登入Chapitre 7
Naélia
Le journal de grand-mère est toujours dans l'ancien salon, je le sais avec une certitude qui ne doit rien à la raison et tout à cette intuition qui me relie à elle par-delà la mort, par-delà les années de silence, par-delà l'absence qui a creusé dans ma poitrine un vide que rien ni personne n'a jamais pu combler, et quand je pose enfin mes doigts sur la boîte à chapeau, quand je soulève le couvercle avec une lenteur de prêtresse ouvrant un tabernacle, quand je vois la couverture de cuir usé, les coins cornés, le ruban de soie qui ferme le cahier, je sens mon cœur se serrer si fort que je dois m'appuyer contre l'étagère pour ne pas tomber, parce que c'est elle, c'est vraiment elle, c'est tout ce qui reste d'elle, et cette relique poussiéreuse vaut plus à mes yeux que tous les diamants de la couronne, toutes les richesses du monde, tous les trésors que l'on peut entasser dans les coffres des banques et des musées.
L'odeur de lavande qui s'élève des pages est la même que celle qui flottait autour d'elle quand elle me prenait sur ses genoux, dans ce même fauteuil, près de cette même fenêtre, et qu'elle me racontait des histoires de princesses qui ne voulaient pas être sauvées, des histoires de femmes qui partaient à l'aventure toutes seules, des histoires où les héroïnes ne se mariaient pas à la fin mais construisaient des empires, des laboratoires, des bibliothèques, et ces histoires, je les ai portées avec moi pendant toutes ces années d'exil, elles ont été mon pain, mon eau, mon air, elles m'ont rappelé que j'avais le droit d'exister, que j'avais le droit de désirer, que j'avais le droit de vivre, même quand tout le monde autour de moi semblait penser le contraire. Et maintenant que je tiens ce journal entre mes mains, maintenant que je sens le poids de ces pages remplies de son écriture fine et penchée, je me dis que je ne peux pas repartir sans lui, que je ne peux pas l'abandonner une seconde fois dans cette pièce poussiéreuse, dans cette maison qui l'a étouffée comme elle m'a étouffée, dans ce monde qui n'a jamais compris sa valeur et qui ne comprendra jamais la mienne.
Je glisse le journal dans la poche intérieure de mon manteau, contre ma poitrine, tout contre mon cœur, et ce contact est une chaleur, un réconfort, une bénédiction silencieuse qui me murmure que je fais bien, que je suis sur le bon chemin, que grand-mère aurait approuvé ce vol sacré, ce rapt légitime, cette reprise de possession de ce qui m'appartient depuis toujours. Si je peux le récupérer sans attirer l'attention, si je peux redescendre l'escalier de service, traverser le vestiaire désert et franchir la grille du parc sans que personne ne me voie, alors je serai libre, je serai libre avant l'aube, je serai dans un train qui m'emmènera loin, très loin, dans une ville où personne ne connaît mon nom, où personne ne connaît mon passé, où personne ne pourra jamais me faire de mal, et cette perspective est si douce, si belle, si désirable que j'en ai les larmes aux yeux, que j'en tremble d'impatience, que j'en oublie presque la présence de Léandre, sa voix, son regard, ses menaces et ses promesses.
Presque, mais pas tout à fait. Parce que Léandre est toujours là, tapi dans un recoin de mon esprit comme un fauve qui attend son heure, et je sais qu'il ne me laissera pas partir si facilement, je sais qu'il mettra tout en œuvre pour me retenir, pour m'obliger à l'écouter, pour me forcer à affronter des vérités que je ne veux pas entendre, et cette pensée m'emplit d'une terreur sourde, une terreur qui n'a rien à voir avec la peur physique, une terreur qui est celle de me perdre à nouveau, de redevenir la jeune fille qui a fui en pleurant un matin d'automne, de voir toutes mes défenses, toutes mes armures, toutes mes certitudes s'effondrer comme un château de sable sous la marée de son obsession. Mais je n'ai pas le choix, je dois y aller, je dois partir maintenant, avant qu'il ne revienne, avant qu'il ne me retrouve, avant que cette maison ne me dévore une seconde fois.
Je jette un dernier regard à la pièce, à ce petit salon qui a été le refuge de grand-mère, qui a été mon refuge à moi aussi, et je murmure un adieu silencieux, une promesse de ne jamais oublier, de ne jamais revenir, de vivre ma vie comme elle aurait voulu que je la vive, libre, forte, indomptable, et puis je me glisse hors de la pièce, je referme la porte sans bruit, et je commence à descendre le couloir obscur, le cœur battant à tout rompre, le journal plaqué contre ma poitrine comme un talisman, les oreilles tendues vers le moindre bruit, le moindre craquement, le moindre souffle qui pourrait trahir une présence ennemie. Mais le couloir est vide, le silence est total, la nuit est mon alliée, et je me prends à espérer, à espérer follement, stupidement, que je vais réussir, que je vais m'en sortir, que l'aube se lèvera sur une Naélia enfin libre, enfin délivrée, enfin maîtresse de son destin. Je ne sais pas encore, à cet instant précis, que cette liberté n'est qu'une illusion, et que le véritable piège ne fait que commencer à se refermer sur moi.
