เข้าสู่ระบบElisabeth s’assit, les mains tremblantes. Elle fixa son ordinateur, les e-mails non lus clignotant comme des reproches. Non, pas aujourd’hui. Elle ne travaillerait pas. Au lieu de ça, elle décida d’aller en centre-ville. Pour prendre la température, comme disait James. S’acclimater à cette nouvelle vie, visiter les rues, peut-être trouver un café où elle pourrait se sentir un peu chez elle. Et surtout, prendre rendez-vous chez cette thérapeute, le Dr Laurent. James avait mentionné son nom la veille ; c’était un début. Elle tapa “Dr Sophia Laurent Rivemont ” sur son téléphone. Les résultats apparurent aussitôt : un site web professionnel, des avis élogieux sur des plateformes comme Yelp “Empathique et efficace”, “A sauvé mon mariage”. L’adresse était au 112 Main Street, en plein cœur du centre-ville. Elisabeth activa le GPS, enfila un manteau léger et des bottes confortables, et sortit. L’air frais lui fouetta le visage, chassant un peu la tension de la matinée. La rue était calme, les voisins vaquant à leurs occupations : un joggeur matinal, une mère poussant une poussette. Elle marcha jusqu’à sa voiture, garée dans l’allée, et démarra.
Le trajet dura à peine quinze minutes. Rivemont se révélait sous un jour automnal charmant : des arbres aux feuilles rougissantes bordant les avenues, des maisons victoriennes converties en boutiques, un parc central où des enfants jouaient sur des balançoires. Elisabeth gara sa voiture sur un parking public et entreprit de flâner. Elle passa devant une boulangerie où l’odeur de croissants frais la fit saliver ; un libraire indépendant avec des vitrines remplies de best-sellers et de classiques ; une galerie d’art exposant des toiles abstraites qui lui rappelèrent ses études en littérature comparée. Pour la première fois depuis leur arrivée, elle sentit un soupçon d’espoir. Peut-être que cette ville n’était pas si mal, après tout.
Mais les disputes du matin la hantaient encore, comme une odeur tenace qui s’accroche aux vêtements. Chaque mot prononcé dans la cuisine résonnait dans sa tête avec une clarté cruelle : la voix de James, mi-exaspérée mi-suppliante, son rire forcé qui sonnait faux, la façon dont il avait claqué la porte en partant pas vraiment claquée, non, juste refermée un peu trop fort, comme pour marquer le coup sans oser le faire vraiment. Elisabeth marchait dans la rue principale de Rivemont , les mains enfoncées dans les poches de son manteau en laine camel, et sentait encore la brûlure de cette dernière phrase qu’elle n’avait pas eu le temps de lui lancer : « Tu ne comprends rien. »
James et elle… pouvaient-ils vraiment se retrouver ? La question tournait en boucle.
Elle ralentit devant le 112 Main Street.
Le bâtiment était plus ancien que les constructions neuves du quartier résidentiel : façade en brique rouge sombre, légèrement patinée par le temps, fenêtres à petits carreaux encadrées de volets noirs laqués. Une plaque de cuivre discrète, polie jusqu’à briller, indiquait simplement :
Sophia Laurent, PhD Thérapie de Couple et Individuelle Sur rendez-vous
Elisabeth posa la main sur la poignée en laiton. Le métal était froid, presque glacé. Elle inspira profondément, poussa la porte.
Un carillon discret tinta trois notes légères, comme un avertissement poli. L’air à l’intérieur était tiède, parfumé à la lavande et à une note plus boisée, peut-être du cèdre ou du santal. La salle d’attente était petite mais soignée, presque trop soignée. Les murs peints dans un gris-vert apaisant absorbaient la lumière plutôt que de la réfléchir. Un tapis persan ancien, aux motifs abstraits dans les tons prune et crème, étouffait les pas. Quatre fauteuils en velours bleu nuit formaient un demi-cercle autour d’une table basse en noyer verni. Sur la table : trois piles de magazines parfaitement alignées Psychology Today, The Atlantic, un numéro récent de Oprah Magazine et un vase étroit contenant trois branches de eucalyptus argenté dont l’odeur fraîche piquait légèrement les narines.
