LOGINLa place que j’ai laissée vide Pendant des années, **Naélia Verne** a vécu dans l’ombre de sa sœur brillante. Le jour où elle décide enfin de partir construire sa vie ailleurs, personne ne cherche à la retenir. Des années plus tard, elle revient. Et ceux qui pensaient qu’elle reviendrait identique découvrent une femme qu’ils ne connaissent plus. Mais une personne semble ne jamais l’avoir oubliée : Léandre Bellac
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Naélia
Je suis revenue pour une seule raison, et ce n'est pas pour danser, ce n'est pas pour les sourires de façade ni pour les congratulations hypocrites qui doivent pleuvoir sur ma sœur comme des pétales de roses artificielles, et certainement pas pour affronter le regard de mon père, ce regard qui m'a toujours traversée sans jamais se poser, comme si j'étais une vitre, une ombre, un meuble qu'on oublie de dépoussiérer. Non, je suis revenue parce que ma grand-mère a laissé quelque chose dans cette maison, quelque chose qui m'appartient, et que j'ai passé sept années à me convaincre que je pouvais vivre sans ce journal, sans ces mots, sans cette dernière trace d'elle, mais la vérité c'est que je n'y arrive pas, la vérité c'est que chaque matin je me réveille avec l'impression d'avoir laissé une partie de mon âme dans une boîte à chapeau au fond d'un salon abandonné, et cette idée me ronge, me dévore, m'empêche de me reconstruire vraiment.
Alors j'ai pris un billet d'avion, un seul, sans retour, et j'ai enfilé cette robe noire que je n'ai pas portée depuis des années, une robe en crêpe sobre qui ne brille pas, qui ne fait pas de bruit, qui dit à tous ceux qui la regardent que je ne suis pas là pour me faire remarquer, que je ne suis pas là pour voler la vedette à ma sœur le soir de ses fiançailles officielles, que je veux juste entrer, récupérer ce qui est à moi, et disparaître avant l'aube. Mais quand j'ai franchi la grille du domaine, cette grille en fer forgé que je connais depuis l'enfance, dont je pourrais dessiner les volutes les yeux fermés, ma poitrine s'est serrée comme si sept années venaient de s'effondrer sur moi d'un seul coup, comme si tout le poids de mon absence, de ma fuite, de ma survie, venait de se concentrer en un point minuscule au centre de mon sternum, et j'ai dû m'arrêter, j'ai dû poser ma main sur le métal glacé, et j'ai fermé les yeux pour ne pas pleurer.
Le gravier crisse sous mes escarpins, les buis taillés projettent des ombres géométriques sur l'allée, et la lune, pleine et blanche, éclaire le domaine d'une lumière spectrale qui transforme chaque statue en fantôme, chaque fenêtre en œil accusateur. Je me souviens de tout, absolument tout, et c'est ça le pire. Je me souviens du jour où ma mère m'a dit, sans même lever les yeux de son ouvrage de broderie, que je ne serais jamais aussi belle qu'Élara, que je devais m'y faire, que certaines femmes naissent pour briller et d'autres pour s'effacer, et que j'appartenais à la seconde catégorie. Je me souviens du jour où mon père m'a oubliée dans un couloir, littéralement oubliée, il était passé devant moi sans me voir, il cherchait Élara, il ne m'avait même pas reconnue. Je me souviens du jour où Léandre m'a regardée, vraiment regardée, pour la première fois, dans la bibliothèque du deuxième étage, et où j'ai cru, pauvre idiote, que ma vie allait changer. Je me souviens de tout, et tout fait mal.
La musique s'échappe par les fenêtres entrouvertes du grand salon, un quatuor à cordes qui joue du Fauré, je crois, ou du Saint-Saëns, quelque chose de mélancolique et d'élégant qui flotte dans l'air nocturne comme une brume de chagrin. Je distingue des silhouettes derrière les vitres, des robes qui tourbillonnent, des coupes de champagne qui scintillent, des rires qui montent et qui redescendent, et je sens mon estomac se nouer, parce que je sais que dans quelques minutes, je vais devoir entrer, je vais devoir traverser cette foule, je vais devoir affronter tous ces visages, tous ces souvenirs, tous ces regards qui m'ont toujours dit que je n'étais pas à ma place.
Je contourne le perron principal et j'emprunte l'escalier de service, celui que j'utilisais petite pour échapper aux invités, pour monter dans ma chambre sans croiser personne, pour disparaître sans qu'on remarque mon absence. Les marches de pierre sont usées en leur centre, creusées par des décennies de pas, et la rampe en fer forgé est glacée sous ma paume, mais c'est une glace familière, presque réconfortante, comme une main qu'on retrouve après un long voyage. Je pousse la porte du vestiaire, et l'odeur de l'encaustique mélangée au parfum des roses me saute au visage, me prend à la gorge, me ramène vingt ans en arrière, quand je me cachais entre les manteaux pour échapper aux moqueries de ma sœur, pour échapper aux reproches de ma mère, pour échapper à tout.
Le couloir est désert, les boiseries brillent faiblement sous la lumière des appliques, et chaque pas que je fais sur le tapis usé résonne dans ma poitrine comme un tambour. Je connais ce chemin par cœur, je pourrais le faire les yeux fermés, je l'ai fait des centaines de fois, enfant, adolescente, jeune femme, toujours furtive, toujours sur la pointe des pieds, toujours en retrait. Rien n'a changé, les mêmes tableaux, les mêmes miroirs, les mêmes consoles en marbre chargées de vases et de bibelots, et pourtant tout est différent, parce que moi, j'ai changé, je ne suis plus la jeune fille qui baissait la tête, je ne suis plus l'ombre qui s'excusait d'exister, je suis une femme qui a survécu, seule, à l'étranger, sans argent, sans appui, sans personne, et cette survie m'a forgée, m'a durcie, m'a appris à ne plus courber l'échine.
