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Chapitre 3

last update publish date: 2026-07-22 22:31:46

Chapitre 3

Don Matteo

Je les regarde partir de la villa Kaelis, mes frères d'armes, mes complices, mes rivaux. Don Salvatore souffle comme un bœuf en s'engouffrant dans sa limousine. Don Emilio, lui, ne dit rien, mais je connais cette lueur dans ses yeux pâles. L'humiliation. La rage. La promesse silencieuse du sang à venir.

Une femme. Une femme vient de nous humilier.

Le cigare se brise entre mes doigts. Je l'écrase du talon sur le gravier avant de monter dans ma voiture. La nuit toscane sent le cyprès et la terre mouillée, et la rage bout dans mon ventre comme un acide.

Elle sait tout. Comment peut-elle savoir tout cela ? Domenico lui a donc vraiment confié ses secrets, ses dossiers, ses espions, et ce vieux fou a transformé sa jolie poupée en machine de guerre sans que nous ne voyions rien venir.

Le lendemain matin, le soleil se lève à peine sur les collines quand ils arrivent un par un à ma villa. Don Salvatore, déjà essoufflé par les marches du perron. Don Emilio, impeccable dans son costume gris, le visage reposé. Don Carlo, le vieux Napolitain au visage buriné par le crime. Don Riccardo, le Milanais aux doigts couverts de bagues.

Nous prenons place autour de la grande table en acajou, sous un tableau de chasse où des chiens déchirent un cerf.

Dix heures. Ysmera n'est pas là.

Dix heures quinze. Toujours rien.

— Elle ne viendra pas, grogne Don Salvatore en trempant le col de sa chemise de sueur. Elle se cache.

— Attendez, dis-je.

À dix heures vingt-deux, la porte s'ouvre. Elle entre sans frapper, sans un regard pour le domestique. Sa robe noire épouse ses courbes sans les souligner. Ses longs cheveux bruns sont relevés en un chignon strict. Aucun bijou, aucun maquillage, rien que sa beauté froide comme un diamant.

Derrière elle, deux colosses en costume sombre que je ne connais pas. Des gardes du corps qu'elle a dû engager récemment.

— Messieurs, dit-elle simplement.

Puis elle s'assied face à moi. Pas à la place qu'on lui réservait sur le côté. À la place qui fait face au pouvoir. Mon pouvoir. Une déclaration de guerre en un seul geste.

— Madame Kaelis, dis-je en ravaleur ma colère. Nous vous remercions d'être venue malgré votre deuil.

— Venons-en aux faits. Qu'attendez-vous de moi, Don Matteo ?

Son regard est direct, sans peur.

— Nous souhaitons discuter de la transition. Votre mari laisse un empire complexe. Des affaires en cours. Des alliances à maintenir. Nous pensons qu'il serait préférable de...

— De me mettre à l'écart, termine-t-elle.

Sa voix est douce, presque mélodieuse. Mais sous le velours, l'acier tranche.

— Vous voulez me proposer une rente. Une maison discrète en Toscane ou à l'étranger. Vous voulez que je disparaisse, que je signe des papiers, que je vous cède tout ce que Domenico a construit. C'est bien cela ?

Le silence retombe, lourd, accusateur.

— Comment osez-vous... commence Don Salvatore.

— J'ose, Don Salvatore, parce que je sais.

Elle pose une main fine sur la table. Ses doigts sont nus, sans alliance.

— Je sais que vous avez détourné trois millions d'euros sur les opérations portuaires de Naples. L'argent a transité par les îles Caïmans avant d'atterrir dans votre villa en Sardaigne.

Don Salvatore devient blanc, puis rouge. Il ouvre la bouche, aucun son n'en sort.

— Je sais aussi, continue-t-elle en se tournant vers Don Riccardo, que vous avez secrètement négocié avec les familles albanaises pour court-circuiter l'accord signé par mon mari.

Don Riccardo cesse de sourire.

— Et vous, Don Carlo, votre fils aîné a vendu des informations aux carabiniers. Mon mari l'a découvert il y a deux mois.

Elle se tourne enfin vers Don Emilio, et son sourire devient presque doux.

