LOGINChapitre 2
Léandre
Elle est là, dans le vieux salon poussiéreux, et je la vois avant même qu'elle ne me voie, je la vois tendre la main vers cette boîte ridicule en carton comme si c'était le trésor le plus précieux du monde, et mon cœur, ce muscle que je croyais atrophié par des années de calculs et de froideur, se remet à battre avec une violence qui me coupe le souffle, qui m'oblige à m'appuyer contre le chambranle de la porte, qui me rappelle que je suis encore vivant, que je ne suis pas mort ce jour d'automne où elle a pris cet avion, même si j'ai passé chaque minute des sept dernières années à me sentir comme un spectre dans ma propre existence.
Je l'ai sentie avant même de la voir, c'est étrange à dire, c'est presque animal, presque indécent, mais il y a eu comme un frémissement dans l'air, une vibration imperceptible, un changement dans la texture même de l'atmosphère, et j'ai su, j'ai su avant de tourner la tête, j'ai su avant de poser mon verre de champagne sur la balustrade de la terrasse, j'ai su avant même de distinguer sa silhouette dans l'allée de buis. Quelque chose en moi, quelque chose de primitif, de viscéral, a reconnu sa présence comme un aimant reconnaît le nord, comme un fleuve reconnaît la mer, comme si sept années d'absence n'étaient qu'une parenthèse que sa simple proximité suffisait à refermer. J'ai quitté le bal sans un mot, j'ai laissé ma fiancée officielle au milieu d'une phrase, j'ai ignoré les regards intrigués de mes associés, et je l'ai suivie, je l'ai suivie dans l'escalier de service, dans le couloir des chambres, jusqu'à cette pièce oubliée où elle se tient maintenant, de dos, vulnérable et pourtant si déterminée, si terriblement belle dans sa robe noire qui ne demande rien à personne.
Elle a changé, bien sûr qu'elle a changé, sept ans c'est long, sept ans c'est une éternité quand on les passe à se consumer de l'intérieur, et je vois les marques que la vie a laissées sur elle, je les vois dans la façon dont ses épaules se tiennent plus droites, plus fières, moins courbées par cette honte qu'on lui a inculquée dès l'enfance, je les vois dans la ligne plus affirmée de sa mâchoire, dans la manière dont ses doigts ne tremblent pas en se posant sur le carton poussiéreux, dans cette élégance sobre, cette beauté qui ne s'affiche pas, qui ne se revendique pas, mais qui est là, indéniable, éclatante de discrétion. Elle a changé, mais cette façon de se tenir en retrait, de disparaître dans les ombres, de s'effacer pour ne déranger personne, cette façon qu'elle a toujours eue de se faire plus petite que nature, c'est elle, c'est toujours elle, c'est la Naélia que j'ai connue à seize ans, celle qui lisait dans les recoins de la bibliothèque en espérant que personne ne la trouve, celle qui parlait si bas qu'il fallait se pencher pour l'entendre, celle qui souriait comme on ouvre un parapluie, avec prudence, avec méfiance, en se demandant si la tempête n'allait pas le retourner.
Je reste immobile, figé dans l'embrasure de la porte, incapable de faire un pas de plus, incapable de prononcer son prénom, et pourtant je le hurle en silence, je le hurle avec une telle force que je suis étonné qu'elle ne l'entende pas, je le hurle comme on prie, comme on supplie, comme on se noie. Naélia, Naélia, Naélia. Il y a tellement de choses que je voudrais lui dire, des excuses, des explications, des années entières de monologue intérieur que j'ai répétées devant mon miroir, dans ma voiture, dans mon lit vide, mais les mots restent coincés, les mots sont trop petits, trop minables, trop usés, et je sais que rien de ce que je pourrais dire ne suffira à réparer ce que j'ai détruit.
