ログインChapitre 4
Ysmera
Le manoir est silencieux maintenant que tout le monde est parti, maintenant que les portes se sont refermées sur les dos courbés et les sourires hypocrites, et je me tiens au milieu du grand salon vide, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de sentir le froid qui s'infiltre sous ma peau comme un linceul avant l'heure.
Le palais est froid. Domenico est mort, et le palais est devenu froid.
Je ne l'avais jamais remarqué avant. Quand il était vivant, sa présence remplissait chaque pièce, une chaleur animale et puissante qui imprégnait les murs et faisait vibrer l'air. Maintenant, il n'y a plus que le silence, un silence absolu et minéral qui suinte des pierres et s'accumule dans les angles comme une poussière invisible.
Je monte l'escalier sans réfléchir, mes doigts effleurant la rampe en fer forgé que Domenico avait fait venir de Naples. Chaque marche est un pas de plus vers le passé, vers les souvenirs que j'ai enfouis sous des couches de discipline, vers les fantômes que je croyais avoir enfermés à double tour.
Mes pieds me guident vers la chambre conjugale, cette grande suite de l'aile est dont les fenêtres donnent sur les jardins. La porte est fermée. Je ne l'ai pas ouverte depuis le matin où Domenico est parti pour l'hôpital, le matin où il a posé sa main sur ma joue et m'a dit, avec cette voix rauque qui était devenue la seule musique capable de m'apaiser, « Ne t'inquiète pas, je reviens. »
Il n'est pas revenu.
Ma main tourne la poignée, et l'odeur de Domenico me frappe avec la violence d'un coup de poing. Son après-rasage au santal et au cuir, mêlé à l'odeur plus subtile de sa peau, de sa présence vivante qui imprègne encore les draps et les rideaux. L'émotion me submerge, brutale et inattendue, un raz-de-marée qui balaie toutes les digues que j'avais érigées pour tenir debout.
Je referme la porte et m'adosse au battant, les jambes tremblantes, les yeux brûlants. La chambre est exactement comme il l'a laissée. Le lit immense aux draps de soie grise. La table de chevet en ébène, surchargée de livres aux pages cornées. Le fauteuil club près de la fenêtre où il s'asseyait le soir, un verre de whisky à la main, le regard perdu dans des pensées qu'il ne partageait jamais.
Et partout, des photographies. De lui jeune, avant que le pouvoir ne creuse des rides autour de ses yeux. De nous, le jour de notre mariage, ma robe blanche contrastant avec son éternel costume noir.
Je m'avance comme on entre dans un sanctuaire, mes pas étouffés par le tapis, mes doigts effleurant les meubles. Je m'arrête devant la penderie en acajou, j'ouvre les portes avec lenteur, et l'odeur du santal est plus forte ici, presque suffocante. Ma main tremble quand je décroche une veste en cachemire gris, celle qu'il portait le soir où nous avons dîné seuls sur la terrasse, sous les étoiles.
Je porte le tissu à mon visage, j'y enfouis mon nez, j'inspire profondément, et les digues cèdent enfin.
Les larmes jaillissent, brûlantes, roulant sur mes joues, et je m'effondre sur le tapis au pied du lit, la veste serrée contre ma poitrine. Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis l'enfance, avec des sanglots qui déchirent ma gorge et vident mon corps de toute la force accumulée pour affronter cette journée.
Je pleure l'homme qui m'a sauvée de la misère quand j'avais vingt-deux ans, quand je survivais dans les rues de Naples, quand il est apparu un soir sous la pluie et m'a tendu la main sans un mot. Je pleure le mentor patient qui m'a appris à lire les bilans comptables, à déchiffrer les codes cryptés, à reconnaître les mensonges dans les micro-expressions. Je pleure le mari qui m'a épousée dans une chapelle sur la côte amalfitaine et qui m'a murmuré à l'oreille, « Maintenant, tu es une Kaelis, et personne ne pourra plus jamais te faire de mal. »
Mais je pleure aussi le geôlier, le manipulateur, l'homme qui m'a enfermée dans une cage dorée en me faisant croire que c'était pour me protéger. Je pleure la solitude de ces quatre années, les nuits à attendre son retour, les dîners silencieux où je cherchais son regard et ne trouvais que le reflet de mes propres interrogations.
Les larmes coulent, intarissables, comme si toutes les années passées à les retenir se vengeaient d'un seul coup. Le cachemire est trempé, mes joues sont en feu, ma gorge est à vif.
