LOGINChapitre 6
Kyrel
Le rapport de Silas est posé sur mon bureau depuis ce matin. Je ne l'ai pas ouvert tout de suite. J'attendais d'être seul, la nuit tombée, les ombres revenues à leur place.
Je le lis enfin. Trois noms. Trois hommes à qui on a donné l'ordre d'éliminer Naelys Voren avant qu'elle ne trouve certaines preuves. Des exécutants de bas étage, recrutés à la hâte, payés en liquide. Le commanditaire reste inconnu, mais le message est clair. Quelqu'un veut l'arrêter avant qu'elle n'approche de la vérité.
La vérité. Celle qui dort depuis vingt-cinq ans sous des couches de sang et de silence.
Je froisse le rapport dans mon poing. La colère est une bête qui se réveille dans ma poitrine, une bête que je croyais domptée. Elle ne l'est pas. Elle attendait juste une raison de rugir.
— Silas.
Il émerge de l'ombre de la bibliothèque où il se tenait, silencieux comme toujours.
— Les trois hommes ?
— Localisés. Deux ont déjà quitté la ville après avoir appris qu'on s'intéressait à eux. Le troisième est en garde à vue pour une autre affaire. Il n'approchera pas Maître Voren.
— Et le commanditaire ?
— Aucun nom pour l'instant. Mais la provenance des fonds est intéressante. Cela remonte à une société écran liée à l'ancienne famille Valdieri.
Valdieri. Un nom que je n'ai pas entendu depuis des années. La famille qui régnait sur cette ville avant que je n'en devienne le mythe. La famille qui était là le soir où tout a basculé.
— Continue de creuser, dis-je. En attendant, tu mets une équipe sur Naelys. Protection rapprochée, discrète. Elle ne doit pas savoir.
Silas marque un silence. Je connais ce silence. Il signifie qu'il désapprouve mais qu'il obéira.
— Elle s'en rendra compte, finit-il par dire. C'est une avocate. Elle est entraînée à repérer les anomalies.
— Alors soyez discrets.
— Kyrel. Cette femme est ton avocate. Pas ta famille. Pourquoi sa sécurité compte-t-elle autant ?
La question me frappe avec une précision que je n'attendais pas. Je me lève et marche jusqu'à la baie vitrée. La ville scintille à mes pieds, ignorante.
Je pourrais répondre que c'est une question de stratégie. Que Naelys Voren est la clé d'un procès que je dois gagner. Que sans elle, la vérité reste enterrée. Mais ce serait un mensonge.
La vérité, c'est que je ne comprends pas moi-même pourquoi sa sécurité m'importe. C'est une sensation étrangère, un muscle que je n'ai pas utilisé depuis trop longtemps. Elle est entrée dans mon bureau sans trembler. Elle m'a regardé sans peur. Elle a posé ses conditions sans négocier. Et quelque chose en moi, quelque chose que je croyais mort, s'est réveillé.
— Contente-toi d'obéir, dis-je sans me retourner.
Silas n'insiste pas. Il connaît les limites de mes réponses. La porte se referme derrière lui, me laissant seul avec le reflet de la ville et mes pensées en désordre.
Je ne veux pas nommer ce que je ressens. Lui donner un nom le rendrait réel, et je ne peux pas me permettre d'être vulnérable. Pas maintenant. Pas après toutes ces années.
Mais tandis que la nuit s'épaissit, une certitude s'impose à moi, claire et froide comme une lame. Tant que Naelys Voren cherchera la vérité, elle sera en danger. Et tant qu'elle sera en danger, je la protégerai.
Même si elle ne le sait jamais. Même si elle ne me le pardonne pas.
