LOGINLe jour où je suis revenue Le jour où son mari lui a demandé de partir pour laisser de la place à son premier amour, Lyséa Belmont n’a rien dit. Elle a signé les papiers. Elle est partie. Et elle a disparu. Quatre ans plus tard, elle revient pour vendre la dernière maison que sa mère lui a laissée. Elle ne s’attendait pas à revoir **Kaelan Dorsay**. Encore moins à découvrir qu’il ne s’est jamais remarié. Pour tout le monde, il est devenu plus froid, plus silencieux. Mais quand il la revoit, quelque chose se brise. Parce qu’après son départ, il a découvert une vérité qu’elle ne lui avait jamais dite. Une vérité qui aurait tout changé. Maintenant qu’elle est revenue, Kaelan n’a plus qu’une seule certitude : Il l’a laissée partir une fois. Il ne survivra peut-être pas à une deuxième fois.
View MoreChapitre 1
Lyséa
La pluie froide de Port-Lamartine s'écrase sur mon visage avec une insistance qui n'a rien de naturel. Chaque goutte est une claque liquide, et je les reçois sans broncher, plantée devant la grille rouillée qui ouvre sur le chemin de mon enfance. L'eau ruisselle sur mes joues, s'infiltre dans le col de mon manteau, colle mes cheveux courts à mes tempes, et je ne fais rien pour l'éviter parce que cette pluie est la première chose honnête que je rencontre depuis mon retour. Le vent du large remonte la falaise, chargé de sel et de cris de mouettes, et je sens l'odeur de la mer se mêler à celle, plus ancienne, plus amère, de l'humiliation que j'ai laissée ici il y a quatre ans.
La maison des Vagues se dresse là-haut, sur la butte, silhouette trapue et noire contre le ciel de novembre. Elle est exactement comme dans mes souvenirs, et en même temps elle ne l'est pas, comme si le temps l'avait usée de l'intérieur sans toucher à sa carcasse de pierre. Les volets sont tirés, les murs ruissellent d'une eau sombre qui dégouline le long des ardoises, et le jardin que ma mère entretenait autrefois avec une dévotion maniaque n'est plus qu'un fouillis de ronces et d'herbes folles qui montent à l'assaut de la façade. Cette maison est le tombeau de mon enfance, et je suis venue l'ouvrir comme on ouvre un cercueil, avec la même appréhension, la même certitude qu'il ne faut pas, et la même impossibilité de reculer.
Mes doigts tremblent sur la poignée glacée du portail.
Je ne devrais pas trembler. J'ai survécu à des choses bien pires que le grincement d'une grille rouillée. J'ai survécu au regard vide de l'homme que j'aimais, le jour où il m'a tendu les papiers du divorce sans un mot d'explication, sans une excuse, sans même la décence de détourner les yeux. J'ai survécu aux nuits blanches avec un nourrisson qui hurlait et que je ne savais pas apaiser, aux matins où je me réveillais en cherchant une chaleur qui n'était plus là, aux jours qui s'étiraient comme des siècles dans une petite ville de montagne où personne ne connaissait mon nom. J'ai survécu à tout cela, et pourtant c'est une maison vide qui fait trembler mes doigts, une maison morte qui n'abrite plus que des murs et de la poussière.
La grille s'ouvre avec un cri rouillé qui déchire le silence de la rue déserte. Je la pousse lentement, et le gravier de l'allée crisse sous mes bottes comme des os que l'on broie. Les herbes folles ont tout envahi, elles s'accrochent à mes chevilles, elles grimpent le long des murs, elles étouffent ce qui était autrefois un jardin soigné, un jardin aimé. Ma mère passait ses dimanches à arracher les mauvaises herbes une à une, agenouillée dans la terre, les mains nues, le visage concentré, comme si elle espérait déraciner en même temps toutes les mauvaises choses de sa vie. Aujourd'hui, les ronces ont gagné. Elles montent jusqu'au toit, s'infiltrent sous les tuiles, et je me demande si elles ont poussé avant ou après sa mort, si elles l'ont regardée s'éteindre avec la patience des choses vivantes qui attendent leur heure.
