LOGINAlexandre de Saint-Victor entra dans la salle comme il semblait faire tout le reste, avec cette aisance naturelle des gens qui n'ont jamais eu à conquérir une pièce parce qu'une pièce se soumet d'elle-même à leur présence. Il portait un costume anthracite, une chemise blanche, pas de cravate. Ses yeux pâles balayèrent l'assemblée avec une rapidité qui donnait l'impression qu'il avait enregistré tout le monde avant même d'avoir posé sa mallette sur la table.
Il resta debout, les deux mains à plat sur le verre, et dit simplement : "Bonjour."
Le silence qui s'ensuivit n'était pas celui du vide. C'était celui de l'attention.
"Avant de commencer", dit-il en relevant la tête vers Clara, "je vous présente Clara Morel, qui rejoint notre direction en tant qu'assistante personnelle. Elle vient de Pharmadyn à Bellerive où elle pilotait les grands projets pharmaceutiques." Il marqua une pause d'une fraction de seconde. "Je vous demande de lui faciliter la prise en main de ses nouvelles fonctions."
Ce n'était pas une suggestion.
Tous les regards se tournèrent vers Clara. Elle se leva légèrement, sourit avec la juste dose de chaleur professionnelle. "Merci. Je suis ravie de rejoindre Santé-Vita et impatiente de travailler avec vous."
Simple, clair, sans fioritures. Elle se rassit.
Alexandre contourna alors la table lentement, s'arrêtant derrière chaque chaise pour faire les présentations. Clara prit note de tout, non pas sur son bloc-notes mais dans sa tête, où chaque information allait se loger avec la précision d'une archiviste.
Il s'arrêta derrière le premier fauteuil à sa gauche, où était installé un homme d'une quarantaine d'années aux cheveux soigneusement coiffés et au sourire déjà en place, comme s'il l'avait préparé la veille au soir.
"Raphaël Dumont, Directeur Commercial."
Raphaël se leva à moitié, tendit la main vers Clara par-dessus la table avec l'enthousiasme mesuré de quelqu'un qui voulait paraître décontracté sans vraiment l'être. "Enchanté, Madame Morel. Bienvenue à Claireville." Il sourit. "Si vous avez besoin d'un guide pour découvrir la ville, je suis disponible."
"J'y suis née", dit Clara avec un sourire aimable.
Le sourire de Raphaël vacilla une demi-seconde avant de se reformer. "Alors c'est moi qui aurais besoin de vos conseils."
"Probablement", dit Clara.
Alexandre avait déjà continué son tour de table, imperméable aux apartés. Il s'arrêta derrière une femme d'une quarantaine d'années, impeccablement mise, les cheveux tirés en arrière avec une rigueur qui semblait refléter sa vision du monde en général.
"Isabelle Kern, Directrice Marketing."
Isabelle leva les yeux vers Clara avec un sourire si parfaitement calibré qu'il en était presque admirable. "Bienvenue, Madame Morel. Pharmadyn est une belle maison. Vous avez dû laisser beaucoup de choses derrière vous en partant."
Clara soutint son regard sans ciller. "On laisse toujours quelque chose derrière soi quand on monte."
Un silence d'une demi-seconde s'installa. Isabelle inclina légèrement la tête, réévaluant manifestement la situation. Alexandre poursuivit son chemin sans un regard pour l'une ou pour l'autre.
Il s'arrêta derrière un homme aux cheveux poivre et sel, au regard fuyant et au sourire qui n'atteignait jamais tout à fait ses yeux, comme si une partie de lui était toujours occupée à calculer quelque chose d'autre.
"Édouard Blanc, Directeur Financier."
"Madame Morel." Édouard hocha la tête avec une économie de gestes qui suggérait qu'il ne dépensait rien sans en avoir calculé le retour sur investissement, pas même ses sourires. "Pharmadyn a de solides résultats financiers. Vous avez travaillé sur les budgets de développement clinique ?"
"Entre autres", dit Clara.
Édouard hocha de nouveau la tête, l'air de quelqu'un qui venait de ranger une information dans un tiroir et de refermer le tiroir à clé.
Alexandre s'arrêta ensuite derrière une femme d'une cinquantaine d'années au visage ouvert et aux yeux rieurs, qui semblait physiquement incapable de maintenir une expression neutre plus de trois secondes.
"Sonia Bellamy, Directrice des Ressources Humaines."
Sonia se leva carrément, les deux mains tendues, et serra celles de Clara avec une chaleur qui n'avait rien de professionnel et tout d'humain. "Madame Morel, bienvenue ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vraiment n'importe quoi, vous venez me voir. Mon bureau est le deuxième à gauche en sortant d'ici, la porte avec le ficus qui penche un peu. Vous ne pouvez pas le rater, il penche vraiment beaucoup."
Clara sourit, et cette fois le sourire était entièrement sincère. "Je retiendrai le ficus."
