Home / Romance / Le contrat du milliardaire / L'Insomnie du Doute

Share

L'Insomnie du Doute

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-05-02 06:37:59

Le contrat du milliardaire 

Chapitre 4 : L'Insomnie du Doute

Elena

Le sommeil ne viendra pas. Je le sais à l'instant même où ma tête touche l'oreiller de soie, cet oreiller brodé à mes initiales, E.C., Elena Cross, un nom qui n'est peut-être pas le mien. La chambre conjugale s'étend autour de moi comme un écrin de ténèbres luxueuses, et je la vois soudain pour ce qu'elle est : une cellule dorée, un tombeau de marbre où repose une femme qui n'a jamais existé. Damien respire profondément à côté de moi, vaincu par un sommeil d'homme juste, sa poitrine se soulève et s'abaisse avec la régularité insolente d'un métronome. Chaque respiration est une gifle silencieuse. Chaque expiration, un verdict. Comment peut-il dormir ? Comment peut-il s'abandonner à l'inconscience alors que ma question flotte encore entre ces murs, dense, toxique, comme une fumée qui cherche une issue et n'en trouve pas ?

Mon esprit n'est plus un champ de ruines. C'est une chambre de torture. Les souvenirs ne resurgissent pas, ils attaquent. Des éclats de verre brisé que je retourne dans la plaie, encore et encore, pour en extraire un sens qui se dérobe. Je revois notre rencontre éclair, il y a deux ans. Vienne. Le gala de bienfaisance Hofburg, sous des lustres qui pleuvaient de l'or liquide. Moi, jeune traductrice envoyée par une agence pour faciliter une négociation mineure, transparente, invisible, un meuble fonctionnel au milieu du gratin. Et puis lui. Lui, surgi de nulle part, une lame grise fendant la foule. Il ne m'a pas offert un verre. Il m'a offert son attention. Cette attention totale, dévorante, ce faisceau laser qui vous donne l'impression grisante, terrifiante, d'être la seule femme vivante sur la planète. Un prophète qui vous désigne entre mille. Un prédateur qui isole la bête du troupeau. Ai-je été choisie ? Choisie comme on choisit un vase, une monture, un utérus, un pion muet sur un échiquier dont je n'ai jamais vu la carte ?

Je revis la signature du contrat de mariage. Six semaines après. Un délai obscène. Le bureau d'Isabelle Arnaud, l'avocate personnelle de Damien, une pièce polaire, aseptisée, où les murs blancs buvaient la chaleur des corps. Elle, derrière son bureau en verre, cheveux gris acier coupés au cordeau, yeux d'onyx que je n'ai jamais vu sourire. Deux billes noires qui ne cillaient pas. Elle me tendait les pages, et ses doigts étaient des os recouverts de parchemin. Tourne. Signe. Tourne. Signe. Ma main tremblait légèrement, l'encre brillait, humide comme du sang frais, et je ne comprenais pas ce que je lisais. Le jargon juridique se refermait sur mon cerveau comme un piège à loup. J'étais amoureuse. J'étais hypnotisée. J'étais stupide. Damien se tenait derrière moi, sa main chaude sur mon épaule, son pouce caressant ma nuque, et cette chaleur était un brouillard anesthésiant, une couverture de plomb qui étouffait toute alarme.

Et cette clause de confidentialité. Un document séparé. Trente pages. Un bloc de texte opaque, conçu pour engloutir la lumière et la raison. Une simple routine, mon cœur. Ça protège la famille, les affaires, notre intimité. Signe. Sa voix dans mon oreille. Du miel. Du poison. Une berceuse de fossoyeur. Je la sens encore, sa respiration contre ma tempe, sa présence derrière moi comme un mur qui se rapproche. Et ma main, ma main traîtresse, qui traçait mon nom au bas de chaque page. Elena Voss. Mon nom de jeune fille. Le dernier mot que j'ai écrit en tant que femme libre. J'ai signé sans lire. J'ai vendu mon droit de savoir. J'ai échangé mon existence contre un collier de diamants invisibles, une cage dorée dont je ne voyais pas encore les barreaux parce qu'on me baisait le front en me les montrant.

Pourquoi.

La question me lacère. Elle ne me tire pas hors du lit, elle m'éjecte. Mes pieds nus heurtent le tapis moelleux, et au-delà, le marbre glacial me mord les chairs, une morsure bienvenue, la seule chose réelle dans ce mausolée. Je me tiens debout dans le noir, tremblante, en chemise de nuit, les bras serrés autour de mon torse comme si je pouvais empêcher mes organes de se répandre. Pourquoi un tel luxe de secret autour d'une simple union ? Si nous sommes mariés, si le monde entier le croit, si chaque magazine, chaque chroniqueuse mondaine, chaque invité du gala de ce soir nous lèche les bottes en nous appelant M. et Mme Cross, pourquoi ériger des murailles de papier et de silence ? À quoi bon un contrat si blindé qu'il en devient une cage, s'il ne protège pas une vérité que la lumière du jour réduirait en cendres ? La réponse est là, devant moi, depuis le début. Une évidence tellement monstrueuse que mon esprit refusait de la voir. Une vérité qui claque comme une porte de prison.

