Quatre ans plus tard.
Un matin de février, à huit heures, les lourdes portes de la prison se sont enfin ouvertes dans un long grincement. Une femme amaigrie et épuisée en est sortie.
Le vent a soulevé ses cheveux courts et cassants, révélant un visage marqué par quatre années de souffrance qu'elle ne pourrait jamais effacer. Son regard était vide, terne, dépourvu de toute émotion.
« Tiens-toi tranquille dehors, Camille. Et ne fais pas de bêtises », lui a dit le gardien.
Elle s'est légèrement inclinée devant lui et a accepté un sac en toile contenant sa carte d'identité, son portefeuille et son téléphone. Tout ce qu'elle possédait désormais tenait dans ce sac.
Avant qu'elle ait pu dire merci, les portes se sont refermées avec fracas derrière elle, un bruit qui lui a rappelé celui d'il y a quatre ans, le jour où son cauchemar avait commencé.
Les souvenirs se sont abattus sur elle d'un coup. Les cicatrices qui parsemaient son corps étaient les témoins silencieux de quatre années de souffrance que personne n'aurait pu imaginer.
Elle a touché sa jambe droite, encore abîmée, une séquelle permanente de ce que Julien lui avait fait. Il ne l'avait pas lâchée même derrière les barreaux.
Le chagrin et la rage s'entremêlaient en elle. Ses ongles se sont enfoncés dans ses paumes, y laissant des marques en forme de croissant. Sa lèvre s'est fendue sous la pression de ses propres dents.
Elle n'a rien senti de tout cela. Dans ses yeux ne brillait plus qu'une résolution froide et implacable.
La nuit est tombée vite.
Les bus avaient cessé de circuler, et elle n'avait aucun moyen de joindre qui que ce soit.
Alors Camille a marché toute la journée, de la prison jusqu'à la ville, affamée, transie de froid, les jambes engourdies et douloureuses, à peine capable de se tenir debout.
Le vertige l'a envahie. Les feux tricolores devant elle se sont brouillés en taches de rouge et de vert. Puis, dans un bruit sourd, elle s'est effondrée au bord de la route.
Un instant plus tard, un crissement de pneus a déchiré le silence de la nuit.
La Rolls-Royce a freiné brusquement, secouant l'homme assis à l'arrière.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » La voix de Julien était basse, tranchante d'irritation.
« Monsieur, on a failli renverser quelqu'un », a bégayé le chauffeur, encore secoué. « Elle a traversé au feu rouge. »
Le froncement de sourcils de Julien s'est légèrement détendu, ses yeux sombres retrouvant leur calme détaché habituel. « Occupe-t'en. »
« Compris. »
Le chauffeur est descendu vérifier.
Au moment où il a reconnu la femme allongée au sol, il s'est figé, puis s'est précipité vers la voiture, bégayant en tirant la portière. « Monsieur, la femme devant la voiture. C'est... c'est Camille. »
Les yeux de Julien se sont tournés vers lui, tranchants comme du verre.
« Qui ? »
Le dos du chauffeur s'est couvert d'une sueur froide.
« Votre ex-femme, monsieur. Camille. »
Julien est sorti de la voiture et a plongé son regard dans l'obscurité, plus froid encore, d'une certaine façon, que la nuit de février elle-même.
Camille.
Alors c'était aujourd'hui, le jour de sa sortie.
Quand il la regardait maintenant, maigre, brisée, au bord de l'effondrement, quelque chose a changé dans son regard. Quelque chose qu'il n'arrivait pas tout à fait à nommer.
Le chauffeur s'attardait derrière lui, jetant des regards nerveux à la circulation qui passait avant de trouver le courage de parler.
« Monsieur, cette intersection n'est pas sûre. On ne devrait pas rester longtemps. »
Julien a enfin détourné le regard.
« Roule. »
Le chauffeur l'a fixé, stupéfait.
Comment peut-on être aussi froid ? C'est quand même son ex-femme. Ça lui coûterait quoi, de l'emmener à l'hôpital ?
La Rolls-Royce a filé dans la nuit, l'atmosphère à l'intérieur devenant soudain glaciale.
Le chauffeur gardait les yeux droit devant lui, la bouche fermée, essayant de se faire oublier autant que possible.
L'homme à l'arrière dégageait une froideur qui semblait s'intensifier de seconde en seconde.
Le silence s'étirait, de plus en plus lourd à chaque kilomètre.
Puis un téléphone a sonné, brisant la tension.
Julien a jeté un œil à l'écran, et les lignes dures de son visage se sont adoucies presque instantanément.
Le chauffeur l'a remarqué dans le rétroviseur. Il n'y avait qu'une seule personne au monde capable de faire ça, de faire fondre la tempête sur son visage en une seule seconde.
Nicole. La petite princesse de la famille Lambert.
« Nicole, pourquoi es-tu encore réveillée ? »
Une petite voix endormie a répondu, chaude et douce.
L'expression de Julien s'est complètement adoucie.
« Je suis désolé, ma chérie. Je te dois une histoire pour ce soir. Je t'en raconterai deux demain, promis. »
Elle a hésité.
« C'est vrai ? Tu ne me racontes pas d'histoires ? »
« Papa ne te mentirait jamais. »
« Youpi ! Papa est le meilleur ! »
Son rire a résonné, pur et éclatant, comme un rayon de soleil perçant une fenêtre restée fermée pendant des années.
Après avoir raccroché, un selfie est arrivé, suivi d'un message vocal : « Papa, ta petite princesse va dormir maintenant. Bonne nuit. »
Julien a souri, un vrai sourire, du genre qui n'apparaissait jamais nulle part ailleurs dans sa vie, et a répondu, sa voix grave inhabituellement douce : « Bonne nuit, ma chérie. »
Il n'a pas reposé le téléphone tout de suite. Il est resté assis là, à regarder sa photo, toute son expression s'adoucissant en quelque chose de presque méconnaissable par rapport à l'homme qu'il était cinq minutes plus tôt.
Il ne savait pas combien de temps il était resté ainsi avant que quelque chose sur la photo n'attire son regard, quelque chose dans la courbe du sourire de Nicole qui lui a rappelé, soudainement et malgré lui, Camille.
Ses yeux se sont assombris. L'image d'elle effondrée au bord de la route a traversé son esprit sans qu'il le veuille.
Il a pensé à toutes les fois où Nicole lui avait demandé où était sa mère, à ce manque silencieux qui se lisait dans les yeux de sa fille, même lorsqu'elle était trop jeune pour mettre des mots dessus.
Quelque chose s'est resserré dans sa poitrine, aigu et inconnu.
« Fais demi-tour. »