ログインChapitre 5
Vaelys
La limousine file dans les rues désertes de Noctharis. Derrière la vitre teintée, les façades de marbre défilent, éclairées par la lune et les réverbères. Je suis assise, droite, les mains croisées sur mes genoux, mais à l'intérieur, je suis un champ de bataille. La soirée au palais Volkov vient de s'achever, et chaque fibre de mon corps tremble encore de la tension accumulée.
Je l'ai revu. Je lui ai parlé. J'ai touché sa main, j'ai soutenu son regard, j'ai échangé des mots avec sa femme. Et je suis toujours debout.
Je ferme les yeux, laisse ma nuque reposer contre le cuir frais du siège. Ma gorge est nouée, mes tempes pulsées, mon pouls refuse de ralentir. La haine et l'adrénaline m'ont portée toute la soirée, mais maintenant, alors que les lumières du palais s'éloignent, les digues se fissurent. Des images, des sensations, des souvenirs se bousculent. Kaïren, son smoking noir, ses yeux gris qui me scrutaient. Sélène, sa robe de velours rouge, son sourire venimeux. Les invités, les lustres, la musique, les murmures. Et cette question qu'il m'a posée : Avez-vous déjà aimé au point de tout perdre ?
Je rouvre les yeux, inspire longuement, expire en comptant jusqu'à cinq. Je dois reprendre le contrôle. Je ne peux pas me permettre de craquer maintenant. Pas ce soir. Pas après cette première manche. Pourtant, la question de Kaïren continue de résonner dans ma tête. J'y ai répondu avec une honnêteté partielle, une demi-vérité qui m'a écorchée au passage. Oui, j'ai aimé. Oui, j'ai tout perdu. Mais je n'ai pas précisé que l'homme qui m'a tout pris se tenait en face de moi, un verre de champagne à la main, le regard tranquille du bourreau qui ne reconnaît pas sa victime.
Pourtant, dans ses yeux, j'ai vu autre chose. Pas seulement de la fascination ou de la curiosité. J'ai vu une faille, une ombre, une douleur enfouie. Sa question n'était pas gratuite. Il cherchait à comprendre, à sonder, à trouver un écho. Peut-être que ses nuits sont hantées, comme les miennes. Peut-être que le remords le ronge. Cette pensée devrait me réjouir, mais elle ne fait que raviver la plaie. Je ne veux pas qu'il souffre par inadvertance. Je veux qu'il souffre par ma main.
La voiture s'arrête devant mon hôtel. Aldric m'ouvre la portière, et je descends, mes talons claquant sur le marbre du hall. La réception est vide à cette heure tardive, seuls quelques employés nocturnes s'inclinent sur mon passage. Je gagne ma suite sans un mot, ferme la porte à double tour, retire mes escarpins, et m'effondre sur le canapé, vaincue.
Le silence de la chambre est assourdissant après le brouhaha de la réception. Je reste un long moment immobile, les yeux fixés au plafond, mon esprit tournant à plein régime. Je repasse chaque instant du dîner, chaque mot échangé avec Kaïren, chaque regard en coin de Sélène. Je cherche les erreurs que j'aurais pu commettre, les indices que j'aurais pu laisser. Rien. Ma performance a été parfaite. Glaciale, élégante, insondable. Pourtant, je ne ressens pas de triomphe. Seulement une fatigue immense, et une tristesse qui s'infiltre par toutes les fissures.
Je me redresse, retire ma robe avec des gestes lents, comme on enlève une armure après la bataille. Le velours bleu nuit glisse sur mes hanches et s'écroule en une flaque sombre à mes pieds. Je reste en sous-vêtements, face au grand miroir de la chambre. Mon reflet me fixe, et pour la première fois de la soirée, je laisse tomber le masque. La femme dans le miroir a les yeux rouges, les joues creusées, la bouche amère. Elle n'est pas la déesse de sang-froid que le monde a vue ce soir. Elle est brisée. Elle est humaine. Elle est encore, malgré toute sa haine, un peu amoureuse du monstre qui l'a détruite.
Je porte la main à ma cicatrice, cette ligne pâle sous mon col. Elle me brûle, ce soir. Peut-être le stress. Peut-être la mémoire du corps qui se souvient de tout. Je la caresse, comme je le fais chaque jour, et je me souviens du couteau, du sang, de la ruelle grecque, de la peur primitive de mourir sans avoir obtenu justice. Ce souvenir me redonne des forces. Il ancre ma détermination. Ma douleur est un carburant plus puissant que l'amour. Je dois la laisser me consumer sans me détruire.
Je vais dans la salle de bain, me démaquille, laisse l'eau glacée couler sur mon visage. Le froid me réveille, dissout un peu de la tension. Je remets un peignoir de soie, et je retourne m'asseoir devant la fenêtre. Noctharis dort, et pourtant, je veille. Mon regard se perd au-delà des toits, vers la colline où se dresse le palais Volkov. Quelque part dans cette bâtisse, Kaïren veille peut-être, lui aussi. Peut-être qu'il pense à moi. Peut-être qu'il ne comprend pas pourquoi une étrangère lui a fait cet effet.