Il n'y a pas de mariage. Il n'y a qu'un spectacle. Et je suis l'actrice principale d'une pièce dont on ne m'a jamais donné le script.

Je me tourne vers la silhouette endormie de Damien. La pénombre découpe son profil sur l'oreiller. Ce visage que j'ai embrassé, adoré, vénéré. Ce visage que je ne reconnais plus. Dans le sommeil, ses traits sont lisses, détendus, presque innocents. Presque. Sauf ce pli au coin des lèvres. Cette ébauche de sourire. Le sourire d'un homme qui ne rêve pas, mais qui savoure. Il savoure son pouvoir, sa possession, sa proie endormie à côté de lui. Il dort comme on trône. Et moi, debout, pieds nus sur le marbre glacé, je le regarde et je frissonne en comprenant que, depuis le premier regard à Vienne, il n'a jamais été autre chose qu'un étranger. L'étranger qui dort dans mon lit. L'étranger qui a acheté ma vie avec un verre de champagne et une signature arrachée sous hypnose.

L'étranger qui va découvrir, demain, que sa poupée a ouvert les yeux.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le contrat du milliardaire    L'Évacuation Elena

    Chapitre 186 : L'ÉvacuationElenaLe cargo fend les eaux calmes de la Méditerranée dans un ronronnement sourd de machines, et je reste assise sur le pont, le dos contre une caisse de matériel, Gabriel endormi dans mes bras. Il n'a pas bougé depuis que nous avons quitté l'île, comme si son petit corps épuisé avait enfin trouvé le repos après des mois de terreur. Ses doigts sont toujours crispés sur le col de ma veste, et son souffle est lent, régulier, paisible. Je n'ose pas le lâcher. Chaque fois que j'essaie de desserrer mon étreinte, il gémit dans son sommeil, et je le serre à nouveau contre moi, plus fort, comme pour lui faire comprendre par la seule force de mes bras qu'il est en sécurité maintenant, qu'il est libre.Alexander est assis en face de moi, silencieux, les coudes posés sur les genoux. Il a retiré son gilet pare-balles, et je vois les traces de l'assaut sur son visage, une estafilade sur sa joue, une ecchymose qui commence à gonfler près de sa tempe. Il ne s'est pas pla

  • Le contrat du milliardaire    La Mort de Koslov

    Chapitre 185 : La Mort de KoslovViktorLe cargo est en vue, masse sombre et rassurante qui se découpe sur l'horizon pâlissant, quand je donne l'ordre au pilote du zodiac de faire demi-tour. Alexander me regarde comme si j'avais perdu la raison. Elena, elle, ne dit rien. Elle tient Gabriel endormi contre elle, et ses yeux me transpercent dans la pénombre. Elle sait ce que je vais faire, et elle ne me retient pas.— Viktor, qu'est-ce que tu fais ? demande Alexander.— Je retourne sur l'île. Koslov est encore vivant.— Tu n'en sais rien. La villa est en flammes, les mercenaires sont en fuite. Il est peut-être déjà mort, brûlé dans l'incendie.— Non. Je l'ai vu, au moment où nous quittions la plage. Il était sur la falaise sud, près de l'ancien bunker. Il n'est pas mort. Et il ne s'enfuira pas. Pas cette fois.— C'est du suicide. L'île grouille encore de renforts, les alarmes sont réactivées, et tu veux y retourner seul ?Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde Elena, qui berce douce

  • Le contrat du milliardaire    La Fuite Sous le Feu

    Chapitre 184 : La Fuite Sous le FeuElenaL'alarme se déclenche au moment où nous atteignons le rez-de-chaussée. Une sirène stridente, assourdissante, qui déchire le silence de la nuit et réveille tous les démons de l'île. Les lumières de secours s'allument par intermittence, projetant des ombres dansantes sur les murs de béton, et j'entends déjà les cris des gardes qui convergent vers le hall principal.— Ils ont réactivé le système ! hurle Viktor dans l'oreillette. Svetlana, qu'est-ce qui se passe ?— Les renforts ! répond la voix paniquée de Svetlana. Ils ont un deuxième poste de contrôle, dans le bunker souterrain. Je ne le savais pas ! Ils ont repris la main sur les alarmes !— Combien de temps avant qu'ils ne verrouillent les issues ?— Deux minutes, peut-être moins. Dépêchez-vous !Je serre Gabriel contre moi, et je sens son petit corps se raidir de terreur. Il ne pleure pas, ne crie pas, il se contente de s'accrocher à mon cou avec une force désespérée, comme s'il savait que l

