main sur le métal glacé, et j'ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.

Le gravier crisse sous mes escarpins, les buis taillés projettent des ombres géométriques sur l'allée, et la lune, pleine et blanche, éclaire le domaine d'une lumière spectrale qui transforme chaque statue en fantôme, chaque fenêtre en œil accusateur. Je me souviens de tout, absolument tout, et c'est ça le pire. Je me souviens du jour où ma mère m'a dit, sans même lever les yeux de son ouvrage de broderie, que je ne serais jamais aussi belle qu'Élara, que je devais m'y faire, que certaines femmes naissent pour briller et d'autres pour s'effacer, et que j'appartenais à la seconde catégorie. Je me souviens du jour où mon père m'a oubliée dans un couloir, littéralement oubliée, il était passé devant moi sans me voir, il cherchait Élara, il ne m'avait même pas reconnue. Je me souviens du jour où Léandre m'a regardée, vraiment regardée, pour la première fois, dans la bibliothèque du deuxième étage, et où j'ai cru, pauvre idiote, que ma vie allait changer. Je me souviens de tout, et tout fait mal.

La musique s'échappe par les fenêtres entrouvertes du grand salon, un quatuor à cordes qui joue du Fauré, je crois, ou du Saint-Saëns, quelque chose de mélancolique et d'élégant qui flotte dans l'air nocturne comme une brume de chagrin. Je distingue des silhouettes derrière les vitres, des robes qui tourbillonnent, des coupes de champagne qui scintillent, des rires qui montent et qui redescendent, et je sens mon estomac se nouer, parce que je sais que dans quelques minutes, je vais devoir entrer, je vais devoir traverser cette foule, je vais devoir affronter tous ces visages, tous ces souvenirs, tous ces regards qui m'ont toujours dit que je n'étais pas à ma place.

Je contourne le perron principal et j'emprunte l'escalier de service, celui que j'utilisais petite pour échapper aux invités, pour monter dans ma chambre sans croiser personne, pour disparaître sans qu'on remarque mon absence. Les marches de pierre sont usées en leur centre, creusées par des décennies de pas, et la rampe en fer forgé est glacée sous ma paume, mais c'est une glace familière, presque réconfortante, comme une main qu'on retrouve après un long voyage. Je pousse la porte du vestiaire, et l'odeur de l'encaustique mélangée au parfum des roses me saute au visage, me prend à la gorge, me ramène vingt ans en arrière, quand je me cachais entre les manteaux pour échapper aux moqueries de ma sœur, pour échapper aux reproches de ma mère, pour échapper à tout.

Le couloir est désert, les boiseries brillent faiblement sous la lumière des appliques, et chaque pas que je fais sur le tapis usé résonne dans ma poitrine comme un tambour. Je connais ce chemin par cœur, je pourrais le faire les yeux fermés, je l'ai fait des centaines de fois, enfant, adolescente, jeune femme, toujours furtive, toujours sur la pointe des pieds, toujours en retrait. Rien n'a changé, les mêmes tableaux, les mêmes miroirs, les mêmes consoles en marbre chargées de vases et de bibelots, et pourtant tout est différent, parce que moi, j'ai changé, je ne suis plus la jeune fille qui baissait la tête, je ne suis plus l'ombre qui s'excusait d'exister, je suis une femme qui a survécu, seule, à l'étranger, sans argent, sans appui, sans personne, et cette survie m'a forgée, m'a durcie, m'a appris à ne plus courber l'échine.

Je monte l'escalier principal en évitant les marches qui grincent, la troisième, la septième, la douzième, et cette mémoire du corps est plus fidèle que celle du cœur, elle ne m'a pas trahie, elle ne m'a pas oubliée. Sur le palier, je croise mon propre reflet dans un miroir ancien, et je m'arrête une seconde, saisie par cette image que je ne reconnais pas tout à fait. Une femme en noir, les cheveux tirés, le teint pâle, les yeux cernés mais brillants, une femme qui ne ressemble plus à l'adolescente qui a fui ce manoir un matin d'automne avec une valise trop lourde et un cœur en miettes. Cette femme, c'est moi, et je ne sais pas si je l'aime ou si je la déteste, mais je sais qu'elle est forte, qu'elle est debout, qu'elle n'a plus peur, ou du moins qu'elle a appris à avancer malgré la peur.

L'ancien salon est au bout du couloir, une pièce minuscule que plus personne n'utilise depuis la mort de grand-mère, et la porte grince un peu quand je la pousse, un grincement qui me vrille les nerfs, qui me fait craindre d'être découverte. Mais personne ne vient, personne ne monte, tout le monde est en bas, tout le monde danse et rit et boit du champagne en célébrant le bonheur parfait de ma sœur. La pièce sent la poussière et la lavande, le parfum de ma grand-mère, ce parfum qu'elle portait toujours, qu'elle mettait derrière ses oreilles et sur ses poignets, et cette odeur me bouleverse, me submerge, fait monter des larmes que je ravalerai plus tard, quand je serai seule, quand je serai loin.

La boîte à chapeau est toujours là, sur l'étagère la plus haute, entre un vase ébréché et un vieux nécessaire à couture, exactement là où grand-mère l'avait rangée la dernière fois, exactement là où elle m'avait dit de venir la chercher si jamais j'en avais besoin. Je tends la main, je pose mes doigts sur le carton poussiéreux, et c'est à cet instant précis que je sens un regard se poser sur ma nuque, un regard lourd, brûlant, insistant, un regard qui me transperce avant même que je ne me retourne, et je sais, je sais au plus profond de moi, que ce regard appartient à la seule personne que je redoutais de croiser, la seule personne qui pouvait me reconnaître en une seconde, la seule personne qui pouvait encore me faire trembler après toutes ces années.

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