Elle se retourne, lentement, très lentement, comme si elle savait déjà que j'étais là, comme si elle avait senti mon regard peser sur sa nuque depuis le début, et ses yeux, ces yeux gris-vert que j'ai cherchés dans chaque visage, dans chaque foule, dans chaque aéroport, ses yeux se posent sur moi avec une intensité qui me déchire, qui me reconstitue et me déchire à nouveau, tout à la fois. Ils ne sont plus les mêmes, ces yeux, ils ne sont plus ceux de l'adolescente effarouchée qui rougissait dès que je la regardais, ils sont plus durs, plus profonds, plus blessés, mais ils sont toujours aussi beaux, aussi insondables, aussi capables de me faire vaciller d'un simple battement de cils.
— Naélia.
Son prénom franchit mes lèvres sans que je l'aie voulu, sans que je l'aie décidé, et ma voix, cette voix que je croyais maîtrisée, tremble, tremble comme celle d'un enfant perdu dans la nuit, tremble comme tout mon être tremble depuis qu'elle est partie. Elle ne répond pas, elle serre la boîte contre sa poitrine, elle recule d'un pas minuscule, et ce recul, ce simple recul, est un coup de poignard dans ma poitrine, un rappel brutal de tout ce que j'ai perdu, de tout ce que j'ai brisé, de tout ce que je ne mérite pas.
— Tu es revenue, dis-je, et c'est une constatation, une évidence que je pose entre nous comme on pose une bougie dans le noir, une flamme minuscule et tremblante que j'espère qu'elle ne soufflera pas.
Elle ouvre la bouche, elle va parler, elle va dire quelque chose qui va me réduire en poussière ou me ramener à la vie, je ne sais pas encore, je ne peux pas deviner, elle a toujours été imprévisible, elle a toujours été la seule personne au monde capable de me surprendre, et c'est pour ça que je l'aime, c'est pour ça que je n'ai jamais cessé de l'aimer, même quand j'essayais de me convaincre du contraire, même quand je remplissais ma vie de fiancées et de mondanités pour oublier son absence, même quand je faisais semblant d'être un homme normal avec des désirs normaux et un cœur normal. Mais je ne suis pas normal, je n'ai jamais été normal, et mon cœur, ce cœur qu'elle tient dans ses mains sans le savoir, n'a jamais battu pour personne d'autre, ne battra jamais pour personne d'autre, et cette certitude est à la fois ma plus grande force et ma plus terrible condamnation.
Chapitre 88NaéliaMa fille grandit. Je le vois chaque jour, dans ses yeux qui s'ouvrent un peu plus sur le monde, dans ses mains qui saisissent tout ce qu'elles trouvent, dans ses jambes qui commencent à pousser, à vouloir se dresser. Elle grandit, et moi, je la regarde faire, le cœur serré, partagée entre l'émerveillement et une peur sourde qui ne me quitte jamais tout à fait.Son rire est la seule chose pure dans ce monde de ténèbres. Un rire qui monte, clair, léger, sans arrière-pensée, sans calcul, sans méfiance. Un rire de bébé, un rire d'ange, un rire qui me lave de tout ce que j'ai traversé, de tout ce qui m'a salie, de tout ce qui m'attend encore. Quand elle rit, j'oublie. J'oublie les nuits d'angoisse, les réveils en sursaut, les cauchemars qui me poursuivent. J'oublie les visages de ceux
Chapitre 87ValèreÉlara est instable, mais utile. Je l'observe depuis des heures, assise près de la fenêtre, les doigts crispés sur le bord de la table, le regard perdu dans la nuit. Elle ne dort pas. Elle ne mange pas. Elle parle toute seule, parfois, des mots sans suite, des lambeaux de phrases qui ne s'adressent à personne. Elle est dangereuse, non pas parce qu'elle est forte, mais parce qu'elle est imprévisible. Elle peut basculer à tout moment, passer de la froideur au brasier, et cette instabilité, loin de la rendre inutile, en fait une arme redoutable, parce que personne ne peut anticiper ses coups. Pas même moi.— Tu es sûre que tu veux continuer ? dis-je en m'approchant.Elle tourne la tête vers moi, lentement. Ses yeux sont rouges, cernés, mais brillants d'une lueur que je connais bien. La lueur de la haine.— Tu me demandes ça maintenant ? Après tout ce qu'ils m'ont fait ?— Je te demande si tu es prête. Parce que si tu craques, tu nous entraînes avec toi.Elle se lève d'un