La clé est lourde dans ma main, une vieille clé en fer forgé que le notaire m'a envoyée par coursier dans une enveloppe kraft. Ma mère est morte sans que je le sache, sans que personne ne me prévienne, sans que je puisse venir à son enterrement. J'étais à des centaines de kilomètres, cachée dans une petite ville dont j'avais fait mon refuge, et ma mère s'est éteinte seule, dans cette maison, sur le canapé en velours grenat du salon. La culpabilité est un acide qui me ronge l'intérieur des côtes depuis que j'ai appris la nouvelle, mais je l'ai enfermée dans un compartiment étanche de mon esprit, avec tout le reste. La culpabilité, le chagrin, la rage. Tout est classé, rangé, verrouillé. Je n'ouvre plus ces portes-là.
La serrure résiste un instant, grippée par des années d'immobilité, puis elle cède avec un déclic qui résonne dans le silence comme une détonation. La porte s'ouvre sur l'obscurité, et une odeur me prend à la gorge, un mélange de poussière, de cire ancienne, de lavande séchée et de quelque chose de plus âcre en dessous, quelque chose qui ressemble à l'absence. L'odeur d'une maison qui n'a pas été aimée depuis trop longtemps. Mes talons claquent sur le carrelage du vestibule, et le bruit se répercute dans les pièces vides comme un reproche. Je cherche l'interrupteur à tâtons, mes doigts rencontrent le plastique froid, et la lumière jaillit, crue, impitoyable, révélant ce que je redoutais de voir.
Rien n'a changé. Rien n'a bougé. Tout est resté figé dans l'état où ma mère l'a laissé, comme si la maison tout entière s'était endormie en attendant mon retour, et que mon arrivée la réveillait brutalement d'un sommeil de quatre années. Les meubles sont recouverts de draps blancs qui ressemblent à des linceuls, et l'horloge du couloir s'est arrêtée à une heure qui n'existe plus, ses aiguilles rouillées pointant un moment que personne n'a pris la peine de noter.
Je traverse le couloir lentement, les bras serrés contre ma poitrine, et chacun de mes pas soulève des fantômes de poussière qui dansent dans la lumière avant de retomber. Dans le salon, je m'arrête devant la masse fantomatique du canapé. Le drap qui le recouvre est jauni par le temps, taché d'humidité par endroits, mais je sais ce qu'il cache. Je le soulève d'un geste sec, et le tissu glisse au sol dans un bruissement qui me hérisse la peau. Le velours grenat est toujours là, élimé aux accoudoirs, creusé par la forme d'un corps qui s'y est assis pendant des années, soir après soir. C'est sur ce canapé que ma mère s'éteignait un peu chaque jour, emmitouflée dans son plaid écossais, les yeux fixés sur une télévision qu'elle ne regardait pas vraiment. Elle attendait quoi ? Un appel qui ne venait pas, une lettre qui n'arrivait jamais, une fille qui avait disparu sans laisser d'adresse.
Je n'ai pas pleuré depuis quatre ans. Pas une larme, pas un sanglot. J'ai transformé le chagrin en quelque chose de dur et de froid, un noyau gelé au centre de ma poitrine qui ne fond jamais, même quand je voudrais qu'il fonde. Aujourd'hui, debout devant le canapé de ma mère morte, je ne pleure toujours pas. Je serre les dents si fort que ma mâchoire craque, et ce bruit minuscule, ce claquement sec d'os et de tension, est le seul son que je produis. Le seul hommage que je peux lui offrir.
Je remets le drap en place avec des gestes lents, presque tendres, comme on borde un enfant qui n'a plus besoin d'être bordé. Puis je tourne le dos au salon et je continue d'explorer la maison, pièce après pièce, fantôme après fantôme. La cuisine, avec ses casseroles encore accrochées aux murs et ses bocaux vides alignés sur les étagères. La salle à manger, avec la grande table en chêne que ma mère astiquait chaque dimanche jusqu'à ce que le bois brille. La chambre du haut, celle où je dormais enfant, avec le papier peint à fleurs fanées et la fenêtre qui donne sur l'océan, immense et gris sous le ciel bas. Je pousse les volets un à un, et la lumière du soir entre à flots, froide et mouillée, dessinant des flaques sur le plancher qui grince.
Je suis revenue pour vendre. C'est ce que je me répète depuis le train, depuis le taxi, depuis la grille. Je suis revenue pour signer des papiers, empocher l'argent, et repartir. Un acte propre, chirurgical, sans émotion. Ma mère est morte, la maison est à moi, je la vends, je disparais à nouveau. Simple, propre, froid.
