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Chapitre 7 : Le carnet

Author: Rarejewel
last update publish date: 2026-07-28 23:59:10

Roman le retrouva le samedi matin.

Il l'avait déplacé du dressing à sa table de chevet le jour où il l'avait découvert, et n'y avait plus touché depuis. Il était resté là toute la semaine, à côté de son chargeur de téléphone, petit et vert foncé, la couverture adoucie aux coins par l'usure. Isabella n'avait posé aucune question à son sujet. Il n'en avait pas parlé.

Elle partit brunchait à onze heures. L'appartement devint silencieux.

Il le prit.

La couverture avait la même sensation que la première fois. Douce et chaude, comme un objet qu'on tient depuis longtemps. Il l'ouvrit à la première page, lut la première ligne, et comprit en trente secondes que ce n'était pas un journal intime.

C'était un registre. Un document de travail, écrit de sa main à elle, dans sa voix, retraçant tout ce qu'elle gérait. Ce qui, il commençait à le comprendre, représentait presque tout.

Les premières pages étaient des contacts et des préférences.

L'anniversaire de mariage de ses parents, le quatorze mars. Une note à côté : envoyer la carte à l'avance. Sa mère préfère quelque chose avec des fleurs, pas d'abstrait. Son père : rien en lien avec le sport, il trouve ça condescendant.

Roman avait manqué l'anniversaire l'année précédente. Isabella avait appelé, la conversation s'était éternisée, et la date était simplement passée. Sa mère avait dit que ce n'était rien quand il avait appelé avec deux jours de retard. Elle disait toujours que ce n'était rien.

Il continua à lire.

Felix Carrow : allergie aux fruits de mer. Préfère le whisky. Ne pas l'asseoir près de Mercer aux dîners, ils ont un passif qu'aucun des deux ne veut expliquer.

Membre du conseil Holt : sa femme s'appelle Patricia, elle préfère Trish. Pas Pat. Elle ne corrige jamais personne, mais elle s'en souvient.

Note traiteur : confirmer les régimes alimentaires deux semaines à l'avance. Ils ont besoin de ce délai supplémentaire et ne le demanderont jamais eux-mêmes.

Il tourna la page.

Encore la même chose. Des noms, de petits détails, l'infrastructure invisible de chaque dîner et de chaque événement auquel il avait assisté en trois ans, en repartant persuadé que tout s'était bien passé parce qu'il était doué pour ce genre de choses. Il n'avait rien géré du tout. Elle avait tout géré. Lui, il s'était contenté d'être présent.

Il tourna une autre page et les entrées changèrent de nature.

Une citation, recopiée en entier, tirée d'un livre qu'il ne connaissait pas. Quelque chose sur la solitude particulière d'être dans une pièce pleine de gens qui vous croient bien. Aucun commentaire de sa part. Juste les mots, notés avec soin, comme si elle voulait les garder quelque part en dehors de sa propre tête.

En dessous, une note pour elle-même : commander des fleurs cette semaine. Les belles. Tu repousses ça depuis trop longtemps.

Et en dessous encore, en lettres légèrement plus petites : personne d'autre ne le fera.

Il lut ça deux fois. Puis tourna la page.

Encore des entrées logistiques. Un restaurant qu'elle voulait essayer. Un livre que quelqu'un lui avait recommandé. Un rappel d'appeler son père, sans raison indiquée. Puis un blanc, et ensuite :

Roman a encore travaillé jusqu'à 3h du matin. J'ai laissé le dîner dans le four. Il n'y a pas touché.

Il s'arrêta.

Il n'y avait rien d'autre que le simple fait, énoncé tel quel. Aucune frustration, aucune phrase qui s'égare dans du non-dit. Juste l'enregistrement pur de quelque chose qui s'était passé, posé de la façon dont on écrit les choses quand on essaie d'y voir clair en les déposant quelque part de solide.

Il tourna la page.

Encore trois entrées de routine. Une préférence client. Une note sur un report d'horaire. Et puis, entre deux lignes ordinaires :

Isabella a appelé sur la ligne fixe de la maison aujourd'hui. Je ne lui ai rien dit.

Roman resta parfaitement immobile.

Il relut la phrase.

Puis encore.

Sept mots. Un point. Aucune explication, aucune indication de quand ça avait été écrit, ni de combien de fois c'était arrivé, ni de ce qu'elle avait ressenti, debout dans la pièce où elle se trouvait quand elle avait décroché, entendu cette voix, et décidé, en l'espace de quelques secondes, de ne rien dire.

Il pensa à toutes les fois où il avait pris des appels d'Isabella. Dans son bureau, dans la voiture, dans le couloir devant la chambre quand il croyait Sera déjà endormie. Il s'était dit qu'il n'y avait rien à expliquer. Il l'avait cru, la plupart du temps.

Il ne savait pas à quel moment Sera avait cessé de le croire.

Il ne savait pas depuis combien de temps elle portait cette phrase en elle avant de l'écrire.

Il tourna la page.

L'entrée suivante datait du lendemain matin.

J'ai fait son petit-déjeuner préféré quand même. Il n'a rien remarqué. Ce n'est pas grave. Moi, j'ai remarqué.

Roman referma le carnet.

Il s'assit au bord du lit et regarda le sol. L'appartement était silencieux autour de lui, le genre de silence qui a du poids. Il tenait le carnet à deux mains sans bouger.

Elle avait su, pour Isabella. Elle l'avait écrit en sept mots et posé ça à côté des notes de traiteur et des rappels d'anniversaire, et le lendemain matin, elle lui avait fait son petit-déjeuner. Pas comme une mise en scène. Pas pour prouver quelque chose. Parce qu'elle en avait eu envie, et qu'elle restait le genre de personne à faire ce genre de choses, même pour quelqu'un qui ne le méritait pas.

Ce n'est pas grave. Moi, j'ai remarqué.

Ses mains n'étaient pas tout à fait stables. Il le remarqua comme depuis l'extérieur de lui-même, comme on remarque de petits faits physiques quand l'esprit se trouve quelque part qu'il n'arrive pas encore à traiter pleinement.

Il resta assis là un long moment sans jamais reposer le carnet.

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