ログインJe retournai dans ma chambre et m’habillai en gardant mon arme à portée de main.
— Fais surveiller les gares, les aéroports et toutes les sorties de Moscou, ordonnai-je. Bloque les comptes d’Orlov. Personne lié à Varshavskoïe ne quitte la ville. — Lev a déjà fermé les accès principaux. — Alors qu’il double les hommes. Je veux les capitaines d’Orlov séparés avant qu’ils puissent accorder leurs versions. Ivan m’observa dans le reflet du miroir. — Tu veux le voir ? La question faillit briser le peu de contrôle qu’il me restait. — Oui. Vingt-sept minutes plus tard, notre voiture s’arrêta devant l’entrepôt de la rue Varshavskoïe. Le jour n’était pas encore levé. Des hommes de Lev Sokolov bloquaient les deux extrémités de la rue et fouillaient chaque véhicule. La Mercedes de mon père se trouvait en travers de l’entrée, le pare-brise éclaté et la carrosserie criblée d’impacts. Je comptai les corps sans ralentir. Deux près du portail, trois autour de la voiture, un derrière le volant. Je connaissais chacun d’eux. Mon père avait été transporté à l’intérieur, à l’abri des regards. Quelqu’un l’avait allongé sur une couverture sombre et refermé sa chemise pour dissimuler une partie de ses blessures. Trois balles avaient traversé sa poitrine. Une quatrième s’était logée dans son épaule. Tout le monde quitta la pièce lorsque j’entrai, à l’exception d’Ivan. Je m’agenouillai et pris la main de mon père entre les miennes. Elle était déjà froide. Une petite cicatrice barrait l’une de ses phalanges. Lorsque j’étais enfant, il prétendait qu’un loup l’avait mordu. Plus tard, le loup était devenu un homme armé d’un couteau. Je n’avais jamais su laquelle de ses histoires était vraie. Mes doigts se mirent à trembler. Je les resserrai autour des siens, comme si la force pouvait encore retenir quelque chose de lui. J’aurais voulu rester seule. J’aurais voulu m’allonger à ses côtés et laisser un autre décider de ce qui arriverait ensuite. Mais des hommes attendaient déjà derrière la porte. Certains pleuraient leur Pakhan. D’autres calculaient déjà leurs gains. Viktor Morozov n’était mort que depuis quelques heures et notre organisation avait déjà commencé à attirer les prédateurs. Je portai sa main à mon front, fermai les yeux, puis déposai un baiser sur sa peau glacée. — Je retrouverai celui qui a fait ça. La main d’Ivan se posa sur mon épaule. Pendant un instant, il ne fut plus le bras droit de la Bratva. Il était seulement l’homme qui m’avait vue grandir et qui venait de perdre son frère. — Tu n’as pas besoin d’affronter le conseil maintenant, murmura-t-il. Je reposai doucement la main de Viktor contre son corps. — C’est précisément maintenant qu’ils m’attendent. La salle de réunion aménagée au premier étage de l’entrepôt sentait le tabac froid et le café. Lev Sokolov se tenait près de la fenêtre. Medvedev avait allumé une cigarette malgré l’interdiction. Zaitsev et deux autres capitaines parlaient à voix basse. Le fauteuil de mon père était vide. Je traversai la pièce et m’y installai sans demander la permission. Ivan resta debout derrière mon épaule droite. Les conversations cessèrent. Medvedev écrasa sa cigarette dans un verre. — Nous sommes tous profondément désolés, Anastasia. Mais la nouvelle ne restera pas secrète longtemps. La Bratva a besoin d’un dirigeant expérimenté jusqu’à ce que la situation soit stabilisée. — Elle en a un. Son regard tomba sur la chevalière. — Tu as vingt ans. Viktor voulait peut-être te préparer à lui succéder, mais rien ne prouve qu’il te jugeait prête aujourd’hui. — Il me l’a donnée hier soir. Il m’a nommée son héritière et a annoncé ma présence à la prochaine réunion des Pakhans. Il ne leur demandait pas leur permission. Je ne vous demande pas la vôtre. — Une bague ne suffit pas à remettre toute l’organisation entre tes mains. — Vous ne me remettez rien. Mon père m’a choisie pour lui succéder et aucun de vous n’a le pouvoir d’annuler sa décision. Medvedev se pencha vers la table. — Ton père vient à peine de mourir. Tu n’es pas en état de prendre une décision qui engage des centaines d’hommes. La douleur