LOGINAmbreL'orchestre attaque un slow à une heure du matin, et c'est Whitmore, évidemment, qui nous y envoie.— Allez, les fiancés ! Montrez-nous que tout ça n'est pas que des chiffres !Il y a des ricanements bienveillants, des verres levés, trois cents paires d'yeux. La piste s'est vidée au milieu de la salle comme une scène qu'on éclaire. Pas moyen de refuser sans faire la une des gazettes : la fiancée de Cross refuse de danser. Damien me tend la main.— On va me haïr, murmuré-je en la prenant.— On va me jalouser. Nuance.Sa main se pose sur mon dos, à nu sous la robe, et je fais un effort olympique pour ne pas frissonner. Ma main sur son épaule. Sa main dans ma main. Un slow. Un mètre carré de parquet, trois cents témoins, et le contrat, quelque part, qui brûle en douce comme un feu de cheminée.On bouge. Lentement. Il danse bien, évidemment, ce salaud danse bien, la main ferme dans mon dos, le cadre préc
AmbreLe gala de Milan est une machine de guerre.Trois cents personnes dans le hall d'un palazzo transformé en écrin de lumière, des serveurs en gants blancs, un quatuor à cordes sur une mezzanine, et des investisseurs, des banquiers, des héritiers, des épouses qui valident ou condamnent d'un seul coup d'œil. Ma robe est bordeaux cette fois, choisie par la styliste de l'agence de Damien, et mes cheveux sont relevés, et quand nous entrons, bras dessus bras dessous, je jure que j'entends le bruit mental de trois cents têtes qui pivotent en même temps.— Voilà les règles, murmure Damien contre ma tempe, en souriant pour les objectifs. À gauche, les Allemands, fonds d'investissement, on leur parle chiffres. Au fond, les Italiens, famille Rocca, on leur parle famille, tradition, continuité. Partout, la presse. Et surtout, les hommes du conseil sont là. Whitmore, le grand roux près des colonnes. C'est lui qui décidera de la présidence. Ce soir, t
AmbreMinuit, puis une heure, puis deux. Je suis allongée sur le dos, les yeux ouverts, le plafond de la suite est strié par les lumières du lac, des traits orange qui bougent lentement, et je sais qu'il est réveillé. On ne dort pas. Ni l'un ni l'autre. La frontière d'oreillers tient bon, mais l'insomnie, elle, franchit toutes les lignes.— Tu respires trop fort pour quelqu'un qui dort, dit-il dans le noir.— Toi tu ne respires pas assez. Je t'écoute retenir ton souffle depuis une heure.Un silence. Puis le bruit des draps, il s'est tourné sur le côté, face à moi, je le sais sans le voir, je sens son regard comme une chaleur.— C'est à cause de l'avion, dis-je. Je dors mal quand je change de lit.— Moi aussi.— Tu dors mal tous les soirs, Damien. Je t'entends depuis que j'ai emménagé. Trois heures du matin, le salon, le verre posé. Tous les soirs.Long silence. Dehors, un bateau passe sur le lac, son moteur loin
AmbreLe problème commence à la réception.— Monsieur Cross, je suis navré, il y a une erreur dans notre système. Le sommet d'hôtellerie a lieu cette semaine à Genève, tous les hôteliers d'Europe sont là, et nous sommes complets. Totalement complets. Votre réservation de suite à deux chambres a été... écrasée par une surréservation. Il nous reste la suite du dernier étage. Elle est magnifique. Mais elle n'a qu'une chambre.Damien devient très immobile. Je connais cette immobilité maintenant, c'est celle qui précède soit un massacre, soit une capitulation.— Appelez le directeur.— Le directeur est là, monsieur.Le directeur arrive, petit homme suisse et suant, qui s'aplatit en excuses trilingues. Non, aucune suite disponible dans aucun hôtel de sa chaîne. Non, aucun hôtel de standing dans un rayon raisonnable, le sommet, vous comprenez, le sommet a tout pris. Un canapé dans la suite, bien sûr, un très beau canapé,
AmbreL'avion est privé. Évidemment qu'il est privé. Un petit jet tout crème et cuir cognac, huit fauteuils, un steward qui s'appelle Philippe et qui connaît les préférences de Damien par cœur, et moi assise face au hublot avec l'impression d'avoir été kidnappée par le luxe.Damien s'installe dans le fauteuil d'en face. Pas à côté. En face. L'allée est si étroite que nos genoux se frôlent quand il croise les jambes, et il les croise, et je recule les miennes, et au décollage l'avion tangue et mes genoux heurtent les siens, et personne ne s'excuse.Il ouvre un dossier. Je sors mon carnet de restaurant. On joue chacun de son côté la comédie de l'occupation, sauf que je vois, par-dessus mon carnet, que sa page ne tourne pas. Depuis vingt minutes. La même page.— Ton dossier est passionnant ?— Pas particulièrement.— Alors tu peux le poser.— Ton carnet non plus n'a pas l'air passionnant. Tu n'as rien écrit depuis le d
AmbreTrois jours. Trois jours que nous vivons sous le même toit comme deux fantômes qui se croisent sans se voir. Il part avant que je me lève, rentre après que je me couche. Le personnel a des ordres, je parie : la table est mise pour un, puis pour un autre, jamais pour deux. On communique par mots. Littéralement. Des bouts de papier sur le marbre de la cuisine. Réunion tard, ne m'attendez pas. D. Vous. Il est revenu au vous. J'ai failli brûler le premier.Le quatrième soir, il rentre à dix-neuf heures. Je suis dans la cuisine, en train de tester une recette pour le nouveau menu du restaurant, une soupe de potimarron rôti qui embaume tout l'étage, et il paraît dans l'encadrement, sa mallette à la main, et il dit, sans bonjour, sans préambule :— Je pars en voyage d'affaires. Mercredi. Cinq jours. Genève, puis Milan.— Bon voyage, dis-je sans me retourner.— Tu viens avec moi.La cuillère s'arrête dans la casserole.







