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Chapitre 2

last update Date de publication: 2026-04-30 14:46:58

Chapitre 2

Vaelys

Le lendemain du gala, je me réveille dans la suite présidentielle du Grande Hôtel de Noctharis avec un goût de cendre sur la langue. Les rideaux de velours pourpre filtrent un soleil pâle d’automne, et les moulures dorées du plafond dessinent des arabesques qui me rappellent, avec une ironie cruelle, les fresques de ma chambre d’enfant. Je repousse les draps de satin blanc, pose mes pieds nus sur le tapis moelleux, et je reste assise un long moment au bord du lit, la nuque raide, le cœur alourdi par la décharge d’adrénaline de la veille.

Je l’ai vu. Je lui ai parlé. J’ai touché sa main. Et je suis toujours en vie.

Cette pensée est absurde, presque risible, mais elle est là. Six années à imaginer cette rencontre, à la répéter comme une pièce de théâtre dans le théâtre vide de mon exil, et lorsque l’instant s’est produit, il ne s’est rien passé de ce que j’avais prévu. Il n’y a pas eu de cri, pas d’effondrement, pas même de confrontation. Il y a eu cette poignée de main, ce regard gris qui cherchait à me percer, et cette phrase stupide que j’ai lancée avec une légèreté assassine. Peut-être nous sommes-nous croisés dans une autre vie.

J’aurais pu tout détruire en une seconde. J’aurais pu arracher mon masque et hurler mon nom devant la foule, pour le voir blêmir, pour voir ses certitudes s’écrouler comme un château de cartes. Mais ce n’était pas le moment. La vengeance est un plat qui se mange glacé, et le mien doit être servi à la température exacte de la mort. Trop tôt, il aurait pu se défendre, nier, retourner la situation. Trop tôt, et j’aurais été celle que l’on montre du doigt, la folle revenue d’entre les morts. Non, je dois d’abord l’affaiblir. Je dois d’abord le faire tomber amoureux d’un fantôme.

Je me lève et marche jusqu’à la salle de bain, où le marbre blanc veiné de gris reflète ma silhouette défaite. L’eau chaude coule sur mes épaules, noie les tensions de la nuit, mais ne lave pas la sensation de sa peau contre la mienne. Son odeur est restée imprimée dans ma mémoire olfactive, et chaque inspiration est un supplice. Le cèdre, le cuir, le tabac blond. Le même parfum qu’autrefois. A-t-il seulement changé ? Sélène a-t-elle tenté de gommer mon souvenir en l’enveloppant de nouvelles fragrances ? Peu importe. Il m’appartient encore, ne serait-ce que dans la haine.

Après ma douche, je me plante devant le grand miroir de la chambre. La femme qui me fait face est une étrangère. Ses pommettes sont plus hautes, ses joues plus creuses, sa mâchoire plus dure. Ses yeux, autrefois d’un bleu tendre, ont pris la teinte de la glace des abysses. Ses cheveux courts, d’un miel sombre, sont lissés en arrière, dégageant un front que la souffrance a marqué d’une minuscule ride verticale. Son corps, sculpté par six années de discipline, est une arme affûtée. Je porte un tailleur pantalon de soie noire, une veste cintrée qui souligne ma taille sans l’entraver, des talons aiguilles qui claquent sur le marbre comme des coups de fouet.

Avant de sortir, je touche la cicatrice sous mon col. Elle est lisse, froide, tendue. Mon rappel quotidien à l’ordre. Aujourd’hui, je vais commencer à détruire l’empire Volkov.

Ma première étape est la demeure des Serhan. La veille, j’ai donné des ordres au majordome, mais je veux tout superviser en personne. C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout finira. La limousine me dépose devant les grilles rouillées, et je constate avec une satisfaction glacée que les ouvriers sont déjà à l’œuvre. Des échafaudages enserrent la façade, des camions déchargent des briques, du plâtre, des rosiers en motte. L’odeur de la poussière de pierre se mêle à celle, plus délicate, des fleurs qu’on apporte. Mon majordome, un homme sec et précis nommé Aldric, s’approche, une tablette à la main.

— Madame Nyx, tout se déroule selon vos instructions. Les fresques du hall seront restaurées par un maître artisan venu de Florence. Les rosiers blancs arriveront demain. Quant à la bibliothèque…

— Je m’en occupe personnellement.

