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Chapitre 7

last update 公開日: 2026-05-09 18:05:18

Chapitre 7

Vaelys

Le cimetière de Noctharis est un jardin de pierre et de silence perché sur la colline Ouest, loin du fracas des canaux et des bruits de la cité. Les cyprès montent la garde le long des allées de gravier, leurs silhouettes sombres se découpant sur le ciel lavé de novembre. Un vent froid descend des montagnes, agite les branches dénudées des tilleuls, et disperse sur les tombes les dernières feuilles mortes de l'automne. L'air sent la terre mouillée, la mousse, et cet effluve particulier de cire consumée qui s'échappe des lanternes votives alignées devant les caveaux. Je marche seule, les mains enfouies dans les poches de mon manteau de laine noire, le col relevé jusqu'aux oreilles, le cœur lourd comme une pierre tombale.

Voilà six ans que je n'ai pas mis les pieds ici. Six ans que je n'ai pas pu me recueillir sur la tombe de mon père, que je n'ai pas pu déposer une fleur, prononcer une prière, demander pardon. Les années d'exil m'ont tenue éloignée de ce lieu sacré, et chaque jour qui passait alourdissait ma culpabilité. Mon père est mort seul, brisé par le scandale, ruiné par les dettes que les Ashford avaient orchestrées, abandonné par ceux-là mêmes qui lui devaient leur fortune. Il est mort en croyant sa fille coupable, ou pire, en se demandant si elle ne l'était pas. Je n'étais pas à son chevet. Je n'ai pas pu lui tenir la main. Je n'ai pas pu lui dire adieu.

Je dépasse les tombes des anciennes familles, les mausolées de marbre aux portes de bronze, les stèles modestes des serviteurs fidèles. Le vent fait grincer une grille rouillée, et une corneille s'envole en croassant. Je frissonne, mais ce n'est pas de froid. C'est la peur de ce que je vais ressentir, la peur de m'effondrer, la peur de ne pas être assez forte pour regarder en face la tombe de l'homme qui m'a donné la vie et que j'ai, indirectement, détruite.

Enfin, j'aperçois le caveau des Serhan. Il est en marbre blanc veiné de gris, surmonté d'un ange aux ailes déployées qui semble monter la garde. La grille de fer forgé est couverte de lierre et de rouille, et des herbes folles ont poussé entre les dalles. La plaque de bronze qui porte le nom de mon père, « Aldric Serhan, 1948-2018 », est ternie, presque illisible sous la patine du temps. Aucune fleur, aucune lanterne, aucune offrande. Le monde l'a oublié. Sa propre fille, présumée morte, n'a pas pu l'honorer.

Je m'agenouille dans l'herbe humide, sans souci de tacher mon manteau. Mes doigts repoussent les feuilles mortes qui recouvrent la plaque, et je caresse le métal froid comme on caresse un visage. Ma gorge se serre. Mes yeux s'embuent, mais je ne pleure pas. Les larmes sont pour les faibles, et je ne suis plus faible. Pourtant, mon cœur se brise en silence.

— Père, murmuré-je. Je suis revenue.

Le vent seul me répond. Le visage de mon père surgit dans ma mémoire : ses yeux gris si semblables aux miens, son sourire doux, ses mains calleuses d'avoir tant travaillé le bois et la terre. Il n'était pas un aristocrate comme les autres. Il aimait marcher pieds nus dans les champs, il lisait des poèmes à voix haute, il jouait aux échecs avec moi pendant des heures. Il m'appelait « mon étoile », et il me promettait que rien, jamais, ne pourrait ternir ma lumière. Il s'est trompé. Ma lumière s'est éteinte le jour où Kaïren m'a tourné le dos. Et elle ne s'est jamais vraiment rallumée.

— Pardonne-moi, père. Pardonne-moi de n'avoir pas été là. Pardonne-moi pour tout le mal que j'ai causé sans le vouloir. Pardonne-moi de n'avoir pas su te protéger.

Je ferme les yeux, et je revois les derniers souvenirs que j'ai de lui. Il était assis dans la bibliothèque des Serhan, le visage enfoui dans ses mains, les épaules secouées de sanglots. Les huissiers venaient de confisquer la demeure. Il ne lui restait plus rien. Il avait tout perdu : sa fortune, son honneur, sa fille. Je l'ai su plus tard, par des bribes de lettres que des amis de la famille m'ont fait parvenir clandestinement. Il est mort trois mois après mon exil, dans une chambre d'hospice, seul, abandonné. Son cœur n'a pas résisté au chagrin.

La haine qui sommeille en moi se réveille, brûlante, acide. Elle monte de mon ventre, envahit ma poitrine, enflamme mes veines. Chaque battement de mon cœur est un coup de marteau sur l'enclume de la vengeance. Je rouvre les yeux, et mon regard est devenu sec. La tristesse s'est muée en détermination. Ma main se crispe sur la plaque de bronze, comme si je voulais y graver une promesse.

— Je vais les détruire, père. Tous. Kaïren, Sélène, les Ashford, tous ceux qui ont trempé dans ce complot. Je vais reprendre ce qu'ils nous ont volé. Et quand ils seront à terre, quand ils n'auront plus rien, je viendrai te le dire. Alors, peut-être, tu pourras reposer en paix.

Je me relève, m'époussette, ajuste mon manteau. Avant de partir, je sors de ma poche un petit bouquet de roses blanches que j'avais fait livrer ce matin. Je les dépose au pied de la stèle, en éventail. Le blanc éclate sur le gris de la pierre, symbole de pureté que rien ne pourra souiller.

— Adieu, père.

Je tourne les talons et quitte le cimetière d'un pas ferme. Le vent s'engouffre dans mon manteau, mais je ne vacille pas. Je suis la fille d'Aldric Serhan. Je suis l'héritière oubliée. Et je ferai trembler Noctharis.

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