Au fond, une fontaine en pierre noire murmurait en boucle : un filet d’eau qui coulait sur une plaque inclinée, produisant un son continu, hypnotique, conçu pour masquer les silences gênants des patients. Elisabeth sentit immédiatement l’effet : ses épaules se détendirent d’un cran malgré elle.
Derrière le comptoir en bois clair se tenait la réceptionniste. Une femme d’une quarantaine d’années, cheveux châtains coupés en un carré net et lisse, lunettes à monture fine en écaille qui glissaient légèrement sur l’arête de son nez quand elle baissait les yeux. Elle portait un chemisier blanc cassé impeccablement repassé, les manches retroussées juste assez pour révéler un bracelet fin en argent, et un collier discret de perles grises qui captait la lumière tamisée de la lampe sur le bureau. Son sourire était professionnel, chaleureux sans excès, le genre de sourire qui met à l’aise sans inviter à la confidence immédiate.
« Bonjour. Bienvenue. »
« Bonjour, » répondit Elisabeth. Sa voix sortit plus faible qu’elle ne l’aurait voulu, presque avalée par le murmure continu de la fontaine en pierre noire au fond de la pièce.
« Je voudrais prendre un rendez-vous pour une thérapie de couple. Avec le Dr Laurent. »
La réceptionniste son badge indiquait Claire en lettres sobres inclina légèrement la tête et fit pivoter son écran vers elle.
« Bien sûr. Pour les nouveaux patients, le Dr Laurent demande impérativement de remplir d’abord une fiche de renseignements préliminaire. C’est une procédure standard ici. Elle contient quelques questions personnelles rien de trop intrusif, juste de quoi lui permettre de comprendre votre situation avant de fixer un rendez-vous. Une fois la fiche complétée et remise, nous vous contactons dans les quarante-huit heures pour vous proposer une date. »
Elisabeth cligna des yeux. « Pas d’entretien préalable ? Juste… la fiche ? »
Claire hocha la tête avec un petit sourire rassurant. « Exactement. Le Dr Laurent préfère commencer par là. Ça lui donne une vue d’ensemble sans que vous ayez à vous exprimer oralement dès le premier contact. Beaucoup de patients trouvent ça plus confortable. Vous pouvez la remplir ici même si vous le souhaitez il y a un stylo et un support sur la table basse. Ou la ramener plus tard, comme vous préférez. »
Elisabeth hésita une seconde. L’idée de répondre à des questions personnelles dans cette salle d’attente cosy lui paraissait à la fois étrange et étrangement apaisante. Elle pensa à la dispute du matin, à la façon dont James avait claqué la porte pas vraiment claqué, juste refermée avec une fermeté qui disait tout sans mots. Elle pensa aussi à leur silence du soir, à ces trente centimètres de matelas qui semblaient des kilomètres. Peut-être que remplir une fiche, ici, maintenant, était un premier pas concret. Pas besoin de parler. Pas encore.
« D’accord. Je vais la remplir maintenant. »
Claire lui tendit la pochette cartonnée couleur taupe qu’elle venait d’imprimer. Le papier était épais, mat, presque luxueux. Elisabeth la prit, sentit la douceur sous ses doigts, et se dirigea vers le fauteuil le plus reculé, celui qui faisait face à la fontaine et tournait le dos à l’entrée. Elle s’assit lentement, croisa les jambes, posa la pochette sur ses genoux. La table basse était à portée de main : un plateau en noyer verni, trois piles de magazines parfaitement alignées, un vase étroit avec trois branches de eucalyptus dont l’odeur fraîche et mentholée flottait dans l’air.
