INICIAR SESIÓNChapitre 5
Ysmera
La villa de Don Matteo est une bâtisse du seizième siècle nichée au sommet d'une colline, entourée de vignobles et d'oliveraies qui s'étendent à perte de vue sous le soleil de novembre. Quand ma limousine franchit le portail en fer forgé et remonte l'allée bordée de cyprès, je ne ressens qu'une haine froide et lucide qui pulse dans mes veines comme un second cœur.
Ce n'est pas une simple réunion. C'est un tribunal. Un piège. Une arène où les lions vont tenter de dévorer la gazelle.
Sauf que la gazelle a des crocs.
Je passe une main sur ma robe pour en lisser les plis imaginaires. Noire, évidemment, mais coupée comme un uniforme, avec des épaules structurées et une taille cintrée. Mes cheveux sont relevés en un chignon si serré qu'il tire sur mes tempes. Aucun bijou, sauf l'alliance en diamant noir que j'ai finalement décidé de garder. Que mes ennemis voient ce diamant et se souviennent de qui je suis l'héritière.
Mes deux gardes du corps m'encadrent quand je descends de voiture. Deux colosses en costume sombre que j'ai engagés sur les recommandations de Cesare. Ils ne parlent pas, ne sourient pas, et c'est exactement ce dont j'ai besoin.
Le hall de la villa est un musée de la richesse mal acquise. Fresques au plafond, tapis d'Orient sous les pieds, bustes en marbre dans des niches éclairées. Don Matteo m'attend au centre, entouré des autres chefs. Don Salvatore, le visage cramoisi. Don Emilio, un sourire en lame de couteau. Don Carlo, le regard perdu dans des souvenirs de violence. Don Riccardo, bagues scintillantes à chaque doigt.
— Madame Kaelis, dit Don Matteo avec une onctuosité qui ne trompe personne. Nous sommes honorés.
— Je n'en doute pas, réponds-je sans lui accorder un regard.
Je traverse le hall sans qu'on m'y invite et me dirige vers la salle de réunion dont j'ai étudié les plans la veille. Mes talons claquent sur le marbre avec une régularité de métronome. Derrière moi, j'entends les hommes se hâter pour me suivre, pris de court par mon audace, et cette précipitation involontaire me fait savourer une première petite victoire.
La salle de réunion est dominée par une table en acajou massif. Je m'assieds à l'extrémité, la place du pouvoir, sans attendre qu'on me l'indique.
— Je vous en prie, messieurs, dis-je en désignant les autres sièges. Installez-vous.
Un instant d'hésitation. Des regards échangés. Puis ils prennent place, à contrecœur, comme des enfants punis.
— Bien, dis-je. Commençons. Les affaires du Nord.
Don Matteo ouvre la bouche, mais c'est Don Emilio qui parle le premier.
— Les affaires du Nord sont sous le contrôle de Don Matteo depuis vingt ans. Il n'y a rien à discuter.
— Il y a toujours quelque chose à discuter, Don Emilio. Par exemple, la baisse de rendement des opérations portuaires de Gênes. Moins quinze pour cent l'année dernière. Vous avez une explication, Don Matteo ?
Le vieil homme pâlit. Ses doigts se crispent sur le bois de la table.
— Il y a eu des complications. Des grèves.
— Des grèves que vous avez vous-même provoquées en refusant d'augmenter les salaires des dockers. Une erreur de débutant.
Don Salvatore frappe la table du poing, son visage virant au violet.
— De quel droit nous parlez-vous sur ce ton ? Vous n'êtes qu'une...
— Je suis la Marraine, Don Salvatore. Je suis la veuve de Domenico Kaelis. Et j'en sais plus sur vos opérations que vous n'en saurez jamais.
Je me lève, pose mes deux mains à plat sur la table, et les regarde un par un. Mon regard s'attarde sur chacun d'eux, et chacun détourne les yeux à son tour.
— Vous voulez m'humilier. Vous voulez me voir tomber. Vous voulez que je disparaisse. Je le sais, messieurs, et je veux que vous sachiez une chose.
Je laisse le silence s'étirer, épais comme du sang coagulé.
— Je ne disparaîtrai pas. Je ne tomberai pas. Et si vous tentez quoi que ce soit contre moi ou contre l'héritage de mon mari, je détruirai chacun d'entre vous avec une précision chirurgicale qui vous fera regretter d'avoir sous-estimé la petite veuve.
Je me redresse, lisse ma robe d'un geste précis.
— La réunion est terminée. La prochaine aura lieu au manoir Kaelis. Soyez à l'heure, messieurs. Et ne me donnez pas de raison de m'énerver.
Je tourne les talons et sors de la salle sans un regard en arrière, mes gardes du corps m'emboîtant le pas.
Dans la voiture qui me ramène au manoir, je laisse enfin mes mains trembler. J'ai gagné cette bataille, mais la guerre ne fait que commencer.