Mais la maison ne veut pas être vendue. Elle s'accroche à moi avec ses odeurs et ses craquements et ses ombres. Chaque pièce me rappelle quelque chose que j'avais enterré, un rire, une dispute, un silence. Ma mère et moi n'avons jamais su nous parler, pas vraiment. On s'aimait à travers des gestes, des tasses de thé posées sans un mot, des couvertures remontées sur des épaules endormies, des silences qui en disaient plus long que tous les discours. Et puis un jour je suis partie, et je ne suis jamais revenue, et maintenant elle est morte, et il n'y aura plus jamais de thé, plus jamais de couverture, plus jamais rien.
Chapitre 75KaelanSauvetage dans un entrepôt désaffecté. Il y va seul contre les consignes de la police. Il entre comme une ombre, ressort avec Liam dans les bras et du sang sur les mains. L'enfant sanglote contre son torse. « Papa… » C'est la première fois.Je ne préviens personne. La police veut encadrer l'opération, gagner du temps, suivre un protocole. Il n'y a pas de temps. Mon fils est dans cet entrepôt, seul, terrifié. Chaque minute compte. Je me gare à distance, coupe le moteur, vérifie mon arme. Mon frère a donné l'adresse, ou plutôt mes hommes l'ont obtenue en le serrant de près. Peu importe. Je n'attends pas.L'entrepôt est une carcasse de béton, éclairée par une lune froide. Je m'approche par l'arrière, longe les murs, respire lentement. Aucu
Chapitre 74KaelanIl découvre l'implication d'Alaric. Son propre frère. La rage qui le submerge est nucléaire. Il téléphone à Alaric et ne dit qu'une phrase : « Si mon fils a une égratignure, je t'enterrerai vivant. » Alaric raccroche. Mais il a eu peur. Kaelan l'a entendu.Le rapport tombe sur la table, en noir et blanc, avec des numéros de téléphone, des relevés bancaires, des témoignages. Mes hommes ont fait vite, trop vite, et le nom qui ressort me glace le sang. Alaric. Mon frère. Le cadet jaloux, celui qui a toujours voulu ma place, celui que je croyais seulement faible, incapable, mais pas traître. Pas au point de toucher à mon fils.Je relis les lignes, les mains tremblantes. Pas de doute. Les paiements aux ravisseurs, l'organisation, tout mène à lui. La rage qui
Chapitre 73LyséaElle est une poupée de chiffon sur le canapé de Camille. Elle fixe le mur. Parfois elle murmure le prénom de son fils. Parfois elle serre le bras de Kaelan jusqu'à laisser des marques. Elle ne pleure pas. Les larmes sont un luxe qu'elle ne peut pas se permettre.Je ne sens plus mon corps. Il est là, affalé sur les coussins, les jambes repliées, les bras mous, mais il ne m'appartient plus. Je suis ailleurs, suspendue dans un vide blanc, incapable de redescendre. Le mur en face de moi est beige, couvert d'un papier peint à motifs discrets. Je le fixe sans le voir. Je ne vois plus rien, je n'entends plus rien, sauf cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête : « Tu aurais dû rester disparue. »— Lyséa, bois un peu.La voix de Camille est douce, lointaine. Une tasse apparaît dans mon champ de vision. Je ne bouge pas. Mes doigts restent inertes sur mes genoux. Elle soupire, repose la tasse, s'assied à côté de moi.— Il va le retrouver, dit-elle. Kaelan remue ciel et te
Chapitre 72KaelanIl mobilise toutes ses ressources. Anciens contacts militaires, hackers, indicateurs dans les bas-fonds. Il promet des fortunes à qui donnera une information. Il menace de détruire quiconque protégera les ravisseurs. La ville tremble.Je n'ai pas dormi depuis trente-six heures, je n'ai pas mangé, je n'ai pas fermé l'œil, et mon corps ne ressent plus rien, ni fatigue, ni faim, ni douleur. Il n'y a plus que cette rage froide qui me tient debout, cette détermination de fer qui me fait avancer, cette certitude absolue que je retrouverai Liam, que je le ramènerai vivant, et que ceux qui l'ont enlevé paieront de leur sang. Le bureau du manoir est devenu mon centre de commandement, une salle de guerre où les cartes de la ville s'étalent sur la grande table en acajou, où les ordinateurs ronronnent jour et nuit, où les t&e






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