Share

Chapitre 9

last update publish date: 2026-07-06 04:17:06

Chapitre 9

Naélia

Il m'a obligée à danser. Devant tout le monde. Devant ma mère qui a porté sa main à sa bouche en un geste théâtral que je lui ai toujours connu, devant mon père qui a plissé les yeux comme s'il découvrait une équation impossible à résoudre, devant les invités qui se sont tus un à un, leurs conversations suspendues en plein vol, leurs verres de champagne figés à mi-chemin entre la table et les lèvres, et surtout, surtout, devant Élara, dont j'ai senti le regard se planter dans ma nuque comme une flèche empoisonnée avant même de me retourner pour le vérifier. Il n'a pas eu besoin de prononcer une phrase, il n'a pas eu besoin de me menacer ni de hausser le ton, il s'est simplement avancé vers moi au milieu du salon, il a incliné légèrement la tête dans une parodie de révérence, et il a tendu sa main ouverte, paume vers le ciel, avec cette patience infinie des prédateurs qui savent que leur proie viendra d'elle-même, que la fuite est impossible, que la reddition n'est qu'une question de minutes, et j'ai posé mes doigts glacés dans sa paume brûlante parce que je n'avais pas le choix, parce que refuser aurait été un scandale, un aveu, une faiblesse, parce que toute la salle nous regardait et que j'aurais préféré mourir plutôt que de leur donner le spectacle de ma peur.

Sa main s'est refermée sur la mienne, ferme, chaude, terriblement présente, et il m'a entraînée au centre de la piste sans me quitter des yeux, sans ciller, sans ce sourire arrogant que je lui connaissais autrefois, remplacé aujourd'hui par une intensité presque douloureuse, une gravité qui donnait à cette danse des allures de cérémonie funèbre, et quand le quatuor a attaqué les premières mesures d'une valse lente, sirupeuse, déchirante, il a posé son autre main sur ma taille, juste au creux de mes reins, et cette main, cette main que j'avais tenue dans la bibliothèque du deuxième étage quand nous avions seize ans et que le monde était encore simple, cette main brûlait à travers le tissu de ma robe comme un fer rouge, elle brûlait ma peau, mes muscles, mes os, elle se frayait un chemin jusqu'à ce cœur que je croyais protégé par sept années de silence et de glace, et j'ai senti toutes mes défenses céder en même temps, j'ai senti le mur que j'avais construit autour de moi se fissurer de part en part, et j'ai dû me mordre l'intérieur de la joue jusqu'au sang pour ne pas poser ma tête sur son épaule et fermer les yeux et tout oublier, les trahisons, les mensonges, les lettres brûlées, le baiser volé, l'avion dans le petit matin, tout, absolument tout, parce que son corps contre le mien, sa main sur ma taille, son souffle sur ma tempe, c'était le paradis et l'enfer réunis, c'était la seule chose que j'avais désirée pendant sept ans et la seule chose que je m'étais juré de refuser à jamais.

La salle tournait autour de nous, les visages devenaient des taches floues aux couleurs des robes de soirée, les bougies se transformaient en traînées de lumière dorée, et moi, je ne voyais plus rien, je ne voyais plus personne, je n'entendais plus la musique ni les murmures ni les applaudissements polis, je ne sentais plus que cette main qui me consumait, que ce regard qui me transperçait, que cette proximité insupportable et pourtant si ardemment désirée, et aussi, comme une lame qui s'enfonce entre mes omoplates, le regard d'Élara. Ce regard, je l'aurais reconnu entre mille, je l'aurais reconnu les yeux fermés, parce qu'il est le même depuis l'enfance, le même depuis le jour où j'ai compris que ma sœur ne m'aimait pas, qu'elle me tolérerait peut-être, qu'elle me protégerait parfois, mais qu'elle ne me pardonnerait jamais d'exister, de respirer, de lui faire de l'ombre par ma simple présence, et ce regard, en cet instant, était plus meurtrier que jamais, plus venimeux, plus désespéré, parce que j'étais en train de danser avec l'homme qu'elle allait épouser, l'homme qu'elle avait conquis à force de manigances et de trahisons, l'homme qu'elle aimait comme on aime une possession, un trophée, une victoire, et que moi, l'ombre, la silencieuse, l'effacée, je lui volais ce moment, cette soirée, ce triomphe, sans même le chercher, sans même le vouloir, simplement en existant, simplement en étant là, et cette injustice était en train de la rendre folle, je le voyais à la crispation de ses doigts sur sa flûte de champagne, à la pâleur soudaine de ses joues, à la façon dont elle respirait par à-coups, comme un animal pris au piège qui cherche de l'air et n'en trouve pas.

