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Notre mariage

Author: Anatory
last update publish date: 2026-07-16 01:35:13

Le soleil du matin filtrait à travers les rideaux fins de la chambre, projetant des motifs dansants sur le parquet ciré. Elisabeth cligna des yeux, encore ensommeillée, et s’étira lentement sous les draps. À côté d’elle, James ronflait doucement, son bras jeté en travers du matelas comme s’il cherchait à revendiquer l’espace qu’ils partageaient autrefois avec tant d’intimité. Elle se tourna vers lui, observant les contours familiers de son visage : la mâchoire carrée, les cils blonds qui frémissaient dans son sommeil, cette petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche, souvenir d’une chute à vélo quand il avait dix ans. Il était toujours aussi beau, ce James, avec son charme décontracté qui avait fait fondre son cœur trois ans plus tôt, lors d’une soirée pluvieuse à Boston où ils s’étaient réfugiés sous le même porche.

Mais la beauté ne suffisait plus à masquer les fissures. Elisabeth se leva sans bruit, enfila un peignoir en coton doux et descendit à la cuisine. L’horloge murale indiquait sept heures quinze. Elle mit la machine à café en route, le bourdonnement familier rompant le silence oppressant de la maison. Tandis que l’arôme riche se répandait, elle s’assit à la table, son ordinateur portable ouvert devant elle. Son travail de traductrice freelance – des documents légaux du vietnamien à l’anglais pour une firme internationale – pouvait se faire de n’importe où, c’était l’un des rares avantages de cette vie nomade imposée. Aujourd’hui, cependant, elle n’avait pas l’énergie. Les mots danseraient sur l’écran sans qu’elle puisse les saisir, son esprit trop encombré par les ombres de la veille.

James descendit peu après, vêtu d’un pantalon de costume neuf et d’une chemise bleue impeccablement repassée – son uniforme pour ce premier jour au bureau. Il avait décroché ce poste chez PharmaTech, une entreprise de marketing digital spécialisée dans les produits pharmaceutiques, après des mois de candidatures acharnées. C’était pour ça qu’ils avaient tout plaqué : un salaire doublé, des perspectives d’avancement, une vie “stable” dans cette banlieue idyllique. Il s’approcha d’elle par derrière, posa un baiser distrait sur le sommet de sa tête.

« Bonjour, beauté. Bien dormi ? »

Elle leva les yeux, un sourire forcé aux lèvres. « Pas mal. Et toi ? Prêt pour le grand jour ? »

Il se servit une tasse de café, s’adossa au comptoir. « Ouais, nerveux mais excité. C’est le job de mes rêves, Liz. Imagine : des campagnes pour des médocs qui sauvent des vies, des budgets énormes, et peut-être même un bureau avec vue sur la vallée. »

Elle hocha la tête, mais son regard se perdit dans sa tasse. « C’est super. Vraiment. »

Un silence s’installa, pas le silence complice d’autrefois, mais un vide chargé de non-dits. James s’assit en face d’elle, fronçant les sourcils. « Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air... ailleurs. »

Elisabeth hésita, cherchant les mots justes. Leurs caractères avaient toujours été aux antipodes : lui, le farceur bon vivant, toujours prêt à improviser une blague ou une sortie impromptue ; elle, calme et réservée, préférant les soirées tranquilles avec un livre ou une conversation profonde. Au début, ces différences les avaient attirés l’un vers l’autre, comme des aimants opposés. Mais avec le temps, elles étaient devenues des barrières.

« Rien, c’est juste... ce déménagement. Je me sens encore perdue ici. Et hier soir, on a parlé de voir un thérapeute. Tu as pris rendez-vous ? »

James posa sa tasse un peu trop fort, le liquide éclaboussant légèrement le bois. « Pas encore. J’ai été occupé avec les cartons et tout. Mais je le ferai aujourd’hui, promis. Pourquoi tu remets ça sur le tapis dès le matin ? »

Sa voix avait monté d’un ton, une pointe d’irritation perçant son enthousiasme feint. Elisabeth sentit une vague de frustration monter en elle. « Parce que c’est important, James. On ne peut pas continuer comme ça, à faire semblant que tout va bien. Tes blagues ne résolvent pas tout, tu sais. Parfois, j’ai besoin de sérieux. »

Il rit, un rire forcé qui sonnait faux. « Oh, allez, Liz. C’est mon premier jour au boulot, et tu me tombes dessus avec ça ? Je suis farceur, c’est ma nature ! Ça te faisait rire avant. Souviens-toi de notre premier rendez-vous, quand j’ai imité le serveur italien pour te faire sourire. »

« C’était il y a trois ans, James. On n’est plus des gamins. J’ai besoin de stabilité, pas de sketches permanents. Et ce déménagement... tu l’as décidé pour nous deux, sans vraiment me consulter. Je suis déracinée de ma famille, de mes amis, pour ton job. »

Il se leva d’un bond, les mains sur les hanches. « Mon job ? C’est pour nous, Liz ! Pour qu’on puisse avoir une vie meilleure, une maison, peut-être des enfants un jour. Tu traduis de la maison, c’est flexible. Moi, je dois être sur place. Pourquoi tu ne vois pas le positif ? »

Elisabeth se leva à son tour, les bras croisés sur la poitrine. « Le positif ? Je suis seule ici toute la journée, dans une ville où je ne connais personne. Mes parents sont à des milliers de kilomètres, et toi, tu pars au bureau en sifflotant. Nos différences... elles nous tuent à petit feu. Tu vis dans l’instant, je pense à l’avenir. On ne se comprend plus. »

Les mots sortaient maintenant comme un torrent, accumulés depuis des semaines. James secoua la tête, exaspéré. « Tu exagères. On s’est disputés avant, et on s’en est sortis. C’est juste une phase. »

« Une phase ? Notre mariage bat de l’aile, James ! On ne se touche plus, on ne rit plus ensemble. Hier soir, tu as posé la main sur ma hanche et je n’ai rien ressenti. Rien ! »

Il pâlit, accusant le coup. « C’est bas, ça. Je t’aime, Liz. Mais si tu veux tout dramatiser... »

La dispute s’envenima, leurs voix résonnant dans la cuisine vide. James accusait Elisabeth d’être trop sérieuse, de ne pas savoir lâcher prise ; elle lui reprochait son insouciance, son refus de affronter les problèmes. Finalement, il attrapa sa sacoche et claqua la porte, lançant un « On en reparle ce soir ! » par-dessus son épaule. Le silence retomba, plus lourd que jamais.

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