ログインChapitre 8
Léandre
Elle fouille la bibliothèque à trois heures du matin, elle fouille avec cette détermination silencieuse qui m'a toujours bouleversé, avec cette obstination discrète qui est sa marque, son empreinte, sa signature, et elle ne sait pas que je suis là, elle ne sait pas que je l'observe depuis l'embrasure de la porte, retenant mon souffle comme un voleur dans ma propre maison, elle ne sait pas que chacun de ses gestes est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine, une torture que je m'inflige volontairement parce que la regarder, même de loin, même en cachette, est encore la seule chose qui donne un sens à cette nuit interminable.
Elle a revêtu un manteau sombre par-dessus sa robe noire, un manteau ample qui flotte autour d'elle comme une aile de corbeau, et ses cheveux se sont défaits, ou peut-être les a-t-elle délibérément libérés, et ils tombent en vagues sombres sur ses épaules, accrochant la faible lumière des appliques, et elle est si belle, si terriblement belle dans cette pénombre poussiéreuse, que je dois me cramponner au chambranle pour ne pas m'élancer vers elle, pour ne pas la prendre dans mes bras, pour ne pas la supplier de rester, de m'aimer, de me pardonner. Elle est revenue, oui, elle est revenue, mais ce n'est pas pour moi, ce n'est pas pour nous, ce n'est pas pour ce que nous avons été et ce que nous aurions pu devenir, et cette douleur-là, cette douleur qui me tord les entrailles et me brûle les yeux, est pire que tout ce que j'ai pu imaginer pendant ces sept années de solitude et de regret. Elle est revenue pour un journal, pour un souvenir, pour un fantôme, et moi, je ne suis rien dans cette équation, je ne suis qu'un obstacle sur sa route, une complication, un danger à éviter, et cette réalisation me frappe avec la violence d'une gifle, me laisse sans voix, sans force, sans espoir, parce que j'avais osé croire, dans ma folie, dans mon obsession, dans ma naïveté de damné, que son retour signifiait quelque chose, que son retour était un signe, une main tendue, une chance de réparer l'irréparable. Mais non, elle est venue pour un journal, rien d'autre, et quand elle l'aura trouvé, elle repartira, elle disparaîtra à nouveau dans la nuit, et je ne la reverrai peut-être jamais, et cette idée m'est si insupportable que je dois réprimer un cri, un hurlement de bête blessée qui monte du plus profond de ma poitrine et menace de tout déchirer sur son passage.
Elle ne m'a pas vu, elle ne m'a pas senti, elle est trop absorbée par sa quête, par ce carnet de cuir usé qu'elle serre maintenant contre elle comme un enfant, comme un trésor, comme une bouée de sauvetage, et je la regarde glisser le journal dans la poche intérieure de son manteau avec une délicatesse de mère, avec une tendresse qui ne m'est pas destinée, qui ne m'a jamais été destinée, et je me demande si quelqu'un, un jour, quelque part, recevra de moi un tel geste, un tel amour, une telle dévotion. Probablement pas, parce que je suis Léandre Bellac, l'homme de marbre, le stratège froid, le manipulateur au sourire tranquille, et que personne ne voit jamais la faille sous l'armure, personne ne voit jamais le gouffre sous la surface lisse, personne ne voit jamais que je suis un homme brisé qui ne tient debout que par la force de son obsession. Elle glisse vers la porte, elle va sortir, elle va quitter cette pièce, cette maison, cette vie, et je devrais l'arrêter, je devrais lui parler, je devrais faire ce que j'ai promis tout à l'heure et la confronter à la vérité. Mais je ne bouge pas, je ne dis rien, je reste figé dans l'ombre, pétrifié par cette douleur qui est pire que tout, par cette révélation qui me dévaste : elle n'est pas revenue pour moi, elle n'est jamais revenue pour moi, et tout ce que j'ai construit dans ma tête, tous ces châteaux en Espagne, tous ces rêves de réconciliation, n'étaient que des illusions, des mensonges que je me racontais pour ne pas sombrer tout à fait.
Alors je la laisse passer, je m'efface dans l'ombre du couloir, et elle ne me voit pas, elle ne me voit pas parce qu'elle ne cherche pas à me voir, parce que je ne fais pas partie de son monde, plus maintenant, peut-être plus jamais, et cette invisibilité soudaine, ce néant où elle me relègue sans même le savoir, est la punition la plus cruelle que l'univers ait jamais inventée, une punition à la hauteur de mes crimes, une punition que j'accepte et qui me détruit. Elle s'éloigne dans le couloir, silhouette sombre qui se fond dans la nuit, et je reste là, immobile, le front contre le bois froid de la porte, à écouter ses pas décroître, à sentir mon cœur se vider de tout son sang, à comprendre que je l'ai perdue une seconde fois, que je l'ai perdue pour de bon, et que rien, rien de ce que je pourrais dire ou faire ne la ramènera vers moi.