— Pourquoi fais-tu cela ? ai-je murmuré contre l'épaule de Léandre, et ma voix était si basse, si fragile, qu'elle se perdait presque dans les plis de sa veste. Pourquoi maintenant, pourquoi devant elle, pourquoi ce soir ?

— Parce que tu allais partir, a-t-il répondu, et sa voix était un souffle chaud contre ma tempe, une caresse qui m'électrisait et me terrifiait en même temps. Parce que tu allais t'enfuir sans m'écouter, sans me laisser une chance de t'expliquer, et que je ne pouvais pas, Naélia, je ne peux pas, je ne peux pas te perdre une seconde fois sans avoir au moins tenté de te retenir.

— Me retenir ? ai-je répété, et un rire amer, un rire qui ressemblait à un sanglot, est monté dans ma gorge. Tu appelles ça me retenir ? M'humilier en public, m'exhiber comme un trophée, me mettre en scène devant tous ces gens qui me croyaient morte ou disparue ou pire encore ? Tu crois que ça va me donner envie de rester ?

— Non, a-t-il dit, et il a incliné la tête pour que ses lèvres effleurent presque le lobe de mon oreille, et ce presque, ce frôlement infime, a déclenché une avalanche de frissons le long de ma colonne vertébrale. Non, je ne crois pas que cela te donnera envie de rester. Mais je crois que cela te donnera envie de savoir. Savoir pourquoi je t'ai laissée partir il y a sept ans, savoir ce que j'ai découvert depuis, savoir qui tu es vraiment, Naélia, et pourquoi ta place n'a jamais été dans l'ombre de ta sœur, mais bien au-dessus d'elle, bien au-dessus de nous tous.

La musique s'est arrêtée, les applaudissements ont crépité, et je me suis écartée de lui avec une brusquerie qui frôlait l'impolitesse, mais je n'en pouvais plus, je ne pouvais plus supporter cette main, ce regard, cette voix, cette présence qui m'enveloppait comme un linceul de velours, et je me suis frayé un chemin à travers la foule sans saluer personne, sans répondre aux regards curieux ou offusqués, le journal de grand-mère plaqué contre ma poitrine comme un bouclier, et en passant devant Élara, j'ai croisé ses yeux, l'espace d'un éclair, et ce que j'y ai lu m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Léandre, parce que ma sœur ne me haïssait plus, elle me vouait une exécration pure, absolue, définitive, et que cette haine était trop grande pour rester silencieuse, trop grande pour ne pas éclater, trop grande pour ne pas tout détruire sur son passage. J'aurais dû ne jamais revenir, me suis-je répété en gravissant l'escalier quatre à quatre, et cette phrase, cette litanie absurde, tournait dans ma tête comme un disque rayé, j'aurais dû ne jamais revenir, j'aurais dû ne jamais revenir, j'aurais dû ne jamais revenir, mais il était trop tard, bien trop tard, et le piège se refermait déjà.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 62

    Chapitre 62LéandreElle a changé de ville sans prévenir, sans laisser d'adresse, sans donner d'explication, elle a quitté la maison blanche aux volets bleus, elle a quitté la falaise et l'océan, elle a disparu une fois de plus, comme elle avait disparu il y a sept ans, comme elle disparaissait toujours quand la douleur devenait trop forte, quand ma présence devenait trop lourde, quand l'étau que je resserrais autour d'elle menaçait de la broyer, et quand Moreau m'a annoncé la nouvelle, quand il m'a dit que la petite maison était vide, que les volets étaient clos, que la boîte aux lettres débordait de courrier non réclamé, j'ai senti le sol s'ouvrir sous mes pieds, j'ai senti mon cœur s'arrêter, j'ai senti cette panique ancienne, cette terreur familière, remonter du fond de mes entrailles comme une bête qu'o

