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Chapitre 4

last update publish date: 2026-07-22 22:32:45

Chapitre 4

Ysmera

Le manoir est silencieux maintenant que tout le monde est parti, maintenant que les portes se sont refermées sur les dos courbés et les sourires hypocrites, et je me tiens au milieu du grand salon vide, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de sentir le froid qui s'infiltre sous ma peau comme un linceul avant l'heure.

Le palais est froid. Domenico est mort, et le palais est devenu froid.

Je ne l'avais jamais remarqué avant. Quand il était vivant, sa présence remplissait chaque pièce, une chaleur animale et puissante qui imprégnait les murs et faisait vibrer l'air. Maintenant, il n'y a plus que le silence, un silence absolu et minéral qui suinte des pierres et s'accumule dans les angles comme une poussière invisible.

Je monte l'escalier sans réfléchir, mes doigts effleurant la rampe en fer forgé que Domenico avait fait venir de Naples. Chaque marche est un pas de plus vers le passé, vers les souvenirs que j'ai enfouis sous des couches de discipline, vers les fantômes que je croyais avoir enfermés à double tour.

Mes pieds me guident vers la chambre conjugale, cette grande suite de l'aile est dont les fenêtres donnent sur les jardins. La porte est fermée. Je ne l'ai pas ouverte depuis le matin où Domenico est parti pour l'hôpital, le matin où il a posé sa main sur ma joue et m'a dit, avec cette voix rauque qui était devenue la seule musique capable de m'apaiser, « Ne t'inquiète pas, je reviens. »

Il n'est pas revenu.

Ma main tourne la poignée, et l'odeur de Domenico me frappe avec la violence d'un coup de poing. Son après-rasage au santal et au cuir, mêlé à l'odeur plus subtile de sa peau, de sa présence vivante qui imprègne encore les draps et les rideaux. L'émotion me submerge, brutale et inattendue, un raz-de-marée qui balaie toutes les digues que j'avais érigées pour tenir debout.

Je referme la porte et m'adosse au battant, les jambes tremblantes, les yeux brûlants. La chambre est exactement comme il l'a laissée. Le lit immense aux draps de soie grise. La table de chevet en ébène, surchargée de livres aux pages cornées. Le fauteuil club près de la fenêtre où il s'asseyait le soir, un verre de whisky à la main, le regard perdu dans des pensées qu'il ne partageait jamais.

Et partout, des photographies. De lui jeune, avant que le pouvoir ne creuse des rides autour de ses yeux. De nous, le jour de notre mariage, ma robe blanche contrastant avec son éternel costume noir.

Je m'avance comme on entre dans un sanctuaire, mes pas étouffés par le tapis, mes doigts effleurant les meubles. Je m'arrête devant la penderie en acajou, j'ouvre les portes avec lenteur, et l'odeur du santal est plus forte ici, presque suffocante. Ma main tremble quand je décroche une veste en cachemire gris, celle qu'il portait le soir où nous avons dîné seuls sur la terrasse, sous les étoiles.

Je porte le tissu à mon visage, j'y enfouis mon nez, j'inspire profondément, et les digues cèdent enfin.

Les larmes jaillissent, brûlantes, roulant sur mes joues, et je m'effondre sur le tapis au pied du lit, la veste serrée contre ma poitrine. Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis l'enfance, avec des sanglots qui déchirent ma gorge et vident mon corps de toute la force accumulée pour affronter cette journée.

Je pleure l'homme qui m'a sauvée de la misère quand j'avais vingt-deux ans, quand je survivais dans les rues de Naples, quand il est apparu un soir sous la pluie et m'a tendu la main sans un mot. Je pleure le mentor patient qui m'a appris à lire les bilans comptables, à déchiffrer les codes cryptés, à reconnaître les mensonges dans les micro-expressions. Je pleure le mari qui m'a épousée dans une chapelle sur la côte amalfitaine et qui m'a murmuré à l'oreille, « Maintenant, tu es une Kaelis, et personne ne pourra plus jamais te faire de mal. »

Mais je pleure aussi le geôlier, le manipulateur, l'homme qui m'a enfermée dans une cage dorée en me faisant croire que c'était pour me protéger. Je pleure la solitude de ces quatre années, les nuits à attendre son retour, les dîners silencieux où je cherchais son regard et ne trouvais que le reflet de mes propres interrogations.