Je repense à ses derniers mots, sur le perron : « J'aimerais vous revoir. En privé. » Il va m'appeler demain. Il va me proposer un rendez-vous. Et je vais accepter, bien sûr. C'est ce que je voulais. Mais au lieu de la satisfaction, c'est une peur froide qui m'envahit. Pas la peur qu'il découvre la vérité trop tôt. La peur de ne pas réussir à garder mes distances. La peur de craquer, de lui dire la vérité, de le supplier de m'expliquer pourquoi il ne m'a pas crue, pourquoi il m'a abandonnée. La peur de redevenir la jeune femme fragile qu'il a piétinée.
Je sors de la poche de mon peignoir un petit médaillon que j'avais dissimulé. Une pierre de lune sur de l'argent, le seul bijou qui a survécu à mon exil. Ma mère me l'avait offert pour mes seize ans. Je l'ouvre, et je contemple la miniature qu'il contient : un portrait de mes parents, jeunes, heureux. Mes yeux s'embuent, et cette fois, je ne retiens pas la larme qui coule. Une seule. Chaude, salée. Je la laisse tracer son chemin sur ma joue, puis je l'essuie.
— Pardonnez-moi, murmuré-je à l'adresse de leurs visages. Je ne suis pas celle que vous espériez. Mais je vais vous venger.
Je referme le médaillon, le glisse sous l'oreiller, et m'allonge enfin. Le sommeil tarde à venir, mais quand il me prend, il est peuplé de rêves étranges. Je marche dans les jardins des Serhan, sous les glycines en fleur, et Kaïren est là, mais il ne me voit pas. Il regarde au loin, les yeux vides, le visage ravagé. Il pleure. Il appelle mon nom. Je veux m'approcher, mais une force invisible m'en empêche. Quand je me réveille, le soleil est déjà haut, et j'ai l'impression d'avoir dormi des siècles.
Je me redresse, me frotte les yeux, et respire profondément. Aujourd'hui, une nouvelle journée commence. Kaïren va m'appeler. Je dois être prête.
Je me prépare avec le même rituel que chaque matin : douche glacée, maquillage minimal, tailleur noir, talons hauts. Devant le miroir, je reconstruis mon armure, morceau par morceau. Mes cheveux courts sont plaqués en arrière. Mes yeux sont soulignés d'un trait de khôl qui les fait paraître plus perçants. Mon rouge à lèvres, d'un bordeaux profond, achève de me donner l'air d'une femme qui n'a jamais pleuré.
Le téléphone sonne à dix heures précises. Mon cœur fait un bond, mais je décroche d'une voix parfaitement neutre.
— Madame Nyx.
— Madame Nyx, c'est Kaïren Volkov. Je ne vous dérange pas, j'espère.
Sa voix est grave, un peu hésitante, comme s'il n'était pas tout à fait sûr de son audace. Je souris intérieurement.
— Pas du tout, monsieur Volkov. Je vous en prie.
— Je souhaitais vous proposer une rencontre. En privé. Pour parler affaires, mais pas seulement. J'aimerais mieux connaître la femme qui achète les ruines des Serhan.
— Très bien. Où et quand ?
— Demain, cinq heures. Dans le jardin d'hiver du palais Volkov. Cela vous convient-il ?
— Parfait. J'y serai.
Un silence. Puis il ajoute, d'une voix plus basse :
— J'en suis heureux. À demain, madame Nyx.
— À demain.
Je raccroche, et laisse échapper un long souffle. La machine est en marche. Je vais retourner dans la fosse aux lions, mais cette fois, je ne serai pas une proie. Je serai le chasseur.