Je coupe court et m’engouffre sous le porche échafaudé. L’intérieur de la demeure est encore sinistre, mais la lumière perce par les fenêtres réparées, et les gravats ont été déblayés. Le hall sent la poussière et le bois neuf. Je monte l’escalier, passe devant la chambre de mes parents, et m’arrête devant celle qui fut la mienne. Le fragment de ciel bleu et d’oiseaux est toujours là, protégé par un film plastique. Je le caresse du bout des doigts.

Je ne pleurerai pas. Je ne pleurerai plus jamais. Mais ma poitrine se serre, et je dois fermer les yeux un instant. Je revois ma mère, son sourire doux, ses mains qui arrangeaient mes cheveux. Mon père, debout dans l’embrasure de la porte, qui me disait : « Un jour, cette maison sera la tienne, Vaelys. Ne la laisse jamais tomber. » Elle est tombée. Et je l’ai ramassée dans le sang et la boue.

Je redescends, plus déterminée que jamais. Je dicte des ordres précis pour la bibliothèque, où je veux que chaque livre soit restauré, chaque manuscrit relié, chaque lampe remplacée à l’identique. Je veux que cette maison revive, non pour le plaisir d’y habiter  je ne sais même pas si je pourrai y dormir un jour sans cauchemarder  mais pour que le monde voie que les Serhan ne sont pas morts. Que leur héritière est revenue, et qu’elle n’a rien oublié.

Alors que je m’apprête à partir, une silhouette familière s’encadre dans la porte d’entrée. Quelque chose se fige en moi. Je reconnais cette carrure, cette élégance austère, ce port de tête altier. Kaïren Volkov, en chair et en os, se tient sous le porche des Serhan comme s’il entrait dans son propre palais. Il porte un long manteau de laine noire, une écharpe de cachemire gris, et ses yeux balaient le chantier avec une expression indéchiffrable. Mon sang se met à bouillir.

— Madame Nyx, dit-il en me voyant. Je me demandais si je vous trouverais ici.

Je ne laisse rien paraître. Je descends la dernière marche et m’avance vers lui, le menton levé, les épaules droites.

— Vous avez donc du temps à perdre, monsieur Volkov. Je ne pensais pas que les patriarches de Noctharis enquêtaient eux-mêmes sur les chantiers de leurs rivaux.

— Vous êtes une rivale ?

Sa voix est calme, mais ses yeux, ces damnés yeux gris, fouillent les miens avec une intensité qui me déstabilise.

— Je suis ce que je décide d’être, réponds-je en soutenant son regard. Aujourd’hui, je suis une femme qui reconstruit un héritage. Demain, peut-être une concurrente. Cela dépendra de vous.

Il esquisse un sourire, un simple frémissement des lèvres, comme si ma remarque l’amusait.

— Savez-vous quelle famille possédait cette demeure autrefois, madame Nyx ? Je présume que oui, puisque vous l’avez achetée.

— Les Serhan, dis-je avec une neutralité qui me coûte toute ma volonté.

— Oui. Les Serhan. L’héritière de cette maison est morte en exil il y a des années.

Le mot « morte » claque comme un coup de fouet. Mes doigts se crispent sur mon sac. Je respire profondément avant de répondre.

— Je sais. J’ai vu les registres. Une tragédie. Mais les pierres, elles, ne meurent pas. Elles attendent qu’on les relève. C’est ce que je fais.

Il fait un pas vers moi, et je sens l’espace se réduire entre nous. L’odeur de cèdre et de tabac m’enveloppe, et je dois lutter de toutes mes forces pour ne pas reculer.

— Vous n’avez pas répondu à ma question hier soir, murmure-t-il. Quelque chose en vous m’est familier. Votre façon de bouger, le son de votre voix… Je n’arrive pas à mettre un nom dessus.

— Peut-être que je ressemble à une femme que vous avez aimée, dis-je avec une ironie mordante. Ou peut-être est-ce le fruit de votre imagination. On prétend que le remords joue des tours à l’esprit.

Le coup porte. Son visage se tend, sa mâchoire se contracte, et je vois une ombre traverser ses prunelles. Je viens de toucher un point sensible, et cette minuscule victoire m’enivre.

— Je n’ai pas de remords, dit-il finalement d’une voix plus rauque. Seulement de la curiosité. Et vous, madame Nyx, vous éveillez la mienne.

— Prenez garde, monsieur Volkov. La curiosité a tué le chat.

— Je ne suis pas un chat.

— Non. Vous êtes un loup. Et les loups, parfois, se brûlent les pattes.