Chapitre 57VaeronLe message arriva en fin d'après-midi, apporté par un coursier que je n'avais jamais vu, un jeune homme au visage fermé qui refusa de me regarder en me tendant l'enveloppe. Je l'ouvris sans méfiance, pensant qu'il s'agissait d'un rapport de mes informateurs, d'une mise à jour sur les mouvements de Don Matteo ou sur les préparatifs de nos ennemis. Mais ce que je lus me glaça le sang.Un seul nom. Écrit à la main, en lettres capitales, comme une signature ou une malédiction.Elena.Je restai immobile, l'enveloppe tremblant entre mes doigts, les yeux fixés sur ces cinq lettres qui venaient de rouvrir des blessures que je croyais cicatrisées, que je croyais mortes, que je croyais enterrées avec tout le reste de ma vie d'avant. Elena. Ce nom seul suffisait à faire ressu
Chapitre 56YsmeraLa maison de campagne était silencieuse. Vaeron était sorti depuis une heure pour retrouver un informateur, et je m'étais retrouvée seule, pour la première fois depuis des jours. J'avais entrepris de ranger les quelques affaires que nous avions emportées dans notre fuite, des vêtements, des dossiers urgents, et un vieux sac de cuir que Cesare avait glissé dans mes mains avant que nous ne quittions la villa en flammes. Je ne l'avais pas ouvert depuis. Je n'en avais pas eu le courage.Ce matin, je l'ouvris. À l'intérieur, des papiers personnels, quelques photographies de Domenico et moi, et un livre relié de cuir noir, un recueil de poésie sicilienne qu'il lisait souvent le soir. Je le feuilletai, et une enveloppe glissa entre les pages. Une enveloppe cachetée de cire rouge, à mon nom, de l'écriture de
Chapitre 55VaeronJe la tenais contre moi, son corps blotti dans le mien, et je sentais encore le goût de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de sa robe. La cuisine était silencieuse, seulement troublée par le crépitement des braises dans la cheminée. Elle avait posé sa tête contre ma poitrine, sa main à plat sur mon cœur, et elle respirait lentement, apaisée.Moi, je ne respirais pas. Je ne pouvais pas. Parce que dans le silence, une pensée s'était insinuée, une pensée que je repoussais depuis des semaines, une pensée qui me rongeait de l'intérieur comme un acide. Et cette pensée, c'était la peur. Une peur que je n'avais jamais connue, pas même quand j'étais allongé dans le fossé, le corps en feu, à attendre la mor
Chapitre 54YsmeraAprès l'assemblée, nous étions rentrés à la maison de campagne près de Sienne. La nuit était tombée, enveloppant les collines d'un voile sombre, et je m'étais retirée dans la chambre, prétextant la fatigue. Mais je ne dormais pas. Je fixais le plafond, les mains croisées sur le ventre, et les pensées tournaient en boucle dans ma tête. Salvatore Viscardi s'était incliné. Devant tous. Il avait demandé pardon. Et Vaeron avait menacé l'assemblée entière pour moi. Pour moi. Pas pour son héritage, pas pour son nom, pas pour son pouvoir. Pour moi.Je me levai, incapable de rester en place. Je le trouvai dans la cuisine, assis à table, un verre de whisky à la main, les yeux perdus dans le vide. Il ne m'entendit pas approcher. Je m'arrêtai sur le s
Chapitre 53VaeronYsmera m'avait tout raconté. L'église, les accusations, les mots qui l'avaient lacérée, la lettre de Domenico brûlée par pure rancune. Elle m'avait parlé d'une voix blanche, sans larmes, et c'était pire que si elle s'était effondrée. Je l'avais écoutée sans l'interrompre, les poings serrés, les mâchoires contractées. Quand elle avait terminé, je m'étais levé, j'avais embrassé son front, et je lui avais dit une seule chose.— Attendez-moi ici. Je reviens.Salvatore Viscardi vivait dans une petite maison de pierre à la sortie de Sienne. Je m'y rendis seul, sans arme visible, sans gardes du corps. Je ne voulais pas d'un règlement de comptes. Je voulais une conversation dont tout le monde se souviendrait.J'entrai sa
Chapitre 52YsmeraIl s'appelait Salvatore Viscardi et il était l'un des plus anciens membres du clan, un homme qui avait servi Domenico pendant trente ans, qui avait connu mon mari avant qu'il ne devienne le Parrain, avant qu'il ne construise son empire, avant qu'il ne me rencontre. Il m'attendait devant la petite église de la place principale de Sienne, appuyé contre une colonne de pierre, le visage buriné par les années et les secrets, les yeux durs comme des silex. Je ne l'avais pas convoqué, je ne savais même pas qu'il était en vie, et pourtant il était là, dans son manteau noir, sa canne à la main, me regardant approcher avec une expression qui n'annonçait rien de bon.— Madame Kaelis, dit-il d'une voix rauque en s'inclinant à peine. Je suis venu vous parler. Seule.J'aurais pu refuser. J'aurais pu a







