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Chapitre 4

last update publish date: 2026-06-27 03:59:03

Chapitre 4

Léandre

Je lui ai parlé dans le couloir, le dos contre les boiseries sombres, et ma voix ne tremblait pas, elle restait égale, posée, comme si je maîtrisais chaque mot, comme si je n'étais pas en train de m'effondrer de l'intérieur, comme si tout mon être n'était pas un château de cartes que son simple souffle suffisait à faire vaciller, et pourtant, à l'intérieur, là où personne ne peut voir, là où même moi je n'ose pas trop regarder, tout s'effondrait, tout se délitait, chaque certitude, chaque rempart, chaque stratégie patiemment échafaudée pendant sept années d'attente se réduisait en poussière face à cette femme qui se tenait devant moi, les bras serrés sur une boîte à chapeau poussiéreuse, le regard à la fois brûlant et glacé, la bouche close sur des secrets que je donnerais tout pour entendre.

Sept ans, j'ai répété ce moment, sept ans je l'ai imaginé dans le noir de ma chambre vide, je l'ai répété devant le miroir de ma salle de bain, je l'ai murmuré dans le creux de mes nuits d'insomnie, j'ai préparé chaque phrase, chaque excuse, chaque explication, j'ai construit des discours entiers que je récitais au plafond comme on récite une prière à un dieu absent, et aujourd'hui qu'elle est là, aujourd'hui que je pourrais enfin déverser tout ce que j'ai accumulé, les mots me fuient, les phrases se bloquent, et il ne reste que cette colère sourde, cette frustration immense, cette douleur ancienne qui remonte comme une nausée, parce qu'elle ose, elle ose faire semblant de ne pas me reconnaître, elle ose me regarder avec ces yeux gris-vert qui m'ont hanté pendant sept ans et prétendre que je suis un étranger, que je suis un passant, que tout ce que nous avons été n'était qu'un malentendu qu'on efface d'un revers de main, et cette indifférence feinte, cette froideur étudiée, me fait plus mal qu'une gifle, plus mal qu'un coup de poing, plus mal que le jour où je l'ai vue monter dans cet avion et que j'ai su, avec une certitude de damné, que je ne la reverrais peut-être jamais.

— Tu vas t'en aller comme ça ? Ma voix claque dans le silence du couloir, résonne sur les murs chargés de portraits, et je la vois tressaillir, à peine, un frémissement infime des épaules, un pincement des lèvres, et ce minuscule signe de faiblesse me redonne un élan, une énergie désespérée. Tu vas prendre ta boîte, ton journal, tes souvenirs, et tu vas disparaître à nouveau, sans explication, sans me laisser une chance de te dire tout ce que j'aurais dû te dire il y a sept ans ? Tu vas me regarder comme on regarde un inconnu, toi qui connais chaque battement de mon cœur, chaque recoin de mon âme, chaque lâcheté que j'ai commise par amour pour toi ?

Elle s'est figée au milieu du couloir, sa main posée sur la rampe de l'escalier, et son profil se découpe sur la lumière dorée du vestibule, une silhouette fine et droite, fragile et indomptable, et je m'approche, je réduis la distance entre nous avec une lenteur calculée, parce que je sais que si je vais trop vite, elle va fuir, elle va bondir comme un animal sauvage, et je la perdrai à nouveau, et cette fois, je ne survivrai pas, je le sais avec une lucidité terrifiante, je ne survivrai pas à une seconde absence, je n'en ai plus la force, je n'en ai plus le courage, j'ai vidé toutes mes réserves pendant ces sept années de néant.

— Ne fais pas semblant, Naélia, je murmure, et ma voix s'est radoucie malgré moi, elle est devenue plus rauque, plus fêlée, comme si les mots devaient traverser une couche de verre brisé avant d'atteindre l'air libre. Ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître, de ne pas te souvenir, de ne pas savoir ce que nous étions l'un pour l'autre. Tu m'as reconnu dans le salon, tout à l'heure, je l'ai vu dans tes yeux, j'ai vu cette étincelle, cette peur, cette reconnaissance immédiate qui n'appartient qu'à nous, et tu ne peux pas l'effacer, tu ne peux pas faire comme si elle n'avait jamais existé, comme si je n'avais jamais existé.

