LOGINJe ferme les yeux, submergée par l'émotion. Tout se bouscule dans ma tête : la proposition d'Alexandre, la menace de la faillite, la perspective de la prison. Et au milieu de ce chaos, une seule certitude : je ne peux pas abandonner mon père. Même s'il a commis des erreurs, même s'il m'a mise dans cette position impossible, il reste mon père. Et je l'aime.
— Je vais accepter, dis-je enfin d'une voix ferme. Mon père relève la tête, les yeux brillants de larmes. — Charlotte... tu ne sais pas ce que tu dis. Tu n'es pas obligée de... — Je sais très bien ce que je dis, papa. J'accepte d'épouser Alexandre Lavoie. Je sauverai l'entreprise, les employés, et toi. C'est ma décision. Un long silence s'installe entre nous. Mon père me regarde comme s'il me voyait pour la première fois. Puis, il se lève lentement, contourne la table et vient me prendre dans ses bras. Je me laisse faire, le cœur en miettes. — Pardonne-moi, ma petite fille, murmure-t-il. Pardonne-moi. Je ne réponds rien. Je ne peux pas. Il y a trop de choses à dire, et aucune qui puisse réparer ce qui vient d'être brisé. Charlotte Le lendemain matin, je me rends à l'usine familiale. C'est une vieille bâtisse de briques rouges, située dans le quartier industriel de Montréal, qui a vu passer trois générations de Bouchard. Mon arrière-grand-père l'avait fondée dans les années 1920, et depuis, chaque génération s'était efforcée de perpétuer ce qui faisait la fierté de la famille : le travail bien fait, le respect des employés, l'amour du métier. Aujourd'hui, cette fierté est en train de s'écrouler. En pénétrant dans le hall d'accueil, je suis frappée par l'atmosphère qui règne. D'habitude, l'usine est bruyante, animée, remplie du bruit des machines et des éclats de voix des ouvriers. Aujourd'hui, tout est silencieux, comme si la vie s'était retirée des lieux. Les machines sont à l'arrêt, les couloirs déserts. Un frisson me parcourt l'échine. Je me dirige vers le bureau de mon père, mais en chemin, je croise Mme Tremblay, une employée de longue date. Elle a soixante-deux ans, dont quarante passés au service de l'entreprise. Ses mains, usées par le travail, tremblent légèrement lorsqu'elle me prend le bras. — Mademoiselle Charlotte, dit-elle d'une voix chevrotante. C'est vrai, ce qu'on dit ? L'entreprise va fermer ? Je la regarde, le cœur serré. Mme Tremblay a perdu son mari il y a trois ans, et l'usine est tout ce qui lui reste. Elle m'a raconté un jour qu'elle venait travailler même lorsqu'elle était malade, parce que rester seule chez elle lui était insupportable. Sa vie est ici, entre ces murs. — Ne vous inquiétez pas, madame Tremblay, dis-je avec une assurance feinte. Nous allons trouver une solution. — Mais comment ? insiste-t-elle, les larmes aux yeux. Mon loyer, mes factures... je ne peux pas perdre ce travail, mademoiselle Charlotte. Je ne survivrai pas à un licenciement. Ses paroles me brisent le cœur. Je pose ma main sur la sienne, cherchant à la rassurer sans lui mentir. — Je vous promets que nous ferons tout notre possible pour sauver l'entreprise, dis-je avec douceur. Faites-moi confiance. Elle hoche la tête, sans conviction, puis se retire lentement, le dos voûté. Je la regarde s'éloigner, impuissante, en priant pour ne pas lui avoir fait de fausses promesses. Je poursuis mon chemin jusqu'au bureau de mon père. En ouvrant la porte, je le trouve assis derrière son bureau, la tête entre les mains. Il n'a pas dormi de la nuit, cela se voit à son visage ravagé. Il relève les yeux vers moi, et je lis dans son regard toute la détresse du monde. — Tu es venue, murmure-t-il. — Oui. Je voulais te parler avant de donner ma réponse définitive. — Tu