LOGINChapitre 9
Naélia
Il m'a obligée à danser. Devant tout le monde. Devant ma mère qui a porté sa main à sa bouche en un geste théâtral que je lui ai toujours connu, devant mon père qui a plissé les yeux comme s'il découvrait une équation impossible à résoudre, devant les invités qui se sont tus un à un, leurs conversations suspendues en plein vol, leurs verres de champagne figés à mi-chemin entre la table et les lèvres, et surtout, surtout, devant Élara, dont j'ai senti le regard se planter dans ma nuque comme une flèche empoisonnée avant même de me retourner pour le vérifier. Il n'a pas eu besoin de prononcer une phrase, il n'a pas eu besoin de me menacer ni de hausser le ton, il s'est simplement avancé vers moi au milieu du salon, il a incliné légèrement la tête dans une parodie de révérence, et il a tendu sa main ouverte, paume vers le ciel, avec cette patience infinie des prédateurs qui savent que leur proie viendra d'elle-même, que la fuite est impossible, que la reddition n'est qu'une question de minutes, et j'ai posé mes doigts glacés dans sa paume brûlante parce que je n'avais pas le choix, parce que refuser aurait été un scandale, un aveu, une faiblesse, parce que toute la salle nous regardait et que j'aurais préféré mourir plutôt que de leur donner le spectacle de ma peur.
Sa main s'est refermée sur la mienne, ferme, chaude, terriblement présente, et il m'a entraînée au centre de la piste sans me quitter des yeux, sans ciller, sans ce sourire arrogant que je lui connaissais autrefois, remplacé aujourd'hui par une intensité presque douloureuse, une gravité qui donnait à cette danse des allures de cérémonie funèbre, et quand le quatuor a attaqué les premières mesures d'une valse lente, sirupeuse, déchirante, il a posé son autre main sur ma taille, juste au creux de mes reins, et cette main, cette main que j'avais tenue dans la bibliothèque du deuxième étage quand nous avions seize ans et que le monde était encore simple, cette main brûlait à travers le tissu de ma robe comme un fer rouge, elle brûlait ma peau, mes muscles, mes os, elle se frayait un chemin jusqu'à ce cœur que je croyais protégé par sept années de silence et de glace, et j'ai senti toutes mes défenses céder en même temps, j'ai senti le mur que j'avais construit autour de moi se fissurer de part en part, et j'ai dû me mordre l'intérieur de la joue jusqu'au sang pour ne pas poser ma tête sur son épaule et fermer les yeux et tout oublier, les trahisons, les mensonges, les lettres brûlées, le baiser volé, l'avion dans le petit matin, tout, absolument tout, parce que son corps contre le mien, sa main sur ma taille, son souffle sur ma tempe, c'était le paradis et l'enfer réunis, c'était la seule chose que j'avais désirée pendant sept ans et la seule chose que je m'étais juré de refuser à jamais.
La salle tournait autour de nous, les visages devenaient des taches floues aux couleurs des robes de soirée, les bougies se transformaient en traînées de lumière dorée, et moi, je ne voyais plus rien, je ne voyais plus personne, je n'entendais plus la musique ni les murmures ni les applaudissements polis, je ne sentais plus que cette main qui me consumait, que ce regard qui me transperçait, que cette proximité insupportable et pourtant si ardemment désirée, et aussi, comme une lame qui s'enfonce entre mes omoplates, le regard d'Élara. Ce regard, je l'aurais reconnu entre mille, je l'aurais reconnu les yeux fermés, parce qu'il est le même depuis l'enfance, le même depuis le jour où j'ai compris que ma sœur ne m'aimait pas, qu'elle me tolérerait peut-être, qu'elle me protégerait parfois, mais qu'elle ne me pardonnerait jamais d'exister, de respirer, de lui faire de l'ombre par ma simple présence, et ce regard, en cet instant, était plus meurtrier que jamais, plus venimeux, plus désespéré, parce que j'étais en train de danser avec l'homme qu'elle allait épouser, l'homme qu'elle avait conquis à force de manigances et de trahisons, l'homme qu'elle aimait comme on aime une possession, un trophée, une victoire, et que moi, l'ombre, la silencieuse, l'effacée, je lui volais ce moment, cette soirée, ce triomphe, sans même le chercher, sans même le vouloir, simplement en existant, simplement en étant là, et cette injustice était en train de la rendre folle, je le voyais à la crispation de ses doigts sur sa flûte de champagne, à la pâleur soudaine de ses joues, à la façon dont elle respirait par à-coups, comme un animal pris au piège qui cherche de l'air et n'en trouve pas.