Chapitre 42NaelysLe sommeil me quitte lentement, comme une marée qui se retire sans bruit, et je reprends conscience par fragments successifs, d'abord la chaleur des draps de lin contre ma peau, puis la douceur de l'oreiller sous ma joue, puis le silence de la maison, ce silence épais et feutré des demeures anciennes qui semblent retenir leur souffle pour ne pas troubler le repos de leurs occupants. Mes paupières sont lourdes, mes membres engourdis par cette fatigue accumulée qui ne se dissipe jamais tout à fait, et pendant un long moment je reste immobile, les yeux fermés, savourant cet instant de paix fragile comme on savoure une trêve au milieu d'une guerre, sans penser, sans craindre, sans me souvenir de ce qui m'a conduite ici.Puis la réalité me revient d'un coup, la ruelle, les hommes armés, la violence de l'affrontement, le visage de Ky
Chapitre 41KyrelLe message ne me lâche plus, il pulse dans mon crâne comme une seconde conscience, il se superpose à chacune de mes pensées, à chacune de mes respirations, et dans le silence de la maison endormie, tandis que Naelys repose enfin dans la chambre dont je garde la porte comme un chien de garde, je laisse le passé remonter du fond de ma mémoire avec la violence d'un noyé qu'on arrache aux abysses, je laisse les souvenirs que j'avais cimentés dans les profondeurs de mon âme refaire surface un à un, comme des cadavres qu'un courant trop fort ramène vers la lumière.Je ferme les yeux, et soudain je ne suis plus dans cette maison, je ne suis plus l'homme que le monde appelle le Monstre, je suis un garçon de dix-sept ans, un garçon qui rentre chez lui un soir de décembre, les mains dans les poches d'une v
Chapitre 40KyrelLa maison est silencieuse, enveloppée dans cette obscurité épaisse des nuits sans lune où chaque bruit, chaque craquement, chaque souffle du vent contre les volets semble amplifié par l'angoisse qui rôde, et je me tiens debout dans l'embrasure de la porte de sa chambre, immobile, les bras croisés, le dos appuyé contre le chambranle, veillant sur son sommeil avec une vigilance de sentinelle que des années de guerre ont gravée dans chacun de mes muscles. Naelys dort enfin, allongée sur le grand lit à baldaquin que je n'ai pas utilisé depuis des années, ses cheveux blonds répandus sur l'oreiller comme une coulée de miel, son visage détendu par ce repos que la peur et la fatigue lui ont arraché, sa respiration lente et régulière qui soulève sa poitrine avec une douceur que je ne me la
Chapitre 39NaelysLa demeure dans laquelle Kyrel m'a conduite n'a rien de la forteresse austère que j'imaginais, rien de ces bunkers de béton où les criminels se terrent en attendant que la tempête passe, rien de ces antres de luxe clinquant que les trafiquants affectionnent pour étaler leur pouvoir avec mauvais goût. C'est une maison ancienne, une bâtisse de pierre blonde et de bois sombre, dont les pièces s'ouvrent les unes sur les autres avec une fluidité silencieuse, et chaque meuble, chaque tableau, chaque rideau semble avoir été choisi non pas pour impressionner mais pour apaiser, pour envelopper, pour offrir à celui qui franchit le seuil la sensation rare d'être enfin à l'abri. Les murs sont tapissés de livres, des centaines de volumes reliés de cuir qui dégagent cette odeur de papier ancien et de cire d'abeille que j'ai
Chapitre 38KyrelLa voiture file dans les rues désertes, les façades défilent derrière les vitres fumées comme des pans de rêve qu'on abandonne derrière soi, et je conduis sans un mot, les mains crispées sur le volant, le regard fixé sur la route qui s'enfonce dans la nuit, pendant que Naelys est assise à côté de moi, recroquevillée sur son siège, les bras serrés autour de son corps, encore tremblante de l'agression qu'elle vient de subir. Sa respiration est courte, saccadée, je l'entends sans avoir besoin de la regarder, et cette respiration, ce souffle qui refuse de se réguler, est la seule trace de la terreur qu'elle a vécue, de cette terreur que j'aurais dû lui éviter, que je n'ai pas su lui éviter, que je ne me pardonnerai jamais.La résidence secrète vers laq
Chapitre 37NaelysLa salle des archives municipales est un sous-sol poussiéreux où le temps semble s'être arrêté dans les années cinquante, avec ses étagères de bois sombre qui ploient sous le poids des registres jaunis et ses néons qui clignotent par intermittence en produisant un bourdonnement d'insecte agonisant, et j'y ai passé la journée entière, penchée sur des liasses de documents que personne n'avait consultées depuis des décennies, à chercher la trace de Marco Varelli, de Lyanna Draxen, de tous ces morts dont les noms s'effacent des mémoires comme les inscriptions sur les tombes anciennes. Mes doigts sont noirs de poussière, mes yeux brûlent de fatigue, mon dos est courbaturé par ces heures passées dans la position inconfortable du chercheur obstiné, mais je n'ai rien trouvé,