remonta si brutalement que ma respiration se bloqua. Sous la table, mes ongles s’enfoncèrent dans ma paume. Je pris le temps de desserrer les doigts avant de répondre. — Pourtant, tu es suffisamment en état pour tenter de choisir son remplaçant. Il serra la mâchoire. — Je tente d’empêcher la Bratva de s’effondrer. — Alors aide-moi au lieu de perdre du temps. Je posai devant moi la liste qu’un garde m’avait remise en entrant. — Les comptes d’Orlov sont bloqués. Deux de ses capitaines viennent d’être arrêtés et Lev a envoyé des équipes reprendre le contrôle de ses entrepôts de Khimki et de Podolsk. Toutes les personnes qui connaissaient l’itinéraire de mon père seront interrogées séparément. Les responsables de nos territoires apprendront sa mort lorsque nos hommes seront déjà en place, pas avant. Zaitsev parcourut la liste. — Tu as donné ces ordres quand ? — Avant de venir ici. Medvedev se tourna vers Ivan. — C’est toi qui devrais assurer le commandement. Tu connais les hommes, les accords et nos ennemis. — Mon frère avait choisi sa fille, répondit Ivan. Je la suivrai aussi. — Tu diriges ses hommes depuis des années. Ils t’écouteraient. Ivan posa une main sur le dossier de mon fauteuil. — Alors ils l’écouteront quand je leur ordonnerai de lui obéir. Le silence s’alourdit. Certains auraient préféré mon oncle, mais il venait de leur retirer cette option. Ils ne pouvaient pas invoquer son expérience tout en refusant de suivre la femme à laquelle il venait de prêter allégeance. — Tous les capitaines me prêtent serment avant midi. Ceux qui refusent seront relevés de leur commandement, désarmés et maintenus sous garde jusqu’à ce que Lev ait vérifié leur loyauté. Personne ne quitte Moscou avec les secrets des Morozov. Lev, tu renforces l’est. Zaitsev, tu contactes nos partenaires avant qu’ils apprennent la mort de mon père par une rumeur. Medvedev, tu réunis les hommes d’Orlov encore libres. Je veux savoir lesquels lui sont fidèles et lesquels ont seulement été achetés. Medvedev ne bougea pas. — Et si je refuse ? — Tu rejoins la liste des hommes que Lev doit faire arrêter. Il soutint mon regard pendant plusieurs secondes. Puis il inclina la tête. Cette nuit-là, je ne gagnai ni leur respect ni leur fidélité. J’obtins seulement leur obéissance et quelques heures pour empêcher la Bratva Morozov de se disloquer. Pour l’instant, cela suffisait.— Je cherche la logique. Sergei avait déjà des accords avantageux avec nous. Une guerre lui aurait coûté davantage que deux points à Oust-Louga.— Mikhail est aussi un Volkov.Ivan ne répondit pas immédiatement.— C’est lui qui a trouvé le transfert.— Cela ne l’innocente pas.— Non.Je regardai à travers la petite vitre renforcée. Orlov avait baissé la tête. Cinq années de fuite s’achevaient dans la pièce où j’avais découvert le corps de mon père.— Il manque quelque chose, repris-je. Celui qui a payé ne cherchait ni un territoire ni un contrat. Il a cessé de protéger Orlov dès que Viktor est mort.— Une vengeance personnelle.— Ou une menace supprimée.Le visage d’Ivan resta fermé. Sa fatigue creusait davantage les lignes autour de ses yeux. Il avait vieilli pendant ces cinq années, même s’il refusait de l’admettre.— Tu devrais rentrer quelques heures, dit-il. Je reste avec Lev jusq
Je fis aussitôt placer Mikhail sous surveillance et copier les données qu’il examinait.Je regagnai ma chaise.— Si un Volkov t’a protégé, pourquoi as-tu changé de pays chaque année ?— Parce qu’il a cessé de répondre après le dernier versement.— Quand ?— Deux semaines après la mort de Viktor.— Tu n’as donc bénéficié d’aucune protection pendant cinq ans.— J’avais de l’argent et des papiers.— Et tu as couru jusqu’à cette nuit. Tu essaies de transformer un paiement en alliance pour que je regarde les Volkov pendant que tu protèges le véritable commanditaire.Il secoua la tête.— Je te dis la vérité.— Tu m’en donnes une partie.Je sortis de la pochette la petite clé en laiton et la posai devant lui.— Qu’est-ce qu’elle ouvre ?— Rien qui t’intéresse.Je regardai Lev.— Le troisième casier de la consigne de la gare de Khimki, répondit-il.