— Pourquoi fais-tu cela ? ai-je murmuré contre l'épaule de Léandre, et ma voix était si basse, si fragile, qu'elle se perdait presque dans les plis de sa veste. Pourquoi maintenant, pourquoi devant elle, pourquoi ce soir ?
— Parce que tu allais partir, a-t-il répondu, et sa voix était un souffle chaud contre ma tempe, une caresse qui m'électrisait et me terrifiait en même temps. Parce que tu allais t'enfuir sans m'écouter, sans me laisser une chance de t'expliquer, et que je ne pouvais pas, Naélia, je ne peux pas, je ne peux pas te perdre une seconde fois sans avoir au moins tenté de te retenir.
— Me retenir ? ai-je répété, et un rire amer, un rire qui ressemblait à un sanglot, est monté dans ma gorge. Tu appelles ça me retenir ? M'humilier en public, m'exhiber comme un trophée, me mettre en scène devant tous ces gens qui me croyaient morte ou disparue ou pire encore ? Tu crois que ça va me donner envie de rester ?
— Non, a-t-il dit, et il a incliné la tête pour que ses lèvres effleurent presque le lobe de mon oreille, et ce presque, ce frôlement infime, a déclenché une avalanche de frissons le long de ma colonne vertébrale. Non, je ne crois pas que cela te donnera envie de rester. Mais je crois que cela te donnera envie de savoir. Savoir pourquoi je t'ai laissée partir il y a sept ans, savoir ce que j'ai découvert depuis, savoir qui tu es vraiment, Naélia, et pourquoi ta place n'a jamais été dans l'ombre de ta sœur, mais bien au-dessus d'elle, bien au-dessus de nous tous.
La musique s'est arrêtée, les applaudissements ont crépité, et je me suis écartée de lui avec une brusquerie qui frôlait l'impolitesse, mais je n'en pouvais plus, je ne pouvais plus supporter cette main, ce regard, cette voix, cette présence qui m'enveloppait comme un linceul de velours, et je me suis frayé un chemin à travers la foule sans saluer personne, sans répondre aux regards curieux ou offusqués, le journal de grand-mère plaqué contre ma poitrine comme un bouclier, et en passant devant Élara, j'ai croisé ses yeux, l'espace d'un éclair, et ce que j'y ai lu m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Léandre, parce que ma sœur ne me haïssait plus, elle me vouait une exécration pure, absolue, définitive, et que cette haine était trop grande pour rester silencieuse, trop grande pour ne pas éclater, trop grande pour ne pas tout détruire sur son passage. J'aurais dû ne jamais revenir, me suis-je répété en gravissant l'escalier quatre à quatre, et cette phrase, cette litanie absurde, tournait dans ma tête comme un disque rayé, j'aurais dû ne jamais revenir, j'aurais dû ne jamais revenir, j'aurais dû ne jamais revenir, mais il était trop tard, bien trop tard, et le piège se refermait déjà.