as changé d'avis ? — Non. Mais je veux que tu comprennes une chose : je n'accepte pas pour toi. J'accepte pour eux, dis-je en désignant la fenêtre qui donne sur l'usine. Pour Mme Tremblay, pour les ouvriers, pour toutes ces familles qui dépendent de cette entreprise. Mon père me regarde longuement, puis il baisse les yeux. — Tu es bien meilleure que moi, Charlotte. Ta mère serait tellement fière de toi. L'évocation de ma mère me serre le cœur. Elle est morte il y a dix ans, emportée par un cancer foudroyant. Je n'avais que quatorze ans. Depuis, mon père s'est efforcé de remplir le vide qu'elle avait laissé, mais sans jamais y parvenir. Je vois bien que sa disparition a fait de lui un homme brisé, un homme qui a fini par commettre des erreurs irréparables. — Tu n'as pas le droit de me parler d'elle, dis-je d'une voix sourde. Pas aujourd'hui. Pas après ce que tu m'as fait. Mon père encaisse le coup sans broncher. Il sait qu'il a commis l'irréparable, qu'il a trahi ma confiance. Et pourtant, je n'arrive pas à le haïr. Je l'aime, malgré tout. C'est peut-être cela, le drame de l'amour filial : on ne choisit pas d'aimer, on subit. — Je vais appeler Alexandre Lavoie, dis-je en me levant. Je lui annoncerai que j'accepte sa proposition. — Attends, murmure mon père. Tu ne veux pas... prendre le temps de réfléchir ? — J'ai déjà réfléchi, papa. J'ai pensé à tout, à nous, à l'usine, à toi. Et j'ai compris une chose : il n'y a pas d'autre issue.CharlotteLe trajet vers Westmount dure une vingtaine de minutes, une vingtaine de minutes de silence absolu. Alexandre, à l'avant, consulte son téléphone comme si de rien n'était, comme s'il rentrait d'une réunion et non de son mariage. Moi, je regarde le paysage changer : les rues commerçantes du centre-ville laissent place à des avenues résidentielles de plus en plus larges, de plus en plus calmes, bordées de maisons de plus en plus démesurées. Westmount. Le vieux Montréal argenté, celui des fortunes établies, des familles dont le nom figure sur des plaques de fondations et des murs d'universités. Le monde d'Alexandre Lavoie.Les grilles apparaissent au bout d'une courbe. De hautes grilles de fer forgé, noires, surmontées de pointes, encadrées de deux piliers de pierre. Elles s'ouvrent lentement à notre approche, sans un grincement, même les mécanismes, ici, sont d'un luxe silencieux. La voiture s'engage dans une allée interminable, bordée d'arbres cen
Un mot. Sec, net, dépourvu de la moindre inflexion. Il aurait pu dire « oui » à une question sur la météo avec plus de chaleur. Je fixe le drapeau du Québec derrière le maire, la fleur de lys, et je me concentre sur elle pour ne pas penser.— Charlotte Bouchard, consentez-vous à prendre pour époux Alexandre Lavoie, ici présent ?Un instant de silence. Une seconde, peut-être deux. Je sens le regard d'Alexandre se poser sur moi, et je sais, sans le voir, qu'il se demande si je vais flancher. Cette pensée me redresse d'un coup. Flancher devant lui ? Lui offrir le spectacle de ma défaillance ? Jamais.— Oui, dis-je d'une voix claire, plus claire que je ne me savais capable.— Au nom de la loi, je vous déclare unis par les liens du mariage, conclut le maire.Il y a une pause gênée. Le maire hésite, l'usage veut que les époux s'embrassent, mais un coup d'œil à notre couple figé suffit à le dissuader. Il referme son dossier avec un sou