Elle ouvrit la pochette. La fiche comportait une dizaine de pages agrafées. Questions basiques au début : nom, âge, profession, durée du mariage, enfants (oui/non). Puis venaient des rubriques plus personnelles, rédigées avec une délicatesse presque clinique :
Sur une échelle de 1 à 10, comment évaluez-vous actuellement la satisfaction globale de votre relation ?Quels sont les trois principaux points de tension dans votre couple ces derniers mois ?À quelle fréquence avez-vous des rapports sexuels ? (options : quotidien / plusieurs fois par semaine / une fois par semaine / moins d’une fois par semaine / rarement / jamais)
Diriez-vous que votre intimité physique a diminué, augmenté ou est restée stable au cours des douze derniers mois ?
Y a-t-il des fantasmes ou des désirs que vous n’avez jamais partagés avec votre partenaire ? (Oui/Non – Si oui, veuillez préciser si vous le souhaitez)
Êtes-vous ouverte à explorer des approches non conventionnelles pour raviver l’intimité (thérapies alternatives, exercices guidés, etc.) ?
Elisabeth sentit ses joues chauffer légèrement en lisant les dernières lignes. Elle prit le stylo posé sur la table un stylo plume noir, élégant, avec une plume en acier qui glissait sans accrocher sur le papier. Elle commença à cocher des cases, à écrire des réponses courtes. Satisfaite de la relation : 4/10. Points de tension : déménagement récent, différences de caractère, manque de communication. Fréquence des rapports : rarement. Intimité physique : fortement diminuée.
Elle hésita longtemps devant la question sur les fantasmes. Son stylo plana au-dessus de la ligne blanche. Elle n’avait jamais vraiment formulé les siens à voix haute, même pour elle-même. Des images floues lui traversaient parfois l’esprit être regardée, désirée intensément par quelqu’un d’autre pendant que James observait, impuissant et excité à la fois. Mais elle n’écrivit rien. Pas encore. Elle nota simplement : « Peut-être. À discuter. »
James sourit et s’approcha avec Elisabeth.« On essaie de se rappeler qu’il existe une vie en dehors du travail et des dîner insolites . » Marie eut un rire un peu hésitant. La soirée chez elle n’était visiblement pas oubliée. Depuis qu’ils étaient partis avant la fin du dîner, Elisabeth avait parfois repensé à leurs visages, à ces regards échangés autour de la table et à la manière dont la conversation avait progressivement glissé vers des propositions qu’elle n’avait jamais imaginé entendre de la bouche de personnes qu’elle connaissait depuis des mois.Claire sembla comprendre ce qui leur traversait l’esprit.« Je voulais vous dire que j’espère que vous ne vous êtes pas sentis obligés de vous justifier l’autre soir. On s’est peut-être un peu laissés emporter par la conversation. »« Ce n’est pas grave », répondit Elisabeth, même si elle cherchait encore la bonne manière de parler de cette soirée sans donner l’impression de juger qui que ce soit. « On a simplement été surpris. Ce n’
Le samedi matin, James entra dans la chambre avec deux tasses de café et cette expression faussement innocente qui, autrefois, annonçait presque toujours une mauvaise idée.« Avant que tu me dises que tu as du travail, que tu dois ranger l’appartement ou que tu préfères passer la journée en pyjama, j’aimerais te proposer quelque chose. »Elisabeth, encore enfouie sous la couette, entrouvrit un œil.« Tu as préparé un discours pour me convaincre de sortir de mon lit ? »« J’y ai consacré une bonne partie de la matinée. J’ai même envisagé de faire une présentation PowerPoint, mais je me suis dit que ça risquait de gâcher le romantisme de l’instant. »Elle eut un petit rire et se redressa pour récupérer sa tasse.« Je t’écoute, alors. »James s’assit au bord du lit, son café entre les mains. Il avait l’air sincèrement enthousiaste, ce qui lui faisait du bien à voir. Depuis quelques semaines, leurs sorties se résumaient surtout à des dîners chez les voisins, des rendez-vous dont ils parla