Chapitre 67ValèreJe suis le fils caché d'Armand Duroc, le fruit d'une liaison que mon père a entretenue pendant des années avec une femme qui n'était pas la sienne, une femme qui l'a aimé en secret, qui l'a protégé, qui l'a caché aux yeux du monde, et cette femme, c'était ma mère, une mère qui m'a élevé dans l'ombre, dans le silence, dans la honte, en me répétant chaque jour que je portais le nom d'un homme que les Bellac avaient détruit, que les Bellac avaient ruiné, que les Bellac avaient poussé vers la mort sans jamais avoir à répondre de leurs crimes, et ce nom, ce nom que je porte comme une cicatrice, comme une malédiction, comme une promesse de vengeance, est aujourd'hui la seule chose qui me maintient en vie, la seule chose qui me donne la force de continuer, la seule chose qui me
Chapitre 66LéandreElle a ouvert, et je n'arrive toujours pas à y croire, je n'arrive toujours pas à comprendre comment ma main ne tremblait pas, comment ma voix ne s'est pas brisée, comment mon cœur ne s'est pas arrêté quand le battant a pivoté sur ses gonds et qu'elle est apparue dans l'embrasure, silhouette alourdie par la grossesse, silhouette que la lune découpait sur le seuil comme une icône, comme une madone, comme la plus belle chose que j'aie jamais vue de toute mon existence, et cette beauté, cette beauté qui n'était pas celle des magazines, cette beauté qui était celle de la vie, de l'amour, de l'espoir incarné dans une femme qui portait mon enfant, m'a frappé en pleine poitrine avec une violence qui m'a presque fait vaciller.Elle était là, dans l'embrasure, et sa robe ample ne ca
Chapitre 65NaéliaIl m'a lu des poèmes derrière la porte hier soir, des poèmes qu'il a écrits, des poèmes qui ne sont pas de Baudelaire ni de Verlaine ni d'aucun de ces poètes que nous lisions ensemble dans la bibliothèque du manoir quand nous avions seize ans et que le monde était encore simple, et sa voix était rauque, presque cassée, une voix d'homme qui a trop pleuré, une voix d'homme qui a trop crié dans le silence, une voix d'homme qui a passé des nuits entières à écrire ces vers sur des feuilles volantes en espérant qu'un jour, peut-être, il trouverait le courage de les lire à la femme pour qui ils avaient été écrits.Je ne dormais pas, je ne dormais plus depuis des semaines, depuis des mois, depuis que j'avais quitté le manoir, depuis que j'avais d
Chapitre 64LéandreLa nuit, j'entends des bruits, des bruits ténus, presque imperceptibles, qui traversent la cloison de briques et de plâtre comme des ondes silencieuses, et je les connais maintenant, je les reconnais entre tous, le grincement du sommier quand elle se retourne dans son lit, le froissement des draps quand elle se lève pour boire un verre d'eau, le bruit de ses pieds nus sur le parquet de sa chambre, et chaque bruit est une histoire, chaque craquement est un chapitre, chaque murmure étouffé est une confidence que la nuit me livre sans le vouloir.Elle dort mal, je le sais depuis la première nuit, depuis que j'ai emménagé dans cette maison mitoyenne avec pour seul bagage quelques cartons et pour seule ambition d'être près d'elle sans jamais l'importuner, et je l'entends se lever à deux heures du matin, à trois heures,
Chapitre 63NaéliaIl a acheté la maison voisine, la petite maison mitoyenne à la mienne, celle qui était à vendre depuis des mois et dont les volets gris battaient au vent chaque fois que la tempête montait de la mer, et je l'ai vu par la fenêtre ce matin, en écartant le rideau, alors que je buvais mon thé brûlant les mains serrées autour de la tasse pour me réchauffer, et mon cœur s'est arrêté, ma respiration s'est bloquée, ma main s'est figée sur le tissu comme si le temps lui-même venait de suspendre son cours.Il était là, en train de porter des cartons, de simples cartons bruns qu'il empilait sur le trottoir avant de les rentrer un par un dans la maison vide, et il ne portait pas un costume trois pièces comme au manoir, il ne portait pas cette armure de soie et de lin qui le r
Chapitre 62LéandreElle a changé de ville sans prévenir, sans laisser d'adresse, sans donner d'explication, elle a quitté la maison blanche aux volets bleus, elle a quitté la falaise et l'océan, elle a disparu une fois de plus, comme elle avait disparu il y a sept ans, comme elle disparaissait toujours quand la douleur devenait trop forte, quand ma présence devenait trop lourde, quand l'étau que je resserrais autour d'elle menaçait de la broyer, et quand Moreau m'a annoncé la nouvelle, quand il m'a dit que la petite maison était vide, que les volets étaient clos, que la boîte aux lettres débordait de courrier non réclamé, j'ai senti le sol s'ouvrir sous mes pieds, j'ai senti mon cœur s'arrêter, j'ai senti cette panique ancienne, cette terreur familière, remonter du fond de mes entrailles comme une bête qu'o