Les larmes coulent, intarissables, comme si toutes les années passées à les retenir se vengeaient d'un seul coup. Le cachemire est trempé, mes joues sont en feu, ma gorge est à vif.

Le temps passe. Quand je relève enfin la tête, la chambre est plongée dans l'obscurité, seulement éclairée par la lune qui filtre à travers les rideaux. Mon corps est engourdi, mes yeux gonflés, et pourtant je me sens étrangement légère.

Je me lève lentement, pose la veste sur le lit avec un soin presque religieux, et me dirige vers la fenêtre. Le jardin dort sous la lune, la fontaine murmure sa chanson éternelle, et au-delà des collines Florence scintille, indifférente à ma douleur.

— Domenico, murmuré-je dans le silence.

Mon reflet me regarde depuis la vitre. Cette femme a mes traits, mes pommettes hautes, mes lèvres pleines, mes yeux noisette, mais il y a quelque chose de différent en elle, quelque chose de plus dur et de plus fragile à la fois. Elle est belle, d'une beauté épuisée et douloureuse.

Vais-je survivre dans ce monde cruel ? Vais-je trouver la force d'affronter chaque matin les regards méprisants et les sourires hypocrites ?

Personne ne voit mes blessures. Pour le monde, je suis Ysmera Kaelis, la veuve du Parrain, la femme de glace. Pour le monde, je n'ai pas le droit de pleurer.

Mais ici, dans cette chambre vide, je peux enfin admettre la vérité. Je suis terrifiée. Je suis seule. Je porte sur mes épaules un fardeau trop lourd, un empire trop vaste, un héritage trop dangereux.

Je m'assieds dans le fauteuil club, à la place où Domenico s'asseyait tous les soirs. Le cuir est froid, il ne porte plus son empreinte. Je ferme les yeux, et les souvenirs affluent, doux et amers.

Notre première rencontre sous la pluie de Naples. Les premiers mois dans ce manoir, ma méfiance d'animal blessé cédant peu à peu à la fascination. La première fois qu'il m'a montré son vrai monde. La première fois qu'il a prononcé mon nom avec cette intonation particulière, ce mélange de fierté et de possessivité. Le jour de notre mariage, le vent dans mes cheveux, le sel de la mer sur mes lèvres, et son regard brûlant quand il a murmuré « Tu es à moi maintenant, pour toujours. »

Ce « pour toujours » a duré quatre ans. Quatre petites années pour transformer une orpheline en l'une des femmes les plus puissantes d'Italie. Quatre années que je ne peux pas regretter, même si Domenico n'était pas un homme bon, même s'il a construit sa fortune sur des montagnes de cadavres. Mais il était bon avec moi. C'est la seule chose qui compte. S'accrocher à l'idée que, parmi tous les monstres, on a trouvé celui qui nous épargne.

Je me glisse dans le lit sans me déshabiller, le visage tourné vers le côté vide du matelas, ce côté qui ne se réchauffera plus jamais. Le sommeil vient lentement, et la dernière chose que je vois avant de sombrer, c'est la lune froide et belle à travers la fenêtre.

Je rêve de lui cette nuit-là. Il est debout au bord de la fontaine, dans le jardin, et il me tend la main avec ce sourire énigmatique que je n'ai jamais su déchiffrer.

— Tu es prête, Ysmera. Tu es prête depuis le premier jour, tu ne le savais tout simplement pas.

— Domenico, ne pars pas, ne me laisse pas seule. Je ne sais pas comment être la personne que tu veux que je sois.

Il secoue la tête, et son sourire s'élargit, triste et fier à la fois.

— Tu sais déjà tout. Je t'ai tout appris. Maintenant, c'est à toi de jouer.

Et il disparaît dans la nuit, avalé par les ombres. Je me réveille en sursaut, le cœur battant, les joues mouillées de larmes versées en dormant, seule dans le lit immense qui ne connaîtra plus jamais la chaleur de son corps.

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