LOGINChapitre 6
Ysmera
Le bureau de Domenico est encore imprégné de son odeur, ce mélange de santal et de cuir qui flotte entre les murs tapissés de livres anciens, et chaque fois que je pousse cette porte j'ai l'impression de pénétrer dans un sanctuaire où mon mari continue de régner en silence, où son absence est une présence, où ses secrets attendent d'être découverts comme des bombes à retardement disséminées dans les tiroirs et les classeurs et les coffres dont je ne possède pas encore toutes les clés.
Ce matin, quelque chose est différent. Ce matin, je ne viens pas ici pour gérer les affaires courantes ou pour préparer une nouvelle offensive contre les requins qui tournent autour de mon héritage. Ce matin, je viens chercher la vérité.
La lettre trouvée le jour de l'enterrement ne m'a pas quittée depuis une semaine. « Il est vivant, et il revient. Prépare-toi. » Six mots qui dansent dans ma tête chaque nuit, qui transforment mes rêves en cauchemars, qui donnent à chaque ombre aperçue dans le jardin la silhouette de Vaeron Sorel. J'ai besoin de comprendre pourquoi Domenico a écrit ces mots, pourquoi il ne m'en a jamais parlé, pourquoi il a gardé ce secret jusqu'à sa mort.
Je m'assieds dans son fauteuil, ce fauteuil en cuir havane qui grince toujours un peu quand on s'y installe, et je pose mes mains à plat sur le bureau en acajou. Les tiroirs sont fermés à clé pour la plupart, mais j'ai trouvé le trousseau dans le coffre de la chambre, un anneau en acier chargé de petites clés en laiton que Domenico portait toujours sur lui et que l'hôpital m'a rendu avec ses effets personnels.
Le premier tiroir que j'ouvre contient des dossiers financiers, des contrats, des relevés bancaires, tout le quotidien d'un empire criminel. Le deuxième est rempli de correspondances avec des politiciens, des juges, des policiers, de quoi faire tomber la moitié du gouvernement italien. Le troisième est plus intéressant : des dossiers personnels, des photographies, des lettres manuscrites.
Et tout au fond, sous une pile de documents jaunis, une chemise en cuir noir que je n'avais jamais vue auparavant, fermée par un ruban de soie rouge, sans étiquette, sans titre, sans la moindre indication de ce qu'elle contient. Mes doigts tremblent légèrement quand je défais le ruban et que j'ouvre la chemise sur le bureau.
La première chose que je vois, c'est mon propre visage. Une photographie de moi, prise il y a des années, bien avant que je ne rencontre Domenico, quand j'avais peut-être dix-huit ou dix-neuf ans, le visage plus maigre, les yeux plus durs, les cheveux sales et emmêlés. Je suis debout dans une rue de Naples, devant un immeuble délabré, et je regarde l'objectif sans savoir que je suis photographiée. Derrière la photo, une date et un nom écrits à la main par Domenico : « Naples, 12 mars. Sujet repéré. Phase 1 enclenchée. »
Sujet repéré. Phase 1 enclenchée. Mon sang se glace dans mes veines tandis que je tourne la page et découvre d'autres documents, d'autres photographies, d'autres notes manuscrites qui dessinent une histoire que je n'avais jamais soupçonnée. Des rapports de filature. Des transcriptions de conversations auxquelles j'avais participé sans savoir que j'étais écoutée. Des analyses psychologiques de ma personnalité, de mes réactions, de mes peurs.
Je tourne les pages de plus en plus vite, le cœur battant à tout rompre, et je découvre la vérité dans toute son horreur et dans toute sa beauté. Domenico ne m'a pas rencontrée par hasard sous la pluie de Naples. Domenico m'a cherchée, trouvée, choisie, comme on choisit un pur-sang pour une course ou une épée pour un combat. Il m'a observée pendant des mois avant de m'aborder, il a étudié mes forces et mes faiblesses, il a évalué mon potentiel avec la froideur d'un investisseur qui examine une start-up prometteuse.