Le temps passe. Quand je relève enfin la tête, la chambre est plongée dans l'obscurité, seulement éclairée par la lune qui filtre à travers les rideaux. Mon corps est engourdi, mes yeux gonflés, et pourtant je me sens étrangement légère.
Je me lève lentement, pose la veste sur le lit avec un soin presque religieux, et me dirige vers la fenêtre. Le jardin dort sous la lune, la fontaine murmure sa chanson éternelle, et au-delà des collines Florence scintille, indifférente à ma douleur.
— Domenico, murmuré-je dans le silence.
Mon reflet me regarde depuis la vitre. Cette femme a mes traits, mes pommettes hautes, mes lèvres pleines, mes yeux noisette, mais il y a quelque chose de différent en elle, quelque chose de plus dur et de plus fragile à la fois. Elle est belle, d'une beauté épuisée et douloureuse.
Vais-je survivre dans ce monde cruel ? Vais-je trouver la force d'affronter chaque matin les regards méprisants et les sourires hypocrites ?
Personne ne voit mes blessures. Pour le monde, je suis Ysmera Kaelis, la veuve du Parrain, la femme de glace. Pour le monde, je n'ai pas le droit de pleurer.
Mais ici, dans cette chambre vide, je peux enfin admettre la vérité. Je suis terrifiée. Je suis seule. Je porte sur mes épaules un fardeau trop lourd, un empire trop vaste, un héritage trop dangereux.
Je m'assieds dans le fauteuil club, à la place où Domenico s'asseyait tous les soirs. Le cuir est froid, il ne porte plus son empreinte. Je ferme les yeux, et les souvenirs affluent, doux et amers.
Notre première rencontre sous la pluie de Naples. Les premiers mois dans ce manoir, ma méfiance d'animal blessé cédant peu à peu à la fascination. La première fois qu'il m'a montré son vrai monde. La première fois qu'il a prononcé mon nom avec cette intonation particulière, ce mélange de fierté et de possessivité. Le jour de notre mariage, le vent dans mes cheveux, le sel de la mer sur mes lèvres, et son regard brûlant quand il a murmuré « Tu es à moi maintenant, pour toujours. »
Ce « pour toujours » a duré quatre ans. Quatre petites années pour transformer une orpheline en l'une des femmes les plus puissantes d'Italie. Quatre années que je ne peux pas regretter, même si Domenico n'était pas un homme bon, même s'il a construit sa fortune sur des montagnes de cadavres. Mais il était bon avec moi. C'est la seule chose qui compte. S'accrocher à l'idée que, parmi tous les monstres, on a trouvé celui qui nous épargne.
Je me glisse dans le lit sans me déshabiller, le visage tourné vers le côté vide du matelas, ce côté qui ne se réchauffera plus jamais. Le sommeil vient lentement, et la dernière chose que je vois avant de sombrer, c'est la lune froide et belle à travers la fenêtre.
Je rêve de lui cette nuit-là. Il est debout au bord de la fontaine, dans le jardin, et il me tend la main avec ce sourire énigmatique que je n'ai jamais su déchiffrer.
— Tu es prête, Ysmera. Tu es prête depuis le premier jour, tu ne le savais tout simplement pas.
— Domenico, ne pars pas, ne me laisse pas seule. Je ne sais pas comment être la personne que tu veux que je sois.
Il secoue la tête, et son sourire s'élargit, triste et fier à la fois.
— Tu sais déjà tout. Je t'ai tout appris. Maintenant, c'est à toi de jouer.
Et il disparaît dans la nuit, avalé par les ombres. Je me réveille en sursaut, le cœur battant, les joues mouillées de larmes versées en dormant, seule dans le lit immense qui ne connaîtra plus jamais la chaleur de son corps.