Chapitre 87VaelysC'est ainsi que commence ma double vie.Les semaines qui suivent sont un enfer silencieux, un ballet de mensonges et de dissimulations, où chaque sourire échangé avec Kaïren me coûte un peu plus de mon âme. Le jour, je suis la femme aimante, l'épouse dévouée, celle qui veille sur son mari, qui l'écoute, qui le soutient. La nuit, quand il s'endort, je me glisse hors du lit, je me rends dans mon bureau, et je compile les informations que Sterling me réclame.D'abord, ce ne sont que des détails. Des dates, des noms, des montants. Rien de vraiment sensible. Je me dis que je peux le faire, que ce n'est pas si grave, que je protège Kaïren en évitant que la vérité éclate. Mais Sterling ne se contente pas de ces miettes. Il veut plus, toujours plus. Les noms des conseille
Chapitre 86VaelysJe n'aurais jamais dû accepter ce rendez-vous.Sterling m'a contactée deux jours après notre retour de lune de miel, par l'intermédiaire d'un messager discret, une lettre posée sur mon bureau dans la demeure des Serhan, alors que Kaïren était en réunion. L'écriture était fine, élégante, presque aristocratique, et le message, laconique mais terriblement précis : « Madame Volkov, j'ai en ma possession des informations que vous souhaiteriez garder secrètes. Je vous propose de nous rencontrer, seuls, pour en discuter. Je vous attends demain, à trois heures, au café Le Lys Noir. Ne manquez pas à ce rendez-vous. »Le Lys Noir. Ce même café où j'avais rencontré Dorian autrefois, où j'avais tissé les premiers fils de ma ven
Chapitre 85KaïrenL'hélicoptère survole Noctharis au coucher du soleil, et la cité se déploie sous nos yeux comme un écrin de pierre et de lumière, ses canaux scintillants reflétant les dernières lueurs orangées du jour, ses palais de marbre blanc se teintant de rose et d'or, ses mille fenêtres s'allumant une à une comme des étoiles qui naîtraient sur terre. Je sens la main de Vaelys dans la mienne, chaude et confiante, ses doigts entrelacés aux miens avec cette douceur qu'elle a retrouvée pendant ces semaines sur notre île, loin du monde, loin des intrigues, loin des fantômes.Elle est plus belle que jamais, les joues hâlées par le soleil tropical, les yeux plus clairs, le sourire plus facile. Le vent de l'hélice fait voleter ses cheveux blonds qu'elle a laissés dénou
Chapitre 84VaelysL'île est un secret gardé jalousement par les Volkov depuis des générations, un bout de terre perdu au milieu de l'océan, à des milliers de kilomètres de Noctharis, là où le ciel est toujours bleu et la mer toujours chaude. Kaïren a fait aménager une villa au bord d'une crique déserte, une bâtisse blanche aux volets bleus, entourée de palmiers et de bougainvilliers en fleur, dont les pétales pourpres jonchent le sable comme un tapis de bienvenue.Nous y arrivons par un hélicoptère privé, au coucher du soleil, alors que l'horizon se teinte d'orange et de rose, et que l'océan, en contrebas, scintille comme une mosaïque de saphirs et d'émeraudes. Je descends la première, mes pieds nus s'enfonçant dans le sable chaud, et je ferme les yeux pour mieux resp
Chapitre 83VaelysLe matin de mon mariage, la pluie a cessé, et les nuages se sont dissipés un à un, comme s'ils obéissaient à une consigne venue d'en haut. Le ciel de Noctharis est d'un bleu si pur, si lumineux, qu'on le croirait repeint à neuf, lavé de toutes les tempêtes passées. La demeure des Serhan, ma demeure, resplendit dans cette lumière d'hiver, ses fenêtres étincelant comme des miroirs, ses rosiers blancs encore parsemés de givre, la glycine de la pergola déjà chargée de bourgeons prometteurs.Je suis dans ma chambre, celle où j'ai dormi enfant, celle où j'ai pleuré mon exil, celle où Kaïren est venu me supplier à genoux il y a quelques mois. Les murs sont tendus de soie ivoire, et les oiseaux peints sur le papier peint, autrefois à moiti&ea
Chapitre 82KaïrenLe silence qui s'est installé entre nous depuis quelques jours n'est pas un silence ordinaire, ni cette pause confortable que l'on partage après l'amour, quand les corps sont encore mêlés et que les mots deviennent superflus, remplacés par la simple chaleur d'une présence aimée. Non, celui-ci est différent, plus tranchant, plus inquiétant. Il est fait de choses retenues, de regards qui se détournent au dernier moment, de mains qui se retirent un peu trop vite, comme si la peau de l'autre s'était soudain mise à brûler, comme si le contact, autrefois si désiré, était devenu une source de souffrance diffuse et inavouable.Je suis assis dans mon fauteuil de cuir havane, ce meuble massif aux accoudoirs sculptés que j'ai fait venir de mon bureau du palais Volkov, près de la fen&eci
Chapitre 7VaelysLe cimetière de Noctharis est un jardin de pierre et de silence perché sur la colline Ouest, loin du fracas des canaux et des bruits de la cité. Les cyprès montent la garde le long des allées de gravier, leurs silhouettes sombres se découpant sur le ciel lavé de novembre. Un vent
Chapitre 6KaïrenLa journée qui suit mon appel à Madame Nyx est une lente agonie. Je me surprends à regarder l'horloge toutes les cinq minutes, à oublier ce que je dis aux domestiques, à laisser refroidir mon café sans le boire, à fixer le vide en pensant à elle. J'ai conscience du ridicule de ma
Chapitre 4KaïrenLe feu dans la cheminée du salon privé s'éteint lentement, réduit à un amas de braises rougeoyantes qui palpitent comme un cœur à l'agonie. Je suis assis dans mon fauteuil de cuir havane, un verre de whisky à la main, le regard perdu dans les flammes mourantes. Les rideaux de velou
Chapitre 3VaelysJe passe la journée du dîner dans un état de tension extrême. Mon corps s’affaire, mes lèvres dictent des ordres, mes mains signent des documents, renvoient des collaborateurs, révisent des plans d’investissement. Je déjeune à peine, quelques fruits, un thé noir très fort. Dans l’a