— Quant à vous, dois-je vraiment évoquer Genève ? Ou préférez-vous garder cela pour un entretien privé ?

Il ne répond pas. Mais ses yeux pâles brûlent d'une haine pure.

— Vous voyez, messieurs, conclut-elle en se levant. Je ne suis pas venue négocier mon départ. Rien ne change. L'empire Kaelis reste sous le contrôle de la famille Kaelis. Les trahisons seront punies.

Elle se penche, pose ses deux mains à plat sur la table.

— Mon mari est mort. Mais sa veuve est vivante. Et elle n'a peur de rien.

Elle se redresse, lisse sa robe.

— La réunion hebdomadaire aura lieu désormais au manoir Kaelis. Lundi prochain, neuf heures. Soyez à l'heure.

La porte se referme. Le silence est absolu.

— Elle nous a humiliés ! explose Don Salvatore. Dans votre propre maison, Don Matteo !

— Rentrez chez vous, messieurs. Ne faites rien pour l'instant. J'ai quelqu'un à rencontrer.

Ils partent en maugréant. Quand le dernier a disparu, je fais signe à mon chauffeur.

— Au couvent de San Marco.

Le trajet est court. Les rues de Florence défilent sous le soleil. Le couvent est un havre de silence, l'odeur de l'encens flotte dans les cloîtres. Je traverse le cloître et pénètre dans la chapelle des Médicis. L'obscurité est presque totale, seulement trouée par la lueur des cierges.

Il est là, agenouillé devant l'autel, silhouette mince vêtue de noir. Il ne se retourne pas.

— Vous êtes en retard, dit la voix grave.

— La réunion a duré plus longtemps que prévu. Elle est venue. Elle a tout retourné contre nous.

— Évidemment.

Il se lève avec une grâce fluide, puis se tourne vers moi. Je retiens mon souffle.

L'homme est beau d'une beauté qui fait mal. Des traits anguleux, des yeux gris comme l'acier, une cicatrice fine de la tempe à la mâchoire. Mais c'est son expression qui me glace. Un calme absolu. Le regard d'un homme qui a vu l'enfer et qui en est revenu.

— Vaeron Sorel, murmuré-je.

— Don Matteo.

— Vous êtes mort. Tout le monde vous croit mort.

— Tout le monde se trompe.

Il fait un pas vers moi.

— Domenico Kaelis m'a tout pris. Mon héritage, mon nom, ma place. Huit ans d'exil à survivre, à attendre. Mais maintenant il est mort. Et ce qui m'appartient va me revenir.

— Et la veuve ? Ysmera Kaelis ?

Une émotion traverse son visage. Quelque chose de sombre, de brûlant, qui ressemble à de la faim.

— Elle est la seule chose que Domenico possédait et que je n'ai jamais pu haïr.

Il pose une main glacée sur mon épaule.

— Vous m'aiderez à récupérer ce qui m'appartient. En échange, je vous donnerai la chute d'Ysmera Kaelis, le contrôle du Nord, la vengeance.

— Pourquoi me faire confiance ?

— Je ne vous fais pas confiance. Mais vous avez peur de moi, et la peur est un levier plus fiable que la loyauté.

Il recule vers l'autel.

— Je vous contacterai quand le moment sera venu.

— Et d'ici là ?

Son sourire est la chose la plus terrifiante que j'aie jamais vue. Sans chaleur, sans humanité.

— D'ici là, je vais me présenter à la veuve. Il est temps qu'elle apprenne que son défunt mari n'était pas le seul fantôme à hanter le manoir Kaelis.

Il disparaît dans l'ombre, avalé par l'obscurité. Je reste seul, le cœur battant, les mains moites.

J'ai pactisé avec le diable, et le diable a le visage de Vaeron Sorel. Mais l'alternative était pire. Une veuve arrogante qui menace de tout dévoiler. Un empire qui bascule entre les mains d'une femme.

Ysmera Kaelis ignore ce qui arrive. Elle croit avoir gagné. Elle ne sait pas qu'elle vient de déclencher une guerre qu'elle ne peut pas gagner. Pas contre l'homme que Domenico lui-même redoutait.

La guerre est déclarée, et j'ai choisi mon camp.

Le camp des fantômes.

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