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Chapitre 6

last update Petsa ng paglalathala: 2026-05-09 17:58:56

Chapitre 6

Kaïren

La journée qui suit mon appel à Madame Nyx est une lente agonie. Je me surprends à regarder l'horloge toutes les cinq minutes, à oublier ce que je dis aux domestiques, à laisser refroidir mon café sans le boire, à fixer le vide en pensant à elle. J'ai conscience du ridicule de ma situation : un patriarche Volkov, le chef d'un empire déchu, qui se comporte comme un adolescent fébrile à l'idée de revoir une femme qu'il connaît à peine. Mais je ne parviens pas à me raisonner.

Mon obsession a commencé le soir du gala, quand elle est entrée dans la salle de bal, droite comme une lame, son regard de glace balayant la foule, et que mon cœur a cessé de battre pendant un instant. Depuis, cette sensation ne me quitte plus. Je revois sans cesse ses yeux, cette nuance étrange de bleu qui vire au gris en fonction de la lumière. Je revois sa bouche, cette moue légèrement dédaigneuse. J'entends sa voix, ce timbre grave, légèrement voilé, qui m'a fait l'effet d'une décharge électrique.

Je sais que je suis ridicule. Je sais que je devrais me concentrer sur les problèmes de l'empire, sur les dettes, sur les créanciers qui frappent à la porte. Mais je n'y arrive pas. Depuis six ans, aucune femme n'avait éveillé en moi autre chose que de l'indifférence ou du dégoût. Sélène m'est devenue insupportable au fil du temps, et les rares courtisanes qui se sont risquées à me séduire ont été éconduites sans ménagement. Je vivais dans un tombeau, muré dans mes remords, incapable de ressentir quoi que ce soit.

Et voilà qu'une inconnue surgit, achète la maison de mon amour perdu, me défie du regard, et rallume un feu que je croyais éteint. Cela ne peut pas être un hasard. Cette femme a un secret. Et je vais le découvrir.

Après l'appel, je passe la matinée dans mon bureau, à étudier le dossier de Madame Nyx pour la centième fois. Son passé est soigneusement lissé, trop lisse pour être honnête. Aucune école, aucune famille, aucun compte avant il y a trois ans. Elle est apparue comme un champignon après la pluie, riche, puissante, insaisissable. Mon détective privé, un ancien agent de renseignement du Wessex nommé Ruslan, m'a confirmé que les recherches sont infructueuses. Cette femme est un fantôme.

— Continuez à creuser, lui ai-je ordonné ce matin, debout dans son bureau crasseux du quartier des docks. Cherchez dans les registres de l'île où Vaelys est morte. Cherchez des témoins, des passeports, des transactions bancaires. Je vous paie pour ça.

Ruslan m'a regardé avec une lueur d'inquiétude dans ses yeux gris-bleu.

— Kaïren, cette femme pourrait être dangereuse. Vous ne devriez pas vous en approcher si près.

— Je prends mes responsabilités.

— Comme vous voudrez. Mais souvenez-vous : les fantômes ne reviennent jamais sans raison.

Je suis parti sans répondre, mais sa phrase résonne encore dans ma tête. Les fantômes ne reviennent jamais sans raison. Et si Madame Nyx était un fantôme ? Et si Vaelys n'était pas morte ? L'idée est tellement folle, tellement invraisemblable, que je n'ose même pas la formuler à voix haute. Pourtant, elle s'insinue dans mon esprit, y prend racine. La ressemblance ne se limite pas aux traits. C'est la gestuelle, les intonations, cette manière unique de lever le menton quand elle défie, de faire une pause avant de répondre, comme si elle soupesait chaque mot. J'ai trop bien connu Vaelys pour ne pas reconnaître ces détails. Mais comment est-ce possible ? Comment aurait-elle survécu à l'exil, à la misère, aux maladies ? Comment aurait-elle bâti cette fortune en six ans à peine ?

