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Le mari aux deux visages
Le mari aux deux visages
Autor: Doriane Santos

Le destin 

last update Fecha de publicación: 2026-09-03 23:31:34

CHAPITRE 1: Le destin 

Tina

Je suis debout devant la grille de la maison de mon oncle, les pieds enfoncés dans la boue du village, le cœur en miettes.

Il pleut encore. Comme si le ciel savait. Comme s’il voulait laver le sang de mes souvenirs, ce sang que je vois encore derrière mes paupières à chaque battement de cils. Mes parents sont morts hier. Assassinés devant moi. Et aujourd’hui, je dois sourire à un homme qui ne m’a jamais aimée.

Mon oncle. Le frère de mon père. Celui qui parle doucement devant les autres, mais dont les yeux me glacent quand personne ne regarde.

La porte s’ouvre avant que je ne frappe.

— Te voilà enfin, dit-il d’une voix plate.

Je baisse la tête. Pas par respect. Par survie.

— Entre. Ne reste pas sous la pluie comme une mendiante.

Je serre mon vieux sac contre ma poitrine. Il contient toute ma vie. Quelques vêtements usés, une photo de mes parents, le carnet de ma mère, et mon rêve brisé de devenir avocate. Tout le reste est resté là-bas, dans la maison du sang.

À l’intérieur, ça sent le renfermé. La fumée froide. La graisse. Et autre chose. Une odeur amère, comme celle de la haine.

Ma tante apparaît. Elle m’observe de haut en bas.

— Elle a maigri, dit-elle sans émotion.

— Elle mangera quand elle aura mérité son pain, répond mon oncle.

Je ne dis rien. Mes poings se serrent dans les poches de ma robe. Chaque mot est une lame. Chaque silence est une humiliation. Mais je ravale. Je ravale tout, parce que je n’ai nulle part où aller.

On me conduit dans une petite pièce à l’arrière, près de la cuisine. Il y a un matelas posé à même le sol, une couverture grise, et une fenêtre cassée qui laisse entrer le vent.

— C’est ta chambre, dit ma tante avec un sourire froid. Tu ne dérangeras personne ici.

— Merci, dis-je dans un souffle.

Elle éclate de rire.

— Merci ? Tu crois vraiment qu’on te fait une faveur ? Tu es ici pour travailler, pas pour rêver.

Puis elle sort, me laissant seule avec l’odeur de l’humidité et le bruit de la pluie sur les tôles.

Je m’assois sur le matelas. Mon corps tremble. Pas de froid. De rage. Une rage silencieuse, enfouie, qui grandit dans mon ventre comme une bête.

Je regarde mes mains. Elles sont fines. Elles ont tenu des cahiers, des stylos, des livres de droit. Elles ont caressé le visage de ma mère. Elles ne méritent pas ce sol, cette boue, ce mépris.

Mais je dois survivre.

Je me le redis encore et encore : je dois survivre.

Parce qu’un jour, je jure devant cette fenêtre cassée, un jour je deviendrai avocate. Je ferai payer ceux qui ont pris mes parents. Et plus jamais je ne courberai la tête devant des monstres.

La porte s’ouvre brusquement. Mon oncle se tient dans l’embrasure, torche à la main.

— Demain, tu commences le travail à l’aube. Ici, il n’y a pas de place pour les paresseuses.

— Je sais travailler, dis-je sans le regarder.

— Ah oui ? Alors prouve-le.

Il jette une serpillière à mes pieds.

— Tu nettoieras la cuisine, le salon, les toilettes, et tu laveras le linge. Si je vois une tache, tu dors dehors.

Je ne réponds pas. Je serre la serpillière.

Il s’approche, se penche vers moi. Son souffle sent l’alcool.

— Et ne t’avise pas de parler de tes parents ici. Cette maison est propre. Le sang, on n’en veut pas.

Je le regarde enfin. Droit dans les yeux.

— Le sang de mon père coule dans vos veines aussi.

Il me gifle.

La douleur explose sur ma joue. Ma tête part en arrière. Mais je ne tombe pas. Je ne pleure pas. Je me redresse et je le fixe, même si tout brûle à l’intérieur.

— Tu apprendras à te taire, dit-il froidement.

Puis il sort.

Je reste seule, en silence, la joue en feu. Mais il y a une autre chaleur. Celle de la haine. Elle grandit. Elle me donne des forces.

Je pose la serpillière contre le mur. Je m’assois près de la fenêtre. La pluie frappe mon visage. Je regarde la nuit.

Papa, maman… je vous promets. Je ne mourrai pas ici.

Je ne suis pas une victime.

Je suis la fille de ceux qui se sont battus. Et je me battrai.

Demain, je serai une autre. Mais ce soir, je laisse couler une larme. Une seule.

Puis je ferme les yeux.

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