Le lendemain matin, James partit avant sept heures.Elisabeth resta quelques minutes dans le lit après son départ, les yeux fixés sur la lumière pâle qui filtrait entre les rideaux. Elle n'avait presque pas dormi. Son cerveau semblait avoir décidé que la nuit était le moment idéal pour lui rappeler toutes les choses qu'elle essayait de ne pas penser.À huit heures, elle était assise à son bureau.Le poème de Nguyễn Quang Thiều l'attendait toujours, accompagné d'un courriel de son client lui demandant si elle pouvait livrer une première version avant la fin de la semaine.Elle relut trois fois la même phrase.Puis elle ouvrit un autre onglet.Elle consulta ses courriels, répondit à Linh qui lui avait envoyé une photo de son déjeuner, regarda les nouvelles de Boston, puis revint à sa traduction.Au bout de vingt minutes, elle n'avait pas avancé d'une seule ligne.Elle se leva pour faire du café.La maison lui parut immense.À Boston, elle avait toujours vécu dans un appartement où le br
James rentra un peu après dix-huit heures trente.Elisabeth l'entendit chercher ses clés dans l'entrée, jurer à mi-voix, puis refermer la porte avec son pied. Elle était dans la cuisine depuis presque une heure, occupée à préparer le dîner. Le bouillon du phở mijotait doucement sur la plaque, et la vapeur avait embué une partie de la fenêtre au-dessus de l'évier.— Je suis rentré !— J'avais remarqué.— C'est froid comme accueil. Je peux repartir si tu préfères.Elle sourit malgré elle en l'entendant approcher. James apparut dans l'encadrement de la porte, sa sacoche encore sur l'épaule, sa cravate desserrée et les cheveux légèrement aplatis d'un côté. Il avait cette mine fatiguée qu'il prenait les jours où son travail lui avait demandé de faire semblant de trouver intelligentes des décisions qu'il jugeait absurdes.Il s'approcha d'elle pour l'embrasser.— Ça sent incroyablement bon.— Tu dis ça parce que tu as faim.— Je dis ça parce que j'ai passé ma journée à manger des sandwichs d
Ils marchèrent côte à côte dans les allées. Gabriel prenait parfois un article au hasard une boîte de tomates pelées, un paquet de riz basmati et le mettait dans son panier. Il parlait d’une voix calme, légère, comme s’ils étaient de vieux amis. « Vous savez, je trouve que cette ville a quelque chose de particulier. Les gens y sont polis, discrets… mais sous la surface, il y a une vraie soif de vivre. De sensations. Vous l’avez senti aussi, non ? » Elisabeth rougit. Elle fixait les étiquettes des sauces sans les voir. « Je… je ne sais pas. On vient d’arriver. » Il rit doucement. « Vous êtes trop modeste. Vous avez déjà vu plus de choses en quelques semaines que la plupart des habitants en dix ans. » Il s’arrêta près du rayon des épices, prit un flacon de curcuma, le regarda, puis le reposa. Son bras effleura le sien un contact bref, mais suffisant pour que sa peau picote. « Détendez-vous, Elisabeth. Ici, personne ne sait qui je suis vraiment. Pour eux, je suis juste un homme qui
Elle venait de s’arrêter devant les flacons de safran, hésitant entre la marque espagnole et la marque iranienne, quand une silhouette attira son attention dans son champ de vision périphérique. Un homme, à trois mètres d’elle, de dos. Grand, large d’épaules, vêtu d’un pull noir à col roulé qui épousait parfaitement sa musculature. Des cheveux noirs mi-longs, légèrement ébouriffés, comme s’il avait passé la main dedans quelques instants plus tôt.Son cœur cessa de battre une fraction de seconde.Elle connaissait cette silhouette. Elle l’avait vue ailleurs, dans un contexte totalement différent, dans la pénombre tamisée d’une maison où les règles habituelles ne s’appliquaient pas. Elle avait senti ce corps peser sur le sien, ces bras l’enlacer, ces mains explorer chaque parcelle de sa peau avec une lenteur méthodique et dévastatrice.Gabriel Voss.Il était là, dans ce supermarché banal, en train d’examiner un bocal de safran comme le ferait n’importe quel habitant de Rivemont un jeudi