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 61

    Chapitre 61NaéliaJe garde l'enfant, et cette décision, je l'ai prise ce matin, en me réveillant avec le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte, avec le bruit des vagues qui montait de la falaise, avec cette sensation nouvelle qui habitait mon corps, cette sensation d'être deux au lieu d'une, d'être habitée, d'être accompagnée dans la solitude la plus absolue, et je n'ai pas eu besoin de peser le pour et le contre, je n'ai pas eu besoin de consulter qui que ce soit, je n'ai pas eu besoin de réfléchir, parce que c'était une certitude viscérale, une évidence qui s'imposait à moi avec la force d'une loi physique, d'une loi biologique, d'une loi de la nature contre laquelle rien ni personne ne pouvait rien.Je garde l'enfant, cet enfant qui est le sien, cet enfant qui a été conçu dans l

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 60

    Chapitre 60LéandreJe suis venu jusqu'à sa porte, sans prévenir, sans stratégie, sans calcul, sans rien de ce qui faisait de moi l'homme que j'avais toujours été, l'homme de marbre, le manipulateur froid, le stratège qui anticipait chaque mouvement, chaque réaction, chaque conséquence, et pour la première fois de ma vie, je n'avais rien préparé, rien organisé, rien planifié, je m'étais levé ce matin avec une certitude qui ne devait rien à la raison, une certitude qui venait du ventre, des tripes, de cette partie de moi qui avait passé sept ans à se consumer et qui refusait de se consumer davantage, et j'avais pris la voiture, j'avais roulé pendant des heures à travers les routes de campagne, les forêts, les falaises, et j'avais fini par arriver devant cette petite maison blanche aux volets

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 59

    Chapitre 59NaéliaJe suis enceinte, je l'ai su ce matin, dans la petite salle de bain de la maison au bord de la mer, avec ses murs blanchis à la chaux et sa fenêtre ouverte sur l'océan, et je suis restée là, debout devant le lavabo, le test de grossesse entre les doigts, à regarder cette petite ligne rose qui changeait tout, qui bouleversait tout, qui réduisait à néant toutes mes certitudes et toutes mes résolutions, et le bruit des vagues qui montait par la fenêtre, ce bruit que j'aimais tant, ce bruit qui couvrait mes pensées, est devenu soudain assourdissant, insupportable, comme si l'océan tout entier hurlait à mes oreilles.Un enfant, un enfant qui grandit en moi, un enfant qui est le sien, le fruit de cette nuit de rage et de passion dans la bibliothèque, de cette nuit où je l'ai embrassé av

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 58

    Chapitre 58LéandreMon psy dit que l'obsession est une maladie, il me le répète chaque mardi à quinze heures, dans son cabinet aux murs tapissés de livres et aux fenêtres qui donnent sur un jardin calme, et il le dit avec cette voix posée, cette voix de clinicien qui a l'habitude des cas difficiles, des patients rétifs, des âmes torturées qui refusent de guérir, il le dit en croisant les mains sur son bureau, en me regardant par-dessus ses lunettes en demi-lune, et chaque fois, je hoche la tête, je prends des notes mentales, je fais semblant d'acquiescer, mais au fond de moi, tout au fond, là où la raison n'a plus cours et où seules les passions règnent, je sais qu'il a tort, je sais qu'il se trompe, je sais que mon obsession n'est pas une maladie, ou du moins pas seulement, parce que si c'était une maladie, elle m'aurait tu&e

  • La place que j'ai laissée vide   Chapitre 57

    Chapitre 57NaéliaIl a fait rouvrir la librairie où grand-mère m'emmenait enfant, cette petite librairie de la rue des Rosiers, coincée entre une boulangerie et un cordonnier, avec sa façade en bois sculpté et son enseigne en fer forgé qui grinçait au moindre coup de vent, et je l'ai appris ce matin, en ouvrant une enveloppe sans nom d'expéditeur, sans adresse de retour, juste mon prénom écrit sur le papier kraft d'une écriture que je connaissais trop bien, cette écriture fine et penchée qui appartenait à l'homme que je fuyais et que je n'arrivais pas à oublier.La photo était à l'intérieur, une seule photo, rien d'autre, pas un mot, pas une explication, pas une justification, et sur cette photo, je voyais la librairie de mon enfance, cette librairie que je croyais disparue depuis des années, fermée, abandonnée, remplacée par un commerce sans âme, et elle était là, ressuscitée, magnifique, avec sa façade repeinte en bleu nuit, ses vitrines garnies de livres neufs et anciens, ses guir

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status