Il sourit pour de bon cette fois, un sourire carnassier qui découvre ses dents blanches. Ce sourire, je le connais par cœur. C’est celui qu’il arborait lorsqu’il relevait un défi, lorsqu’il voyait en moi une adversaire à sa hauteur. Autrefois, il me le lançait avant de m’embrasser. Aujourd’hui, je lui réponds par un regard de glace.

— Je suis venu vous inviter à dîner, dit-il en changeant de ton. Demain soir, au palais Volkov. Ma femme et moi recevons quelques personnalités de la cité. Votre présence serait un honneur.

Sa femme. Le mot me transperce comme une lame chauffée à blanc. Sélène. Il vit encore avec elle, il dort encore dans son lit, il la présente encore comme sa femme. La nausée me prend. Mais je me force à sourire.

— J’y serai.

— Très bien.

Il recule d’un pas, incline légèrement la tête, et s’éloigne sans se retourner. Sa silhouette disparaît derrière les échafaudages, et je reste seule au milieu du hall en chantier, le cœur en charpie.

Le dîner aura lieu demain. Je vais entrer dans la gueule du loup. Et je devrai regarder Sélène Ashford s’accrocher au bras de l’homme que j’ai aimé, sourire à ses côtés, jouer la maîtresse de maison. Cette idée m’est intolérable. Mais je n’ai pas le choix. Si je veux les détruire, je dois d’abord les observer. Je dois comprendre leurs faiblesses, leurs fissures, leurs secrets. Et ce dîner sera ma première occasion.

Je quitte la demeure des Serhan alors que le soleil bascule derrière les toits de Noctharis. La limousine me ramène à l’hôtel dans un silence que seul trouble le ronronnement du moteur. Mon esprit est un champ de ruines. Chaque mot de Kaïren résonne en boucle, chaque nuance de sa voix, chaque éclat de ses iris gris. Il a senti quelque chose. Il a su, d’instinct, que je n’étais pas une étrangère ordinaire. Mon parfum, ma gestuelle, mes intonations… il les a reconnus sans les reconnaître. C’est à la fois une victoire et un immense danger.

Si jamais il découvre la vérité trop tôt, tout s’effondrera. Il se refermera, il contre-attaquera, et je n’aurai peut-être pas la force de le combattre. Car malgré toute la haine que je lui porte, malgré les six années de souffrance, quelque chose en moi n’a pas cessé de brûler pour lui. C’est une vérité que je n’avoue qu’à moi-même, dans le silence de la nuit, quand les masques tombent. Une part de moi l’aime encore, et cette part est la plus dangereuse de toutes.

Cette nuit-là, je ne trouve pas le sommeil. Je tourne et retourne dans les draps de satin, les images du passé dansant derrière mes paupières closes. Je revois le jour où Kaïren m’a demandé ma main, dans les jardins des Serhan, sous les glycines en fleur. Il pleuvait, mais nous ne le sentions pas. Ses yeux brillaient, et sa voix tremblait pour la première fois. Je n’ai jamais su s’il m’aimait vraiment, ou s’il aimait l’idée de mon héritage. La question n’a jamais trouvé de réponse.

Je me lève au milieu de la nuit, enfile un peignoir de soie, et vais m’asseoir devant la fenêtre ouverte. Noctharis scintille en contrebas, indifférente à mes tourments. Je pense à demain. Je pense au dîner. Je pense aux manœuvres que je vais devoir exécuter, aux mines à éviter, aux sourires à feindre. Et je pense à Sélène, à son regard vert chargé de morgue, à sa robe grenat, à sa main sur le bras de Kaïren. Elle va payer. Ils vont tous payer. Mais la route est encore longue.

Le vent frais de l’automne caresse mon visage, et je frissonne. Je porte la main à ma cicatrice, une fois de plus, et je me souviens du sang qui coulait sur mes doigts, il y a des années, sur une île grecque. Je me souviens de la douleur, mais aussi de la rage qui l’a suivie. Une rage pure, froide, qui m’a maintenue en vie quand tout le reste avait disparu. C’est cette rage que je convoque maintenant. C’est elle qui sera mon armure, mon bouclier, et mon épée.

Je me recouche aux premières lueurs de l’aube, et je m’endors d’un sommeil sans rêves, épuisée mais résolue. Demain, je mettrai un pied dans le palais de mon ennemi. Demain, je commencerai à tisser la toile de sa chute.

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