Je monte l'escalier principal en évitant les marches qui grincent, la troisième, la septième, la douzième, et cette mémoire du corps est plus fidèle que celle du cœur, elle ne m'a pas trahie, elle ne m'a pas oubliée. Sur le palier, je croise mon propre reflet dans un miroir ancien, et je m'arrête une seconde, saisie par cette image que je ne reconnais pas tout à fait. Une femme en noir, les cheveux tirés, le teint pâle, les yeux cernés mais brillants, une femme qui ne ressemble plus à l'adolescente qui a fui ce manoir un matin d'automne avec une valise trop lourde et un cœur en miettes. Cette femme, c'est moi, et je ne sais pas si je l'aime ou si je la déteste, mais je sais qu'elle est forte, qu'elle est debout, qu'elle n'a plus peur, ou du moins qu'elle a appris à avancer malgré la peur.
L'ancien salon est au bout du couloir, une pièce minuscule que plus personne n'utilise depuis la mort de grand-mère, et la porte grince un peu quand je la pousse, un grincement qui me vrille les nerfs, qui me fait craindre d'être découverte. Mais personne ne vient, personne ne monte, tout le monde est en bas, tout le monde danse et rit et boit du champagne en célébrant le bonheur parfait de ma sœur. La pièce sent la poussière et la lavande, le parfum de ma grand-mère, ce parfum qu'elle portait toujours, qu'elle mettait derrière ses oreilles et sur ses poignets, et cette odeur me bouleverse, me submerge, fait monter des larmes que je ravalerai plus tard, quand je serai seule, quand je serai loin.
La boîte à chapeau est toujours là, sur l'étagère la plus haute, entre un vase ébréché et un vieux nécessaire à couture, exactement là où grand-mère l'avait rangée la dernière fois, exactement là où elle m'avait dit de venir la chercher si jamais j'en avais besoin. Je tends la main, je pose mes doigts sur le carton poussiéreux, et c'est à cet instant précis que je sens un regard se poser sur ma nuque, un regard lourd, brûlant, insistant, un regard qui me transperce avant même que je ne me retourne, et je sais, je sais au plus profond de moi, que ce regard appartient à la seule personne que je redoutais de croiser, la seule personne qui pouvait me reconnaître en une seconde, la seule personne qui pouvait encore me faire trembler après toutes ces années.
Chapitre 63NaéliaIl a acheté la maison voisine, la petite maison mitoyenne à la mienne, celle qui était à vendre depuis des mois et dont les volets gris battaient au vent chaque fois que la tempête montait de la mer, et je l'ai vu par la fenêtre ce matin, en écartant le rideau, alors que je buvais mon thé brûlant les mains serrées autour de la tasse pour me réchauffer, et mon cœur s'est arrêté, ma respiration s'est bloquée, ma main s'est figée sur le tissu comme si le temps lui-même venait de suspendre son cours.Il était là, en train de porter des cartons, de simples cartons bruns qu'il empilait sur le trottoir avant de les rentrer un par un dans la maison vide, et il ne portait pas un costume trois pièces comme au manoir, il ne portait pas cette armure de soie et de lin qui le r
Chapitre 62LéandreElle a changé de ville sans prévenir, sans laisser d'adresse, sans donner d'explication, elle a quitté la maison blanche aux volets bleus, elle a quitté la falaise et l'océan, elle a disparu une fois de plus, comme elle avait disparu il y a sept ans, comme elle disparaissait toujours quand la douleur devenait trop forte, quand ma présence devenait trop lourde, quand l'étau que je resserrais autour d'elle menaçait de la broyer, et quand Moreau m'a annoncé la nouvelle, quand il m'a dit que la petite maison était vide, que les volets étaient clos, que la boîte aux lettres débordait de courrier non réclamé, j'ai senti le sol s'ouvrir sous mes pieds, j'ai senti mon cœur s'arrêter, j'ai senti cette panique ancienne, cette terreur familière, remonter du fond de mes entrailles comme une bête qu'o
Chapitre 61NaéliaJe garde l'enfant, et cette décision, je l'ai prise ce matin, en me réveillant avec le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte, avec le bruit des vagues qui montait de la falaise, avec cette sensation nouvelle qui habitait mon corps, cette sensation d'être deux au lieu d'une, d'être habitée, d'être accompagnée dans la solitude la plus absolue, et je n'ai pas eu besoin de peser le pour et le contre, je n'ai pas eu besoin de consulter qui que ce soit, je n'ai pas eu besoin de réfléchir, parce que c'était une certitude viscérale, une évidence qui s'imposait à moi avec la force d'une loi physique, d'une loi biologique, d'une loi de la nature contre laquelle rien ni personne ne pouvait rien.Je garde l'enfant, cet enfant qui est le sien, cet enfant qui a été conçu dans l
Chapitre 60LéandreJe suis venu jusqu'à sa porte, sans prévenir, sans stratégie, sans calcul, sans rien de ce qui faisait de moi l'homme que j'avais toujours été, l'homme de marbre, le manipulateur froid, le stratège qui anticipait chaque mouvement, chaque réaction, chaque conséquence, et pour la première fois de ma vie, je n'avais rien préparé, rien organisé, rien planifié, je m'étais levé ce matin avec une certitude qui ne devait rien à la raison, une certitude qui venait du ventre, des tripes, de cette partie de moi qui avait passé sept ans à se consumer et qui refusait de se consumer davantage, et j'avais pris la voiture, j'avais roulé pendant des heures à travers les routes de campagne, les forêts, les falaises, et j'avais fini par arriver devant cette petite maison blanche aux volets












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