CharlotteCe matin, je me réveille avant l'aube, et pendant un instant, un instant seulement, j'oublie.J'oublie le contrat, le manoir qui m'attend, le nom que je vais porter dans quelques heures. J'oublie tout, et je suis simplement Charlotte Bouchard, allongée dans le lit de son enfance, à écouter le silence de la maison endormie. Le radiateur cliquette doucement dans son coin, comme il l'a toujours fait, et dehors, la neige continue de tomber, silencieuse, obstinée. Pendant cet instant, je suis en paix.Puis la réalité me rattrape, brutale, et l'oubli s'effrite comme un rêve qu'on ne parvient pas à retenir.Aujourd'hui, je me marie.Je reste allongée longtemps, les yeux fixés sur le plafond, à répéter cette phrase dans ma tête pour tenter de lui donner un sens. Aujourd'hui, je me marie. Non. Rien à faire. Ces mots refusent de se lier à moi, ils glissent sur ma conscience comme l'eau sur une vitre. Un mariage, c'est un jour de joie. C'est une robe qu'on choisit avec sa mère, un bouq
Elle s'en va, et je reste seule devant la maison de mon père. La maison de mon enfance. La maison que je vais quitter demain.Je pousse la porte. L'intérieur est sombre, silencieux. Mon père n'est pas là. Il n'est presque jamais là, ces derniers temps. Il fuit, je le sais. Il fuit la honte, la culpabilité, la vision de sa fille qui se sacrifie pour réparer ses fautes. Il fuit ce qu'il m'a fait.Je monte dans ma chambre, je suspends la robe dans l'armoire, et je m'assieds sur le lit. La maison craque autour de moi, comme elle a toujours craqué, avec ses vieux planchers et ses tuyaux capricieux. J'ai grandi ici. J'ai ri ici, j'ai pleuré ici, j'ai rêvé ici. Et demain, je pars.C'est alors que j'entends la porte d'entrée s'ouvrir.Des pas dans le couloir. Des pas lourds, hésitants, des pas d'homme qui ne sait pas s'il a le droit d'être là. Je me lève. Je sors de ma chambre. Et je le vois, au bas de l'escalier.Mon père.Il est en manteau, les épaules couvertes de neige, le visage défait.
CharlotteLa veille de mon mariage, il neige sur Montréal.Je regarde les flocons tomber derrière la fenêtre de ma chambre, cette chambre d'enfance que je vais quitter pour toujours demain, et je me surprends à trouver une forme de beauté à ce spectacle. La neige recouvre tout : les toits du quartier, les voitures alignées le long du trottoir, les branches nues des érables qui bordent la rue. Elle efface les aspérités du monde, elle le lisse, elle le rend presque doux. Pendant un instant, je pourrais croire que tout va bien. Que demain, c'est un vrai mariage. Que je vais épouser un homme que j'aime, entourée de ceux qui m'aiment.Puis la réalité revient, comme elle revient toujours, et je ferme les rideaux.Sophie arrive à neuf heures. Elle a les joues rouges de froid, les cheveux constellés de flocons, et dans les yeux cette détermination inquiète que je lui connais depuis l'enfance, celle qu'elle affiche quand elle décide de prendre les choses en main, quoi qu'il en coûte.— Prête ?
Alexandre ne fait pas un geste. Il se contente de hocher la tête, puis se tourne vers la sortie. — Le mariage est prononcé, dit-il d'une voix froide. À présent, je vous invite à rejoindre le manoir. Je le suis, le cœur en miettes. Sophie me prend le bras, mais je me dégage doucement. Ce n'est pas le moment de me laisser aller à l'émotion. Je dois rester forte, coûte que coûte. Devant l'hôtel de ville, une voiture noire nous attend. Alexandre monte à l'avant, tandis que je prends place à l'arrière, seule. Sophie m'adresse un dernier regard d'encouragement avant de s'éloigner. Le manoir Lavoie se dresse à l'ouest de Montréal, au cœur d'un immense domaine boisé. C'est une bâtisse victorienne, impressionnante par sa taille et son architecture. Les grilles s'ouvrent à notre approche, et la voiture remonte une longue allée bordée d'arbres centenaires. — Votre nouvelle maison, dit Alexandre d'une voix neutre. Vous vous y habituerez. — Je n'en ai pas l'intention, répondis-je froidement