Elle tourne la tête, lentement, très lentement, et ses yeux se posent sur moi avec une expression que je ne parviens pas à déchiffrer, un mélange de défi et de détresse, de colère et de lassitude, et ses lèvres s'entrouvrent, mais aucun son ne sort, elle referme la bouche, elle ravale ce qu'elle allait dire, et ce silence est pire que tout, pire qu'une insulte, pire qu'une malédiction, parce qu'il dit qu'elle ne veut même plus se battre, qu'elle ne veut même plus me haïr, qu'elle est au-delà de la haine, au-delà de l'amour, au-delà de tout ce qui nous a liés.

— Tu ne me dois rien, je t'accorde ça, je continue, en posant une main sur le mur, près de son épaule, sans la toucher, jamais sans la toucher, parce que ce contact serait une brûlure, une déflagration, une limite que je ne suis pas encore prêt à franchir. Tu ne me dois rien, mais je te dois tout, moi, je te dois sept années de vérité, je te dois des explications, je te dois des excuses qui n'ont jamais été prononcées, et si tu veux partir après les avoir entendues, si tu veux vraiment t'en aller, alors je te laisserai faire, je te le promets, je te le jure, sur la mémoire de ta grand-mère, sur le journal que tu tiens entre tes bras, sur tout ce que j'ai de sacré, mais avant, écoute-moi, écoute-moi jusqu'au bout, et après, tu décideras.

Je mens, bien sûr que je mens, je mens comme je respire, je mens parce que je ne pourrai jamais la laisser partir, parce qu'elle est la seule chose qui donne un sens à ce chaos qu'on appelle l'existence, parce que sans elle, je redeviendrai le spectre que j'étais, un homme vide, un homme de marbre, un homme qui n'aime rien ni personne, et que cette perspective me glace jusqu'à la moelle, me terrifie plus que la mort elle-même. Mais je mens avec une telle conviction, avec une telle douceur dans la voix, que je m'en persuade presque moi-même.

Elle me fixe, elle me transperce, elle essaie de lire derrière mes mots, derrière mes promesses, et je soutiens son regard sans ciller, sans faiblir, parce que c'est la seule chose que j'aie appris à faire correctement, soutenir son regard, même quand tout s'écroule autour de moi, même quand mon cœur est un champ de ruines, même quand je donnerais tout, absolument tout, pour qu'elle pose sa main sur ma joue et qu'elle me dise qu'elle m'aime encore, qu'elle m'aime malgré tout, qu'elle m'aimera toujours.

— Demain, elle murmure enfin, et ce mot, ce simple mot, est une capitulation, une reddition, une porte entrouverte que je m'empresse de ne pas claquer. Demain, tu me diras tout, et après, je partirai.

— Après, tu seras libre, je réponds, et ma voix ne tremble toujours pas, mais à l'intérieur, c'est un effondrement, un séisme, une marée noire qui engloutit tout, parce que je sais que demain, il faudra que je lui dise la vérité, toute la vérité, et que cette vérité, elle risque de la briser encore plus, de l'éloigner davantage, de creuser un gouffre si profond que même mon amour ne suffira pas à le franchir.

Elle hoche la tête, elle serre la boîte contre elle, et elle fait un pas vers l'escalier, mais je m'interpose, je bloque le passage, sans la toucher, juste ma présence, juste mon corps dressé entre elle et la fuite, et elle s'immobilise, elle lève les yeux vers moi, et dans ses yeux, il y a de la peur, de la vraie peur, et aussi autre chose, une étincelle, une minuscule lueur qui ressemble à de l'espoir, ou à du désir, ou les deux, et qui me brûle plus que tout le reste.

— Cette fois, je ne te laisserai pas partir, Naélia, je dis, et c'est une promesse autant qu'une menace, un serment que je fais à elle et à moi-même, un serment que je tiendrai, quoi qu'il m'en coûte, quels que soient les obstacles, les ennemis, les secrets qui s'apprêtent à éclater. Cette fois, tu restes.

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