— Tu n’es pas mon prisonnier. Tu es une dette qui a mis cinq ans à être recouvrée.Ivan entra derrière moi. Le sourire d’Orlov se figea une fraction de seconde avant de réapparaître.— Toute la famille est réunie.Mon oncle referma la porte sans répondre. Il se plaça contre le mur, à ma droite. La même place qu’il occupait derrière le fauteuil de mon père, puis derrière le mien.Lev resta près de l’entrée.Je m’assis en face d’Orlov.— Tu voulais connaître le prix de ta vie.— Je peux te donner les hommes qui ont tiré sur Viktor.— Ils sont morts depuis quatre ans.Cette fois, il ne réussit pas à dissimuler sa surprise.J’avais retrouvé le premier à Odessa, le deuxième près de Kazan et le dernier dans une prison moldave. Aucun n’avait connu le commanditaire. Tous avaient reçu les ordres d’Orlov.— Alors tu sais que je n’ai pas tiré, dit-il.— Tu as envoyé le message qui a cond
Cinq ans plus tard Orlov avait mis cinq ans à comprendre qu’on ne disparaissait pas lorsqu’une Morozova vous cherchait. Il avait changé six fois de nom, quatre fois de pays et une fois de visage. Il s’était débarrassé de tous ceux qui l’avaient connu à Moscou, mais il avait conservé son goût pour l’argent facile. Ce fut cette faiblesse qui permit à Mikhail de retrouver sa trace. À minuit trente-six, Lev m’avait envoyé une photographie prise dans un hangar près de Khimki. Un homme était agenouillé entre deux gardes, les mains attachées dans le dos. Ses cheveux avaient grisonné et une opération avait modifié la ligne de son nez. La cicatrice qui traversait son pouce gauche, elle, n’avait pas changé. Orlov était vivant. Une heure plus tard, notre voiture franchit les grilles de l’entrepôt de la rue Varshavskoïe. La neige recouvrait de nouveau Moscou. Elle s’accumulait sur le portail devant lequel la Mercedes de mon père avait été retrouvée cinq ans plus tôt. Les impacts avaient dis
Gromov passa près de moi en maintenant sa main blessée contre sa poitrine. — Mon neveu n’oubliera pas cette humiliation. — Qu’il n’oublie surtout pas l’adresse de ses propres entrepôts. Il s’immobilisa une fraction de seconde, puis quitta le salon. Je ne bougeai pas avant que la porte se soit refermée. Ma paume portait la marque du faucon gravé sur la chevalière. Je desserrai enfin les doigts et remis mes gants. Au rez-de-chaussée, le garde me rendit mon pistolet et mon couteau. Son regard s’attarda sur la rose noire replacée dans mes cheveux. Ivan et nos hommes attendaient près des voitures, mais Sergei m’appela avant que j’atteigne les marches. — Morozova. Je me retournai. Il descendit sans se presser et s’arrêta à quelques pas de moi. La lumière du porche découpait son visage sans adoucir son expression. — Mes gardes vont passer une mauvaise nuit à chercher comment ils ont manqué cette pointe. — Ils ont trouvé mon pistolet et mon couteau. Ils ont cru que j’avais accepté d
L’enregistrement ne durait que quelques secondes. Je l’arrêtai avant qu’il recommence. Gromov ne regarda pas l’appareil. — Une voix s’imite. — C’est vrai. Il ne s’attendait pas à ce que je lui accorde ce point. J’ouvris le dossier et fis glisser deux photographies jusqu’au centre de la table. Elles montraient deux hommes agenouillés dans un entrepôt vide, les mains attachées derrière le dos. Sur le mur, le faucon des Morozov apparaissait derrière eux. — Les accès vendus à Denis n’ouvraient qu’un bâtiment vidé et encerclé par les hommes de Lev. Ces deux hommes les ont utilisés à dix-neuf heures quarante-deux, pendant que je revenais du cimetière. Ils sont toujours vivants, pour le moment. Le silence engloutit la pièce. — Tu savais qu’il tenterait quelque chose ce soir, dit Antonov. — Je savais que l’un de vous profiterait de l’enterrement. Je n’avais pas besoin de savoir lequel. Il me suffisait de laisser une porte assez tentante pour que le premier impatient se dénonce. Grom