Mon mariage n'était pas un mariage d'amour. Mon mariage était une mission. La mission de faire de moi son héritière.
Les larmes me montent aux yeux tandis que je continue de lire, tandis que je découvre les notes que Domenico écrivait à mon sujet, ces phrases cliniques et précises qui décrivent mes progrès comme on décrirait l'entraînement d'un soldat. « Elle apprend vite, les bases de la négociation sont acquises. » « Résistance au stress remarquable, à travailler davantage. » « Confiance en elle encore fragile, nécessite renforcement par l'épreuve. » Chaque mot est un coup de poignard dans ma poitrine, parce qu'il me rappelle que l'homme que j'aimais, l'homme que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, ne voyait en moi qu'un outil à perfectionner.
Mais en même temps, au milieu de cette douleur atroce qui me déchire de l'intérieur, quelque chose d'autre émerge. Une force nouvelle, inattendue, presque indécente. Si Domenico m'a choisie, si Domenico m'a formée, si Domenico a passé quatre années à me préparer dans l'ombre sans que je le sache, c'est qu'il croyait en moi plus qu'en quiconque. Il n'a pas épousé une orpheline par charité ou par caprice, il a choisi celle qu'il jugeait digne de lui succéder.
Je referme la chemise en cuir noir et la serre contre ma poitrine, les joues baignées de larmes, le cœur gonflé d'une émotion indéfinissable qui est à la fois du chagrin et de la gratitude, de la colère et de la fierté. Domenico m'a manipulée, utilisée, transformée en arme sans me demander mon avis. Mais il m'a aussi donné les moyens de survivre dans ce monde de loups, il a fait de moi la femme que je suis aujourd'hui, la Marraine qui fait trembler les Don Matteo et les Don Emilio.
Je ne sais pas si je dois le haïr ou le remercier. Peut-être les deux à la fois. Peut-être que l'amour et la haine ne sont que les deux faces d'une même pièce, surtout dans notre monde, surtout entre nous.
Je range soigneusement la chemise dans le tiroir, mais je garde une chose : la première photographie, celle de la jeune fille de Naples qui ignorait tout du destin qui l'attendait. Je la glisse dans la poche de ma robe, contre mon cœur, comme un talisman. Cette jeune fille n'existe plus, elle est morte le jour où Domenico est entré dans sa vie, mais c'est grâce à elle que je suis encore vivante aujourd'hui, et c'est pour elle que je continuerai à me battre, pour elle et pour l'héritage que Domenico m'a confié sans jamais me le dire.
Je sors du bureau en refermant la porte derrière moi, et dans le couloir obscur du manoir je me sens différente, plus légère et plus lourde à la fois, comme si la révélation que je viens de découvrir avait brûlé les dernières illusions de mon passé pour faire place à une détermination nouvelle. Domenico m'a préparée à devenir son héritière sans que je le sache, il a passé quatre ans à forger l'arme qui devait prendre sa place après sa mort, et maintenant que je connais la vérité, je n'ai plus le droit d'échouer. Je n'ai plus le droit de douter. Je n'ai plus le droit d'être faible, parce que Domenico lui-même a jugé que je ne l'étais pas, et que son jugement était la seule chose au monde en laquelle j'avais encore confiance.