Chapitre 86ÉlaraJe suis cachée, mais pas morte. Je vis dans une maison au fond des bois, une bâtisse de pierre grise que personne ne connaît, que personne ne trouvera, et j'attends. J'attends mon heure. J'attends que la tempête passe. J'attends que Naélia croie que tout est fini, que le danger s'est éloigné, qu'elle peut enfin respirer. Et c'est là que je frapperai.Hier soir, Valère m'a rejointe.Il est arrivé à la nuit tombée, trempé par la pluie, le visage marqué, une blessure mal refermée à l'épaule. Je l'ai cru mort. Tout le monde le croyait mort. Léandre a annoncé sa mort à Naélia, et Naélia l'a cru. Mais Valère est vivant. Il a survécu à l'assaut, il a rampé hors de la ferme en flammes, il a marché pendant des heures dans les bois avant de trouver un refuge. Et quand il est entré dans cette maison, quand il a retiré son manteau trempé, quand il a posé sur moi ses yeux sombres et brûlants, j'ai compris que rien n'était fini. Rien du tout.— Ils me croient mort, a-t-il dit, et
Chapitre 85NaéliaLes réunions s'enchaînent, les dossiers s'empilent, les noms se mêlent dans ma tête. Je ne connaissais rien de ce monde, rien des affaires Duroc, rien des alliances, des dettes, des menaces. Et pourtant, à chaque page que je tourne, à chaque signature que je déchiffre, une certitude grandit en moi : j'aurais dû connaître tout cela. J'aurais dû grandir ici, apprendre ces codes, porter ce nom. Mon père biologique était un monstre, oui, mais son empire m'appartient.Léandre m'accompagne, silencieux, vigilant. Il ne parle pas pendant les réunions, il observe, il note, il me laisse prendre la parole. Parfois, je surprends son regard posé sur moi, et je vois qu'il est partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Mais il ne dit rien. Il respecte ma décision.&mdash
Chapitre 84LéandreElle a exigé une part des affaires Duroc. Pas demandé. Pas suggéré. Exigé. Debout dans mon bureau, les bras croisés, le regard planté dans le mien, elle a prononcé ces mots avec une calme assurance qui m'a cloué sur place. Ma femme, car c'est ainsi que je la considère déjà, est en train de devenir une stratège, et je ne l'en désire que davantage.— Je veux une part des affaires Duroc, a-t-elle dit. Je veux les contrôler de l'intérieur.Je me suis appuyé contre le bureau, croisant les bras à mon tour, pour masquer le trouble qui montait en moi.— Pourquoi ?— Pour comprendre. Pour remonter les fils. Valère n'a pas agi seul. Élara a disparu avec la page manquante. Si je ne m'empar
Chapitre 83NaéliaLe gymnase sent le caoutchouc, la sueur, la poussière. Je n'y avais jamais mis les pieds, mais c'est ici que je viens désormais chaque matin, avant que la petite ne se réveille. Mon instructeur s'appelle Sylvain, un ancien boxeur qui ne sourit jamais. Il m'a dit la première fois que je serais un poids mort. Il avait raison. Mais je suis en train de changer.— Encore. Plus fort.Je frappe le sac, les poings bandés. La douleur remonte le long de mes avant-bras, se loge dans mes épaules. Je serre les dents. Je frappe encore.— Tes jambes ! hurle-t-il. Si tu restes plantée comme une fleur, tu es morte. Tu entends ? Morte.Je pivote, je lance un coup de pied, maladroite. Il secoue la tête.— Recommence.Je recommence. Mon cor







