로그인Chapitre 7
Vaelys
Le cimetière de Noctharis est un jardin de pierre et de silence perché sur la colline Ouest, loin du fracas des canaux et des bruits de la cité. Les cyprès montent la garde le long des allées de gravier, leurs silhouettes sombres se découpant sur le ciel lavé de novembre. Un vent froid descend des montagnes, agite les branches dénudées des tilleuls, et disperse sur les tombes les dernières feuilles mortes de l'automne. L'air sent la terre mouillée, la mousse, et cet effluve particulier de cire consumée qui s'échappe des lanternes votives alignées devant les caveaux. Je marche seule, les mains enfouies dans les poches de mon manteau de laine noire, le col relevé jusqu'aux oreilles, le cœur lourd comme une pierre tombale.
Voilà six ans que je n'ai pas mis les pieds ici. Six ans que je n'ai pas pu me recueillir sur la tombe de mon père, que je n'ai pas pu déposer une fleur, prononcer une prière, demander pardon. Les années d'exil m'ont tenue éloignée de ce lieu sacré, et chaque jour qui passait alourdissait ma culpabilité. Mon père est mort seul, brisé par le scandale, ruiné par les dettes que les Ashford avaient orchestrées, abandonné par ceux-là mêmes qui lui devaient leur fortune. Il est mort en croyant sa fille coupable, ou pire, en se demandant si elle ne l'était pas. Je n'étais pas à son chevet. Je n'ai pas pu lui tenir la main. Je n'ai pas pu lui dire adieu.
Je dépasse les tombes des anciennes familles, les mausolées de marbre aux portes de bronze, les stèles modestes des serviteurs fidèles. Le vent fait grincer une grille rouillée, et une corneille s'envole en croassant. Je frissonne, mais ce n'est pas de froid. C'est la peur de ce que je vais ressentir, la peur de m'effondrer, la peur de ne pas être assez forte pour regarder en face la tombe de l'homme qui m'a donné la vie et que j'ai, indirectement, détruite.
Enfin, j'aperçois le caveau des Serhan. Il est en marbre blanc veiné de gris, surmonté d'un ange aux ailes déployées qui semble monter la garde. La grille de fer forgé est couverte de lierre et de rouille, et des herbes folles ont poussé entre les dalles. La plaque de bronze qui porte le nom de mon père, « Aldric Serhan, 1948-2018 », est ternie, presque illisible sous la patine du temps. Aucune fleur, aucune lanterne, aucune offrande. Le monde l'a oublié. Sa propre fille, présumée morte, n'a pas pu l'honorer.
Je m'agenouille dans l'herbe humide, sans souci de tacher mon manteau. Mes doigts repoussent les feuilles mortes qui recouvrent la plaque, et je caresse le métal froid comme on caresse un visage. Ma gorge se serre. Mes yeux s'embuent, mais je ne pleure pas. Les larmes sont pour les faibles, et je ne suis plus faible. Pourtant, mon cœur se brise en silence.
— Père, murmuré-je. Je suis revenue.
Le vent seul me répond. Le visage de mon père surgit dans ma mémoire : ses yeux gris si semblables aux miens, son sourire doux, ses mains calleuses d'avoir tant travaillé le bois et la terre. Il n'était pas un aristocrate comme les autres. Il aimait marcher pieds nus dans les champs, il lisait des poèmes à voix haute, il jouait aux échecs avec moi pendant des heures. Il m'appelait « mon étoile », et il me promettait que rien, jamais, ne pourrait ternir ma lumière. Il s'est trompé. Ma lumière s'est éteinte le jour où Kaïren m'a tourné le dos. Et elle ne s'est jamais vraiment rallumée.
— Pardonne-moi, père. Pardonne-moi de n'avoir pas été là. Pardonne-moi pour tout le mal que j'ai causé sans le vouloir. Pardonne-moi de n'avoir pas su te protéger.