"Il s'appelle Fernand", dit Sonia avec le plus grand sérieux.
"Je retiendrai Fernand."
Alexandre avait marqué une pause imperceptible, comme si cette digression sur le ficus l'avait légèrement déconcerté, puis il avait continué. Il s'arrêta derrière un homme d'une trentaine d'années aux lunettes rondes et aux cheveux légèrement en désordre, les yeux déjà à moitié perdus dans ses propres pensées.
"Thomas Girard, Directeur Recherche et Développement."
Thomas sursauta légèrement, comme si on venait de le tirer d'une conversation intérieure particulièrement intéressante. "Ah oui, bonjour." Il regarda Clara avec une curiosité sincère et totalement dénuée de calcul. "Pharmadyn. Vous avez travaillé sur le projet Helix ?"
"J'ai coordiné la phase trois des essais cliniques", dit Clara.
Les yeux de Thomas s'illuminèrent. "Fascinant. Les résultats sur la biodisponibilité étaient..."
"Thomas." La voix d'Alexandre était douce mais sans appel.
Thomas cligna des yeux. "Oui. Pardon. Bonjour, Madame Morel. On parlera de Helix plus tard."
"Avec plaisir", dit Clara, et elle le pensait sincèrement.
Alexandre s'arrêta derrière une femme d'une quarantaine d'années au visage lisse et fermé, qui aurait pu passer pour une statue si elle n'avait pas respiré.
"Camille Royer, Directrice Juridique."
Camille hocha la tête d'un millimètre. "Madame Morel." Deux mots. Pas un de plus. Clara lui répondit d'un signe de tête exactement identique. Elles se comprenaient.
L'arrêt suivant fut derrière un homme large d'épaules et jovial, dont la présence physique semblait un peu trop grande pour le fauteuil dans lequel il était installé.
"Hugo Mercier, Directeur des Opérations."
Hugo se leva entièrement, avec l'enthousiasme non feint de quelqu'un qui aimait vraiment les gens. "Madame Morel ! Bienvenue dans la maison. C'est bien que vous soyez là, on avait besoin de sang neuf." Il jeta un œil circulaire à la table avec un sourire espiègle. "Et de quelqu'un qui n'ait pas encore d'opinion sur la machine à café du deuxième étage."
"Elle est mauvaise ?" demanda Clara.
"Abominable. Mais c'est un sujet délicat, politiquement parlant."
"Hugo." Alexandre avait le ton de quelqu'un qui avait prononcé ce prénom dans ce contexte précis un très grand nombre de fois.
Hugo se rassit avec la bonne humeur inébranlable de celui à qui les rappels à l'ordre glissaient dessus comme l'eau sur les plumes d'un canard.
Le dernier arrêt fut derrière un homme discret, la trentaine, qui avait passé toute la scène à observer les autres avec la tranquillité silencieuse de celui qui préfère regarder le monde plutôt que d'y participer bruyamment.
"Laurent Séka, Directeur des Systèmes d'Information."
Laurent hocha la tête vers Clara. "Madame Morel. Si vous avez le moindre problème avec vos accès informatiques, vous me contactez directement." Une pause. "J'ai vu que vous vous étiez connectée ce matin à huit heures trente-deux."
Clara le regarda une seconde. "Vous surveillez les connexions ?"
"Je surveille tout", dit Laurent avec un sourire tranquille.
Clara répondit par un sourire tout aussi tranquille. "Bonne à savoir."
Alexandre regagna sa place en bout de table et posa les yeux sur l'assemblée. "Bien." Il ouvrit son dossier. "On commence."
Et là, quelque chose d'inattendu se produisit.
Il était brillant.
Pas seulement compétent, pas seulement précis. Brillant. Il parlait de l'entreprise avec une maîtrise totale des chiffres et des enjeux, mais aussi avec une vision qui dépassait le simple profit. Il écoutait vraiment, tranchait avec une clarté chirurgicale, reformulait en deux phrases ce que quelqu'un avait mis cinq minutes à expliquer. Il posait des questions qui faisaient réfléchir leurs destinataires avant même qu'ils aient ouvert la bouche pour répondre. Et quand il accordait son attention à quelqu'un, c'était une attention entière, totale, qui donnait à son interlocuteur l'impression d'être temporairement la personne la plus importante de la pièce.
Clara l'observait à la dérobée, son stylo posé sur son bloc-notes, et sentait quelque chose de dérangeant s'installer dans sa poitrine.
Elle l'avait déjà vu. Pas lui en personne, mais cette version de lui. Dans les yeux de Luc, cinq ans plus tôt, quand son frère parlait de son travail avec cette admiration mal dissimulée. "Tu devrais voir comment il dirige une réunion, Clara. Il y a des gens qui naissent pour ça." Elle avait haussé les épaules à l'époque, agacée par ce qu'elle prenait pour de la fascination naïve de son frère pour un homme puissant.
Elle ne haussait plus les épaules.