Chapitre 57VaeronLe message arriva en fin d'après-midi, apporté par un coursier que je n'avais jamais vu, un jeune homme au visage fermé qui refusa de me regarder en me tendant l'enveloppe. Je l'ouvris sans méfiance, pensant qu'il s'agissait d'un rapport de mes informateurs, d'une mise à jour sur les mouvements de Don Matteo ou sur les préparatifs de nos ennemis. Mais ce que je lus me glaça le sang.Un seul nom. Écrit à la main, en lettres capitales, comme une signature ou une malédiction.Elena.Je restai immobile, l'enveloppe tremblant entre mes doigts, les yeux fixés sur ces cinq lettres qui venaient de rouvrir des blessures que je croyais cicatrisées, que je croyais mortes, que je croyais enterrées avec tout le reste de ma vie d'avant. Elena. Ce nom seul suffisait à faire ressu
Chapitre 56YsmeraLa maison de campagne était silencieuse. Vaeron était sorti depuis une heure pour retrouver un informateur, et je m'étais retrouvée seule, pour la première fois depuis des jours. J'avais entrepris de ranger les quelques affaires que nous avions emportées dans notre fuite, des vêtements, des dossiers urgents, et un vieux sac de cuir que Cesare avait glissé dans mes mains avant que nous ne quittions la villa en flammes. Je ne l'avais pas ouvert depuis. Je n'en avais pas eu le courage.Ce matin, je l'ouvris. À l'intérieur, des papiers personnels, quelques photographies de Domenico et moi, et un livre relié de cuir noir, un recueil de poésie sicilienne qu'il lisait souvent le soir. Je le feuilletai, et une enveloppe glissa entre les pages. Une enveloppe cachetée de cire rouge, à mon nom, de l'écriture de
Chapitre 55VaeronJe la tenais contre moi, son corps blotti dans le mien, et je sentais encore le goût de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de sa robe. La cuisine était silencieuse, seulement troublée par le crépitement des braises dans la cheminée. Elle avait posé sa tête contre ma poitrine, sa main à plat sur mon cœur, et elle respirait lentement, apaisée.Moi, je ne respirais pas. Je ne pouvais pas. Parce que dans le silence, une pensée s'était insinuée, une pensée que je repoussais depuis des semaines, une pensée qui me rongeait de l'intérieur comme un acide. Et cette pensée, c'était la peur. Une peur que je n'avais jamais connue, pas même quand j'étais allongé dans le fossé, le corps en feu, à attendre la mor
Chapitre 54YsmeraAprès l'assemblée, nous étions rentrés à la maison de campagne près de Sienne. La nuit était tombée, enveloppant les collines d'un voile sombre, et je m'étais retirée dans la chambre, prétextant la fatigue. Mais je ne dormais pas. Je fixais le plafond, les mains croisées sur le ventre, et les pensées tournaient en boucle dans ma tête. Salvatore Viscardi s'était incliné. Devant tous. Il avait demandé pardon. Et Vaeron avait menacé l'assemblée entière pour moi. Pour moi. Pas pour son héritage, pas pour son nom, pas pour son pouvoir. Pour moi.Je me levai, incapable de rester en place. Je le trouvai dans la cuisine, assis à table, un verre de whisky à la main, les yeux perdus dans le vide. Il ne m'entendit pas approcher. Je m'arrêtai sur le s
Chapitre 53VaeronYsmera m'avait tout raconté. L'église, les accusations, les mots qui l'avaient lacérée, la lettre de Domenico brûlée par pure rancune. Elle m'avait parlé d'une voix blanche, sans larmes, et c'était pire que si elle s'était effondrée. Je l'avais écoutée sans l'interrompre, les poings serrés, les mâchoires contractées. Quand elle avait terminé, je m'étais levé, j'avais embrassé son front, et je lui avais dit une seule chose.— Attendez-moi ici. Je reviens.Salvatore Viscardi vivait dans une petite maison de pierre à la sortie de Sienne. Je m'y rendis seul, sans arme visible, sans gardes du corps. Je ne voulais pas d'un règlement de comptes. Je voulais une conversation dont tout le monde se souviendrait.J'entrai sa
Chapitre 52YsmeraIl s'appelait Salvatore Viscardi et il était l'un des plus anciens membres du clan, un homme qui avait servi Domenico pendant trente ans, qui avait connu mon mari avant qu'il ne devienne le Parrain, avant qu'il ne construise son empire, avant qu'il ne me rencontre. Il m'attendait devant la petite église de la place principale de Sienne, appuyé contre une colonne de pierre, le visage buriné par les années et les secrets, les yeux durs comme des silex. Je ne l'avais pas convoqué, je ne savais même pas qu'il était en vie, et pourtant il était là, dans son manteau noir, sa canne à la main, me regardant approcher avec une expression qui n'annonçait rien de bon.— Madame Kaelis, dit-il d'une voix rauque en s'inclinant à peine. Je suis venu vous parler. Seule.J'aurais pu refuser. J'aurais pu a