Je ferme les yeux, et je revois les derniers souvenirs que j'ai de lui. Il était assis dans la bibliothèque des Serhan, le visage enfoui dans ses mains, les épaules secouées de sanglots. Les huissiers venaient de confisquer la demeure. Il ne lui restait plus rien. Il avait tout perdu : sa fortune, son honneur, sa fille. Je l'ai su plus tard, par des bribes de lettres que des amis de la famille m'ont fait parvenir clandestinement. Il est mort trois mois après mon exil, dans une chambre d'hospice, seul, abandonné. Son cœur n'a pas résisté au chagrin.
La haine qui sommeille en moi se réveille, brûlante, acide. Elle monte de mon ventre, envahit ma poitrine, enflamme mes veines. Chaque battement de mon cœur est un coup de marteau sur l'enclume de la vengeance. Je rouvre les yeux, et mon regard est devenu sec. La tristesse s'est muée en détermination. Ma main se crispe sur la plaque de bronze, comme si je voulais y graver une promesse.
— Je vais les détruire, père. Tous. Kaïren, Sélène, les Ashford, tous ceux qui ont trempé dans ce complot. Je vais reprendre ce qu'ils nous ont volé. Et quand ils seront à terre, quand ils n'auront plus rien, je viendrai te le dire. Alors, peut-être, tu pourras reposer en paix.
Je me relève, m'époussette, ajuste mon manteau. Avant de partir, je sors de ma poche un petit bouquet de roses blanches que j'avais fait livrer ce matin. Je les dépose au pied de la stèle, en éventail. Le blanc éclate sur le gris de la pierre, symbole de pureté que rien ne pourra souiller.
— Adieu, père.
Je tourne les talons et quitte le cimetière d'un pas ferme. Le vent s'engouffre dans mon manteau, mais je ne vacille pas. Je suis la fille d'Aldric Serhan. Je suis l'héritière oubliée. Et je ferai trembler Noctharis.
Chapitre 109VaelysLe soleil pénètre par les hauts vitraux de la petite chapelle Saint-Michel, cette chapelle discrète que les familles nobles de Noctharis utilisent pour leurs baptêmes depuis des générations, et ses rayons, traversant les verres rouges, bleus, jaunes et verts, se décomposent en une myriade de couleurs qui dansent sur les dalles de marbre blanc comme des lucioles égarées dans l'église. Les piliers de pierre grise, couverts de fines moulures, s'élèvent vers la voûte en berceau, et les bougies, alignées sur l'autel de marbre noir, brûlent d'une flamme douce et vacillante, leur lumière ambrée contrastant avec l'éclat cru du soleil. L'odeur de la cire d'abeille, chaude et sucrée, se mêle à celle, plus délicate et plus discrète, des lys blancs disposés dans les vases
Chapitre 108VaelysLa salle d'accouchement baigne dans une lumière blanche et crue, celle des néons du plafond, qui contraste violemment avec l'atmosphère intime et feutrée de la chambre d'hôpital où j'ai passé les derniers jours à attendre ce moment. Les murs sont d'un vert pâle, si pâle qu'il tire presque sur le gris, cette teinte qu'on croit apaisante mais qui n'est que clinique, aseptisée, vide de toute âme, comme si l'hôpital lui-même avait peur de laisser trop de chaleur humaine s'installer entre ses murs. Le carrelage gris, lustré par des années de nettoyages répétés au produit décapant, reflète faiblement les formes allongées des machines qui m'entourent, ces moniteurs aux écrans verts qui tracent des courbes mystérieuses, ces perfusions qui gouttent leur liquide transparen
Chapitre 107VaelysLe docteur Alvaro est formel : cette grossesse sera à risque. Il le dit d'une voix calme et posée, ses doigts parcourant les résultats des examens étalés sur son bureau, ses lunettes à monture d'argent glissant sur son nez. Il le dit en regardant Kaïren, puis moi, puis Kaïren à nouveau, comme s'il voulait s'assurer que nous comprenions bien la gravité de la situation. La fragilité de mon utérus, les adhérences laissées par la fausse couche précédente, les complications qui avaient nécessité une intervention chirurgicale, mon âge, tout cela impose des précautions drastiques. Des mesures que je dois suivre à la lettre, sans faiblir, sans tricher, sans négliger le moindre détail.Alitement strict. Pas d'effort. Pas de stress. Pas de longues stations d