Je passe l'après-midi à arpenter le jardin d'hiver où j'ai prévu de la recevoir. C'est une immense verrière édifiée sous le règne de mon grand-père, peuplée de palmiers tropicaux, d'orchidées rares, de fougères arborescentes. Une fontaine de marbre s'écoule au centre, et des bancs de pierre invitent à la méditation. J'y venais souvent, autrefois, avec Vaelys. Elle adorait cet endroit. Elle disait que c'était le seul coin du palais où l'on pouvait entendre les oiseaux. Je fais chauffer le chauffage, allume des lanternes pour créer une atmosphère intime, et m'installe, fébrile, en attendant son arrivée.

À cinq heures précises, un majordome l'annonce. Elle entre, et le temps s'arrête. Elle porte un tailleur blanc cassé, une veste cintrée, une jupe droite qui tombe sous le genou. Ses escarpins sont ivoire, un collier de perles adoucit la ligne de son cou. Elle a choisi une tenue presque angélique, et pourtant, sa présence est aussi intimidante que la veille. Ses yeux, maquillés sobrement, me fixent avec cette même intensité calme qui m'a tant troublé.

— Soyez la bienvenue, madame Nyx. Je suis heureux que vous ayez accepté mon invitation.

Elle me tend la main, gantée de dentelle blanche, et je la serre avec plus de douceur que nécessaire.

— Merci de me recevoir, monsieur Volkov. Votre jardin est magnifique.

— Il appartenait à ma grand-mère. C'était son refuge.

Nous nous asseyons sur des fauteuils en rotin, et un serveur nous apporte du thé et des pâtisseries. Elle observe les lieux, les plantes, la fontaine, et je l'observe, elle, incapable de détacher mon regard de son visage. Chaque détail me percute : la façon dont elle incline la tête, le geste de sa main qui repousse une mèche derrière son oreille, le pli de sa bouche quand elle réfléchit. Je connais ces gestes. Je les connais par cœur.

— Vous êtes bien silencieux, monsieur Volkov, dit-elle en reposant sa tasse.

— Pardonnez-moi. Je suis un peu fatigué. Les affaires ne sont pas au beau fixe, ces temps-ci.

— C'est ce que j'ai cru comprendre. L'empire Volkov connaît des difficultés. Est-ce pour cela que vous vouliez me voir ? Pour parler affaires ?

— En partie. Mais surtout, pour apprendre à vous connaître. Vous êtes la femme la plus mystérieuse de Noctharis, et cela attise ma curiosité.

Elle sourit, un sourire qui n'atteint pas ses yeux.

— Il n'y a pas grand-chose à connaître. Je suis une femme d'affaires qui aime les défis. Les Serhan étaient un défi. Les Volkov en sont peut-être un autre.

— Vous êtes bien directe.

— Et vous, bien évasif.

Je ris, un rire bref, sans joie.

— Vous avez raison. Alors je vais être direct : d'où venez-vous, madame Nyx ?

— Du néant, répond-elle sans ciller. Comme toutes les légendes.

La joute verbale se poursuit, mais chaque mot est une feinte. Nous tournons autour l'un de l'autre comme deux fauves avant le combat. Je la presse de questions, elle les esquive avec élégance. Je cherche une faille, elle ne m'en laisse aucune. Pourtant, à mesure que les minutes passent, une certitude s'impose à moi : je ne suis pas en train de parler à une étrangère. Je suis en train de parler à Vaelys. Peu importe ce que disent les registres, les évidences ou les probabilités. Mon âme la reconnaît, et mon âme ne peut pas se tromper.

Je n'en dis rien. Ce serait trop tôt, et je risquerais de la faire fuir. Mais à la fin de notre entretien, alors qu'elle se lève pour partir, je la retiens une seconde par la main. Elle se fige, ses yeux plongent dans les miens, et je murmure :

— J'ai l'impression de vous avoir connue dans une autre vie.

Son visage ne trahit rien. Elle retire doucement sa main, ajuste son gant, et répond :

— Peut-être, monsieur Volkov. Mais dans cette vie-ci, je ne suis qu'une étrangère.

Elle s'éloigne, et je reste planté au milieu du jardin d'hiver, le cœur battant. Mon obsession a désormais un visage, un nom, un passé effacé. Je vais découvrir la vérité, même si cela doit me consumer. Même si, au bout du compte, je dois admettre que j'ai aimé un fantôme, et que ce fantôme est revenu pour me hanter.

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