Chapitre 89LéandreJe l'observe de loin. C'est devenu une habitude, une nécessité, une torture douce que je m'inflige chaque jour. Je la regarde s'entraîner dans l'orangerie, les poings bandés, le front perlé de sueur.— Encore. Plus fort.La voix de Sylvain claque. Naélia frappe. Le sac tremble. Elle ne dit rien. Elle frappe encore. Ses coups sont secs, précis. Elle a appris vite. Trop vite.Je l'observe de loin. Elle travaille. Les dossiers Duroc s'empilent sur son bureau. Elle les annote, les décortique. Parfois, elle parle toute seule.— Non, ça ne tient pas. Il faut revoir la clause.Elle raye, elle réécrit. Elle ne lève pas les yeux. Elle ne me voit pas. Elle ne sait pas que je suis là.Je l'observe de l
Chapitre 88NaéliaMa fille grandit. Je le vois chaque jour, dans ses yeux qui s'ouvrent un peu plus sur le monde, dans ses mains qui saisissent tout ce qu'elles trouvent, dans ses jambes qui commencent à pousser, à vouloir se dresser. Elle grandit, et moi, je la regarde faire, le cœur serré, partagée entre l'émerveillement et une peur sourde qui ne me quitte jamais tout à fait.Son rire est la seule chose pure dans ce monde de ténèbres. Un rire qui monte, clair, léger, sans arrière-pensée, sans calcul, sans méfiance. Un rire de bébé, un rire d'ange, un rire qui me lave de tout ce que j'ai traversé, de tout ce qui m'a salie, de tout ce qui m'attend encore. Quand elle rit, j'oublie. J'oublie les nuits d'angoisse, les réveils en sursaut, les cauchemars qui me poursuivent. J'oublie les visages de ceux
Chapitre 87ValèreÉlara est instable, mais utile. Je l'observe depuis des heures, assise près de la fenêtre, les doigts crispés sur le bord de la table, le regard perdu dans la nuit. Elle ne dort pas. Elle ne mange pas. Elle parle toute seule, parfois, des mots sans suite, des lambeaux de phrases qui ne s'adressent à personne. Elle est dangereuse, non pas parce qu'elle est forte, mais parce qu'elle est imprévisible. Elle peut basculer à tout moment, passer de la froideur au brasier, et cette instabilité, loin de la rendre inutile, en fait une arme redoutable, parce que personne ne peut anticiper ses coups. Pas même moi.— Tu es sûre que tu veux continuer ? dis-je en m'approchant.Elle tourne la tête vers moi, lentement. Ses yeux sont rouges, cernés, mais brillants d'une lueur que je connais bien. La lueur de la haine.— Tu me demandes ça maintenant ? Après tout ce qu'ils m'ont fait ?— Je te demande si tu es prête. Parce que si tu craques, tu nous entraînes avec toi.Elle se lève d'un
Chapitre 86ÉlaraJe suis cachée, mais pas morte. Je vis dans une maison au fond des bois, une bâtisse de pierre grise que personne ne connaît, que personne ne trouvera, et j'attends. J'attends mon heure. J'attends que la tempête passe. J'attends que Naélia croie que tout est fini, que le danger s'est éloigné, qu'elle peut enfin respirer. Et c'est là que je frapperai.Hier soir, Valère m'a rejointe.Il est arrivé à la nuit tombée, trempé par la pluie, le visage marqué, une blessure mal refermée à l'épaule. Je l'ai cru mort. Tout le monde le croyait mort. Léandre a annoncé sa mort à Naélia, et Naélia l'a cru. Mais Valère est vivant. Il a survécu à l'assaut, il a rampé hors de la ferme en flammes, il a marché pendant des heures dans les bois avant de trouver un refuge. Et quand il est entré dans cette maison, quand il a retiré son manteau trempé, quand il a posé sur moi ses yeux sombres et brûlants, j'ai compris que rien n'était fini. Rien du tout.— Ils me croient mort, a-t-il dit, et
Chapitre 85NaéliaLes réunions s'enchaînent, les dossiers s'empilent, les noms se mêlent dans ma tête. Je ne connaissais rien de ce monde, rien des affaires Duroc, rien des alliances, des dettes, des menaces. Et pourtant, à chaque page que je tourne, à chaque signature que je déchiffre, une certitude grandit en moi : j'aurais dû connaître tout cela. J'aurais dû grandir ici, apprendre ces codes, porter ce nom. Mon père biologique était un monstre, oui, mais son empire m'appartient.Léandre m'accompagne, silencieux, vigilant. Il ne parle pas pendant les réunions, il observe, il note, il me laisse prendre la parole. Parfois, je surprends son regard posé sur moi, et je vois qu'il est partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Mais il ne dit rien. Il respecte ma décision.&mdash
Chapitre 84LéandreElle a exigé une part des affaires Duroc. Pas demandé. Pas suggéré. Exigé. Debout dans mon bureau, les bras croisés, le regard planté dans le mien, elle a prononcé ces mots avec une calme assurance qui m'a cloué sur place. Ma femme, car c'est ainsi que je la considère déjà, est en train de devenir une stratège, et je ne l'en désire que davantage.— Je veux une part des affaires Duroc, a-t-elle dit. Je veux les contrôler de l'intérieur.Je me suis appuyé contre le bureau, croisant les bras à mon tour, pour masquer le trouble qui montait en moi.— Pourquoi ?— Pour comprendre. Pour remonter les fils. Valère n'a pas agi seul. Élara a disparu avec la page manquante. Si je ne m'empar