Chapitre 106VaelysLa nausée arrive un matin de novembre, alors que les premières gelées blanchissent les vitres de la chambre et que le feu, que Kaïren a ravivé avant l'aube, crépite doucement dans l'âtre de marbre blanc. Le monde extérieur est encore plongé dans l'obscurité, et seules les flammes et les bougies, alignées sur la cheminée, éclairent la pièce d'une lumière vacillante et chaude. L'air sent le bois brûlé, la cire d'abeille, et cette fraîcheur particulière des matins d'hiver, quand l'humidité se condense sur les vitres et forme des fleurs de givre éphémères.Je suis seule, pour la première fois depuis des jours, car Kaïren est descendu chercher mon petit-déjeuner, refusant obstinément de laisser Aldric s'en charger. Je l'entends
Chapitre 105VaelysLes jours qui suivent ma blessure sont une lente marée de silence et de présence, une convalescence que je passe allongée sur le lit de notre chambre, les draps de soie ivoire remontés jusqu'à ma poitrine, leur tissu frais et lisse caressant ma peau comme une caresse. Mon épaule gauche est enveloppée de bandages blancs, épais et rigides, qui sentent l'antiseptique et la camomille, cette odeur clinique qui m'est devenue familière après tant de séjours à l'hôpital, et un fin tube de drainage relie ma chair à une poche en plastique posée sur la table de chevet, transparente, inquiétante, témoin silencieux de ce qui aurait pu être bien pire. La chambre baigne dans une lumière tamisée par les rideaux de lin blanc que Kaïren a tirés pour me protéger du soleil
Chapitre 104VaelysJe n'avais jamais vu Kaïren comme cela. Jamais, dans toutes nos années ensemble, dans tous nos combats, dans toutes nos disputes, dans toutes nos épreuves, je ne l'avais vu perdre ainsi le contrôle, laisser tomber le masque de l'homme civilisé, du patriarche respecté, du mari attentionné, pour révéler ce qui se cachait en dessous, dans les profondeurs les plus sombres de son âme.Il s'élance.Son manteau noir vole derrière lui comme une cape, ses cheveux décoiffés par le vent, ses poings déjà serrés, ses mâchoires déjà crispées. Il n'a pas d'arme. Il n'a pas besoin d'arme. Lui-même est une arme, un projectile vivant chargé de toute la fureur du monde.L'homme, qui avait déjà fait quelques mètres, est rattrapé en trois enjambées. Kaïren l'attrape par le col de son manteau, le soulève presque du sol, et le plaque contre le mur de pierre de l'immeuble voisin, un mur gris, humide, suintant la pluie et le temps. L'impact est brutal, terrible, un bruit sourd de chair con
Chapitre 8VaelysOnze ans plus tôt.Le printemps éclate dans les jardins des Serhan comme une symphonie de couleurs et de parfums. Les glycines qui courent le long de la pergola sont en pleine floraison, leurs grappes mauves et blanches cascadant jusqu'au sol en rideaux vaporeux. Les rosiers ancie
Chapitre 3VaelysJe passe la journée du dîner dans un état de tension extrême. Mon corps s’affaire, mes lèvres dictent des ordres, mes mains signent des documents, renvoient des collaborateurs, révisent des plans d’investissement. Je déjeune à peine, quelques fruits, un thé noir très fort. Dans l’a
Chapitre 2VaelysLe lendemain du gala, je me réveille dans la suite présidentielle du Grande Hôtel de Noctharis avec un goût de cendre sur la langue. Les rideaux de velours pourpre filtrent un soleil pâle d’automne, et les moulures dorées du plafond dessinent des arabesques qui me rappellent, avec
Chapitre 1VaelysLa pluie est glaciale. Elle transperce la soie déchirée de ma robe comme des milliers d’aiguilles et s’écrase sur le pavé de la place publique avec un bruit de tambour funèbre. Mes pieds nus saignent sur les dalles inégales, mes poignets sont lacérés par les menottes de fer, et le