La réunion dura une heure et demie sans qu'une seule minute en soit perdue. Quand Alexandre annonça la fin de la session, les huit membres du staff se levèrent avec cet air légèrement électrisé de gens qui venaient de recevoir suffisamment d'impulsion pour tenir toute une semaine.
Clara rassembla ses affaires lentement, observant les sorties, les apartés, les regards échangés. Elle avait rempli trois pages de son bloc-notes. Pas de notes sur le contenu de la réunion. Des notes sur les gens.
Elle se leva et se dirigea vers la sortie. Dans l'encadrement de la porte, Alexandre se tenait, un dossier sous le bras, échangeant quelques mots avec Édouard Blanc. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde. Alexandre inclina légèrement la tête. Clara fit de même et passa.
Dans le couloir, elle souffla discrètement.
Luc avait raison. Et c'était bien là le problème.
La nuit était tombée sur le quartier de Bellevue avec cette discrétion élégante qui caractérisait les endroits où les gens riches habitaient, pas de bruit, pas d'agitation, juste cette tranquillité ouatée des rues larges et des jardins bien entretenus où les réverbères éclairaient des trottoirs que personne n'utilisait vraiment parce que tout le monde rentrait en voiture.La maison d'Alexandre de Saint-Victor se dressait au bout d'une allée privée bordée de platanes centenaires, derrière un portail en fer forgé que personne n'aurait osé qualifier de simple. C'était une bâtisse du début du siècle dernier, pierre de taille, hautes fenêtres, toiture en ardoise gri
Le dimanche soir tomba sur Claireville avec la mélancolie tranquille des fins de weekend, cette lumière déclinante qui donnait aux appartements une atmosphère de veille, de quelque chose qui allait recommencer sans qu'on soit tout à fait prêt.Clara était rentrée du Café des Arts avec les mots de Jade qui tournaient dans sa tête comme une pièce de monnaie qu'on retourne sans arrêt pour regarder les deux faces sans jamais se décider laquelle croire. Elle avait essayé de lire, avait posé le livre après deux pages. Avait allumé la télévision, l'avait éteinte au bout de dix minutes. Avait fait du thé qu'elle avait laissé refroidir sur la table basse à côté du
Le weekend arriva avec cette lenteur particulière des jours sans obligation, ces heures creuses qui auraient dû être reposantes et qui devenaient rapidement insupportables pour quelqu'un dont le cerveau ne connaissait pas le mode veille.Clara avait dormi jusqu'à huit heures, ce qui constituait pour elle un exploit digne d'être mentionné dans un journal intime si elle en avait tenu un. Elle avait bu son café debout devant la fenêtre, regardant Claireville s'éveiller dans la lumière douce du samedi matin, les rues encore désertes, les boulangeries ouvertes comme des îles de chaleur dans le froid persistant du printemps qui n'arrivait pas vraiment à s'installer.
La matinée s'était installée avec cette douceur trompeuse des journées qui allaient se révéler compliquées. Clara était arrivée tôt, avant même Lucie et son sourire solaire, avant Inès et ses talons qui claquaient, avant le bourdonnement progressif de l'étage qui prenait vie comme un moteur qu'on réchauffe. Elle aimait ces premières minutes de silence dans son bureau, cette fenêtre brève où elle pouvait être simplement elle-même avant de remettre le costume de Clara Morel pour la journée.Elle avait passé la première heure à travailler sur le dossier Helix, affinant les arguments pour la réunion du jeudi avec une précision qui lui donnait l'impressio
La matinée était encore jeune, Claireville à peine éveillée derrière les baies vitrées, quand les yeux de Clara glissèrent sur la clause vingt-trois, alinéa quatre, du contrat cadre Helix Pharma. Une phrase anodine en apparence, noyée dans la forêt dense des articles et sous-articles, formulée avec cette sophistication particulière des pièges bien construits, ceux qui ressemblent à de la prose juridique ordinaire jusqu'au moment où on comprend qu'on vient de lire quelque chose d'extraordinairement retors.Clara relut la phrase. Puis encore une fois. Puis elle posa son stylo sur le bureau et s'adossa à son fauteuil avec la lenteur de quelqu'un qui vient de trouver ce qu'il cherchait sans savoir qu'il le cherc
Clara arriva au bureau le lendemain matin avec trois heures de sommeil, un café dans la main gauche et le bracelet dans la poche droite de son manteau. Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait pris. Elle ne savait pas non plus pourquoi elle ne l'avait pas laissé sur la table basse où elle l'avait posé la veille au soir avant de s'endormir sur le canapé, tout habillée, le visage contre un coussin, sans même avoir eu la force d'aller jusqu'au lit.Lucie leva les yeux depuis son comptoir et sourit. "Bonjour Madame Morel ! Vous avez l'air...""Ne dites rien", dit Clara.Lucie referma la bouche avec la sagesse de q