  • Le contrat du milliardaire    Les Bras de la Mère

    Chapitre 183 : Les Bras de la MèreElenaLe couloir est silencieux maintenant. Les bruits de la fusillade se sont éloignés, étouffés par l'épaisseur des murs de béton, et il ne reste plus que le bourdonnement lointain des systèmes d'alarme que Svetlana a désactivés. Je tiens Gabriel contre moi, et je ne sens plus mes jambes, je ne sens plus mon dos endolori par l'ascension de la falaise, je ne sens plus rien d'autre que ce petit corps chaud et tremblant qui s'accroche à mon cou comme à une bouée dans la tempête.— Il faut y aller, dit Alexander derrière moi. Sa voix est douce, pressante mais pas brusque. L'hélicoptère d'évacuation sera là dans dix minutes. Si nous ne sommes pas sur la plage à ce moment-là, il devra repartir sans nous.— Dix minutes, dis-je. C'est plus qu'il n'en faut.Je ne veux pas courir. Je ne veux pas bousculer cet instant. Pendant trois ans, j'ai rêvé de ce moment, je l'ai imaginé, je l'ai redouté, je l'ai espéré contre toute raison. Aujourd'hui, il est là, dans

  • Le contrat du milliardaire    La Nourrice Cruelle

    Chapitre 182 : La Nourrice CruelleElenaGabriel est dans mes bras. Son corps minuscule tremble contre ma poitrine, et je sens ses doigts s'agripper à mon cou avec une force désespérée, comme s'il craignait que je disparaisse si jamais il me lâchait. Il ne parle pas, il ne pleure pas, il se contente de s'accrocher à moi, et ce silence est plus déchirant que tous les cris du monde. Mon fils est vivant. Mon fils est libre. Mais la terreur dans ses yeux ne s'effacera pas d'un coup, et les bleus sur ses bras ne disparaîtront pas en un jour.— Il faut partir, dit Alexander derrière moi. Les renforts de Koslov ne vont pas tarder. Viktor ne pourra pas les retenir éternellement.— Pas encore, dis-je d'une voix sourde. Pas avant d'avoir réglé mes comptes.Je me tourne vers le fond de la chambre, là où une silhouette massive se tapit dans l'ombre, près du placard où elle enfermait mon fils. Magda. La nourrice. La tortionnaire. Elle a essayé de fuir quand la porte blindée s'est ouverte, mais Ale

  • Le contrat du milliardaire    L'Infiltration Nocturne

    Chapitre 181 : L'Infiltration NocturneElenaLa mer est d'huile, noire et lisse comme un miroir d'obsidienne. Les zodiacs glissent sans bruit sur les eaux calmes de la Méditerranée, leurs moteurs électriques émettant à peine un bourdonnement que le clapotis des vagues suffit à masquer. Je suis accroupie à l'avant du premier bateau, les mains crispées sur la corde de sécurité, les yeux fixés sur la silhouette sombre de l'île qui se découpe sur l'horizon étoilé. Nous sommes dans la fenêtre de recalibrage du radar, ces dix minutes précieuses pendant lesquelles la forteresse de Koslov est aveugle. Dix minutes pour atteindre la plage, dix minutes pour franchir le mur d'enceinte, dix minutes pour pénétrer dans la villa. Pas une seconde de plus.— Deux minutes avant la côte, murmure Viktor dans l'oreillette. Préparez-vous.Je vérifie mon arme pour la dixième fois. Un pistolet automatique, compact, silencieux, que Viktor m'a choisi lui-même. Mes doigts ne tremblent pas en caressant la crosse,

  • Le contrat du milliardaire    Le Compartiment Secret

    Chapitre 6 : Le Compartiment SecretLe bureau de Damien est une cathédrale dédiée à son propre culte. L’air y est épais, chargé d’une odeur de cuir ancien, de bois ciré et du parfum puissant et épicé qu’il porte. Chaque objet, du presse-papier en malachite au stylo plume en or massif, semble me reg

  • Le contrat du milliardaire    La Fouille Clandestine

    Le contrat du milliardaire Chapitre 5 : La Fouille ClandestineElenaLe brouillard de l'aube n'a pas encore percé les fenêtres de l'appartement. Dehors, Central Park n'est qu'une étendue floue d'ombres et de brume, un monde en suspens qui attend la délivrance du jour. J'entends le claquement feutr

  • Le contrat du milliardaire    La Fêlure Invisible

    Le contrat du milliardaire Chapitre 3 : La Fêlure InvisibleElenaLes mots de la gouvernante ont percé une brèche minuscule, mais le poison du doute s’écoule déjà, silencieux et inexorable, comme une eau noire qui trouvera toujours un chemin. Dans la limousine qui nous ramène à travers les rues d

  • Le contrat du milliardaire    La Femme du Milliardaire

    Le contrat du milliardaire Chapitre 1 : La Femme du MilliardaireElenaLe lustre au-dessus de la salle de bal est une cascade de cristaux gelés, une chute d’eau saisie en plein mouvement par un froid surnaturel. Ses milliers de prismes taillés capturent la lumière et la brisent en une constellatio

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status