Chapitre 89LéandreJe l'observe de loin. C'est devenu une habitude, une nécessité, une torture douce que je m'inflige chaque jour. Je la regarde s'entraîner dans l'orangerie, les poings bandés, le front perlé de sueur.— Encore. Plus fort.La voix de Sylvain claque. Naélia frappe. Le sac tremble. Elle ne dit rien. Elle frappe encore. Ses coups sont secs, précis. Elle a appris vite. Trop vite.Je l'observe de loin. Elle travaille. Les dossiers Duroc s'empilent sur son bureau. Elle les annote, les décortique. Parfois, elle parle toute seule.— Non, ça ne tient pas. Il faut revoir la clause.Elle raye, elle réécrit. Elle ne lève pas les yeux. Elle ne me voit pas. Elle ne sait pas que je suis là.Je l'observe de l
Chapitre 88NaéliaMa fille grandit. Je le vois chaque jour, dans ses yeux qui s'ouvrent un peu plus sur le monde, dans ses mains qui saisissent tout ce qu'elles trouvent, dans ses jambes qui commencent à pousser, à vouloir se dresser. Elle grandit, et moi, je la regarde faire, le cœur serré, partagée entre l'émerveillement et une peur sourde qui ne me quitte jamais tout à fait.Son rire est la seule chose pure dans ce monde de ténèbres. Un rire qui monte, clair, léger, sans arrière-pensée, sans calcul, sans méfiance. Un rire de bébé, un rire d'ange, un rire qui me lave de tout ce que j'ai traversé, de tout ce qui m'a salie, de tout ce qui m'attend encore. Quand elle rit, j'oublie. J'oublie les nuits d'angoisse, les réveils en sursaut, les cauchemars qui me poursuivent. J'oublie les visages de ceux
Chapitre 87ValèreÉlara est instable, mais utile. Je l'observe depuis des heures, assise près de la fenêtre, les doigts crispés sur le bord de la table, le regard perdu dans la nuit. Elle ne dort pas. Elle ne mange pas. Elle parle toute seule, parfois, des mots sans suite, des lambeaux de phrases qui ne s'adressent à personne. Elle est dangereuse, non pas parce qu'elle est forte, mais parce qu'elle est imprévisible. Elle peut basculer à tout moment, passer de la froideur au brasier, et cette instabilité, loin de la rendre inutile, en fait une arme redoutable, parce que personne ne peut anticiper ses coups. Pas même moi.— Tu es sûre que tu veux continuer ? dis-je en m'approchant.Elle tourne la tête vers moi, lentement. Ses yeux sont rouges, cernés, mais brillants d'une lueur que je connais bien. La lueur de la haine.— Tu me demandes ça maintenant ? Après tout ce qu'ils m'ont fait ?— Je te demande si tu es prête. Parce que si tu craques, tu nous entraînes avec toi.Elle se lève d'un
Chapitre 86ÉlaraJe suis cachée, mais pas morte. Je vis dans une maison au fond des bois, une bâtisse de pierre grise que personne ne connaît, que personne ne trouvera, et j'attends. J'attends mon heure. J'attends que la tempête passe. J'attends que Naélia croie que tout est fini, que le danger s'est éloigné, qu'elle peut enfin respirer. Et c'est là que je frapperai.Hier soir, Valère m'a rejointe.Il est arrivé à la nuit tombée, trempé par la pluie, le visage marqué, une blessure mal refermée à l'épaule. Je l'ai cru mort. Tout le monde le croyait mort. Léandre a annoncé sa mort à Naélia, et Naélia l'a cru. Mais Valère est vivant. Il a survécu à l'assaut, il a rampé hors de la ferme en flammes, il a marché pendant des heures dans les bois avant de trouver un refuge. Et quand il est entré dans cette maison, quand il a retiré son manteau trempé, quand il a posé sur moi ses yeux sombres et brûlants, j'ai compris que rien n'était fini. Rien du tout.— Ils me croient mort, a-t-il dit, et
Chapitre 85NaéliaLes réunions s'enchaînent, les dossiers s'empilent, les noms se mêlent dans ma tête. Je ne connaissais rien de ce monde, rien des affaires Duroc, rien des alliances, des dettes, des menaces. Et pourtant, à chaque page que je tourne, à chaque signature que je déchiffre, une certitude grandit en moi : j'aurais dû connaître tout cela. J'aurais dû grandir ici, apprendre ces codes, porter ce nom. Mon père biologique était un monstre, oui, mais son empire m'appartient.Léandre m'accompagne, silencieux, vigilant. Il ne parle pas pendant les réunions, il observe, il note, il me laisse prendre la parole. Parfois, je surprends son regard posé sur moi, et je vois qu'il est partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Mais il ne dit rien. Il respecte ma décision.&mdash
Chapitre 84LéandreElle a exigé une part des affaires Duroc. Pas demandé. Pas suggéré. Exigé. Debout dans mon bureau, les bras croisés, le regard planté dans le mien, elle a prononcé ces mots avec une calme assurance qui m'a cloué sur place. Ma femme, car c'est ainsi que je la considère déjà, est en train de devenir une stratège, et je ne l'en désire que davantage.— Je veux une part des affaires Duroc, a-t-elle dit. Je veux les contrôler de l'intérieur.Je me suis appuyé contre le bureau, croisant les bras à mon tour, pour masquer le trouble qui montait en moi.— Pourquoi ?— Pour comprendre. Pour remonter les fils. Valère n'a pas agi seul. Élara a disparu avec la page manquante. Si je ne m'empar