Chapitre 44VaeronLe banquet se poursuivit dans une atmosphère de plus en plus irrespirable, une atmosphère que je percevais avec une acuité décuplée par la colère qui grondait en moi comme un orage prêt à éclater, et chaque regard que ces hommes posaient sur Ysmera, chaque sourire entendu qu'ils échangeaient entre eux, chaque murmure étouffé derrière les serviettes de lin blanc, tout cela m'atteignait comme autant de coups de fouet qui lacéraient ma patience déjà mise à rude épreuve. Je les observais sans en avoir l'air, adossé à ma chaise, les mains posées sur la table dans une pose faussement décontractée, et je voyais dans leurs yeux cette lueur de mépris et de convoitise mêlés qui me donnait envie de renverser la table et de les jeter tous dehors à cou
Chapitre 43YsmeraLe banquet devait avoir lieu dans la grande salle de réception de la villa Matteo, une salle immense aux plafonds voûtés ornés de fresques représentant des scènes de chasse et de guerre, et ce choix de Don Matteo n'était pas innocent, il était une mise en scène destinée à me rappeler que je n'étais qu'une invitée dans un monde qui ne m'avait jamais vraiment acceptée, une étrangère tolérée par charité, une veuve que l'on supportait tant qu'elle ne dérangeait pas trop. Les invitations avaient été envoyées sans me consulter, les plans de table avaient été établis sans mon accord, et quand j'entrai dans la salle au bras de Vaeron, vêtue d'une robe de soie noire qui tombait sur mes chevilles et dont le décolleté vertigineux &eacut
Chapitre 42VaeronLe poids de la culpabilité est une chose étrange et insidieuse, une présence invisible qui s'accroche à l'âme comme une ombre que l'on ne peut jamais fuir, et plus j'observais Ysmera, plus je la voyais se déplacer dans les pièces de la villa avec cette grâce grave qui la caractérisait, plus je comprenais que cette culpabilité la rongeait de l'intérieur, qu'elle la poursuivait depuis des années, depuis l'enfance peut-être, depuis ces nuits de Naples où elle dormait sous les porches des églises en se demandant ce qu'elle avait fait pour mériter tant de souffrance. Elle portait son passé comme un cilice invisible, et chaque sourire qu'elle affichait devant les chefs de famille, chaque décision qu'elle prenait avec une autorité glaciale, chaque démonstration de force qu'elle offrait au monde
Chapitre 41YsmeraLe baiser de l'aube avait ouvert en moi une brèche par laquelle s'engouffrait une lumière que je n'avais pas vue depuis des années, une lumière douce et tiède qui réchauffait les régions les plus froides de mon âme, et pour la première fois depuis la mort de Domenico, depuis les funérailles sous la pluie de novembre, depuis les nuits sans sommeil passées à pleurer dans une chambre vide, je me sentais moins seule, je me sentais accompagnée d'une présence qui ne demandait rien, qui n'exigeait rien, qui se contentait d'être là, silencieuse et fidèle, comme un phare dans la tempête qui guide le navire vers le port sans jamais réclamer de récompense. Mais cette sensation elle-même m'effrayait, elle me terrifiait plus que toutes les menaces de mort que j'avais reçues, parce que j'a
Chapitre 40VaeronL'aube me trouva éveillé, assis dans le fauteuil près de la fenêtre de ma chambre, les yeux fixés sur le paysage toscan qui émergeait lentement de la nuit comme une gravure ancienne, les collines enneigées qui se teintaient de rose et d'or sous les premiers rayons du soleil, les cyprès noirs qui se dressaient comme des sentinelles immobiles, et je compris, avec une clarté qui me glaça le sang, que plus rien ne serait comme avant, que la nuit passée dans les bras d'Ysmera avait aboli les dernières frontières qui nous séparaient, que cette femme qui m'avait été destinée comme une ennemie était devenue la seule personne au monde capable de comprendre mes ténèbres, de les regarder sans reculer, de les accepter sans les juger.Elle n'était plus mon ennemie. Elle n
Chapitre 39YsmeraLa dispute avait éclaté dans le bureau de la villa, au sujet d'une alliance que je voulais nouer avec les familles du Sud et que Vaeron jugeait trop dangereuse, trop précipitée, trop exposée aux trahisons, et nos voix avaient monté dans la pièce close comme deux orages qui se heurtent, nos mots s'étaient entrechoqués comme des lames, nos regards s'étaient affrontés avec une violence qui n'avait rien de feinte, et quand il avait claqué la porte en sortant, j'étais restée seule au milieu des dossiers éparpillés sur le bureau, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes de colère et de chagrin mêlés, incapable de retenir les larmes qui coulaient sur mes joues sans que je puisse les arrêter.La nuit était tombée depuis longtemps quand







