LOGINIl se tait. Le silence est immense. Il remplit la chambre, il remplit mes poumons, il remplit tout ce qui est vide en moi.
Je regarde la photo. Cette petite fille blonde aux mains pleines de pissenlits, ce sourire qui n'a peur de rien. Derrière elle, je vois un arbre, une balançoire, une maison blanche. Devant elle, la vie. Toute la vie. Toute la vie qui était devant elle et qui s'est arrêtée quelque part, qui a déraillé, qu
ÈveL'hôpital apparaît au bout de l'avenue.Je le reconnais avant même de lire le nom. Je reconnais les bâtiments blancs, les fenêtres alignées comme des dents, les antennes sur les toits, les ambulances garées devant les urgences. Je reconnais cette odeur, même à distance, même à travers la vitre fermée de la voiture. Une odeur de désinfectant, de maladie, de mort qui attend son tour.Toute ma vie, j'ai vu les hôpitaux de l'intérieur. En tant que patiente. En tant que fille qui accompagnait sa mère. En tant que personne qui connaît la blancheur des murs, le froid des sols, le bruit des chariots dans les couloirs la nuit. Mais aujourd'hui, c'est différent. Aujourd'hui, j'arrive par la grande porte. Aujourd'hui, je ne suis ni malade ni famille. Aujourd'hui, je suis quelqu'un qui vient mentir à une enfant.La voitu
Elle reprend le peigne. Elle continue à coiffer mes cheveux. Ses doigts glissent sur ma nuque, sur mes tempes, sur mon front. C'est doux. C'est apaisant. C'est comme si elle me préparait pour quelque chose de sacré, de rituel, d'important.· Elle va t'aimer, dit Silvia. Isabella. Elle aime tout le monde. Elle ne fait pas de différence. Elle ne sait pas ce qu'est la méchanceté, la cruauté, la haine. Elle n'a jamais appris. Même à l'hôpital, même avec tout ce qu'elle endure, elle sourit. Elle remercie les infirmières. Elle dit merci à Dieu, le soir, pour une journée de plus. Elle est pleine de lumière. Comme toi.· Je ne suis pas pleine de lumière, je murmure. Je suis vide. Je n'ai rien à donner.· Tu te trompes. Tu as tout à donner. Tu as juste peur. Mais c'est normal. Avoir peur, ce n'est pas être faible.
Salvatore me regarde. Il ne rit pas. Il ne sourit même pas. Il comprend. Il comprend que ce n'est pas une question de robe, que c'est une question de dignité, de respect, de ce qu'on offre à une enfant qui va peut-être mourir.· Silvia va s'occuper de toi, dit-il. Elle a des affaires. Des vêtements. Du maquillage. Tout ce qu'il te faut.· Je ne veux pas de maquillage.· Alors pas de maquillage. Mais laisse-la t'aider. Pour la robe. Pour les cheveux. Pour tout ce qui te fera te sentir bien.Il sort. Silvia entre. Elle a des bras pleins de vêtements, des robes, des jupes, des pulls, des chaussures. Elle pose tout sur le lit, elle me regarde, elle sourit. Un sourire doux, presque maternel, qui ne me demande rien, qui ne m'attend rien, qui est juste là, offert.· On va te trouver quelque chose de joli, dit-elle. Quelque chose qui te plaît. Quelque chose dans lequel tu te sens to
Je ferme les yeux. Mentir à une enfant. Mentir à une petite fille qui croit encore, qui espère encore, qui a confiance. Mentir à Isabella, avec ses yeux pleins de lumière, ses mains pleines de pissenlits, son sourire qui ne demande rien. Est-ce que j'ai le droit ? Est-ce que j'ai le droit de lui mentir, même pour la sauver ?· Je ne veux pas lui mentir, je dis tout bas.· Je sais. Moi non plus. Mais si tu lui dis la vérité, elle aura peur. Et si elle a peur, ça ne marchera peut-être pas. Tu l'as dit toi-même. Ton don, ça dépend des émotions. De la confiance. De quelque chose que tu ne maîtrises pas.Il a raison. Je déteste qu'il ait raison, mais il a raison. Si Isabella a peur, si elle ne me fait pas confiance, si elle ne se laisse pas toucher, si elle ne se laisse pas aimer, mon don ne fonctionnera pas. Je ne pourrai pas la guérir. Elle restera dans son lit, à attendre que bientôt arrive, à attendre que son père ait raison, à attendre que la mort vienne la chercher.· Je veux la voir
ÈveJe me réveille avec la photo sur la poitrine.Le soleil entre par la fenêtre, oblique, doré, presque liquide. Il dessine des rectangles de lumière sur le parquet, sur le lit, sur mes mains. La photo a glissé pendant la nuit, elle est là, contre mon cœur, comme si elle avait toujours été là, comme si elle faisait partie de moi maintenant.Je la regarde. Isabella. Ses pissenlits. Son sourire.Aujourd'hui, je vais lui dire oui.Je me lève. Je ne traîne pas. Je ne réfléchis pas trop. Si je commence à réfléchir, je vais reculer, je vais douter, je vais me souvenir de toutes les fois où mon don m'a vidée, épuisée, presque tuée. Alors je ne réfléchis pas. Je me lève, je passe une robe, je me brosse les cheveux, je regarde mon reflet dans le miroir.Mes yeux sont différents aujourd'hui. Plus clairs. Plus calmes. Il y a quelque chose dedans que je ne reconnais pas. Quelque chose qui ressemble à une décision. Quelque chose qui ressemble à une certitude.Je frappe à la porte. Silvia est dans
Ma vie ne m'a jamais appartenu. Elle appartient à cette lumière qui est en moi. À ce don que je n'ai pas choisi. À ces vies que je peux sauver. À ces mains qui guérissent ce qu'elles touchent, qui donnent ce qu'elles ont, qui se vident pour que d'autres soient pleins.Elle appartient à cette petite fille blonde, aux mains pleines de pissenlits, qui attend son miracle. Qui attend que bientôt arrive. Qui attend que son père ait raison. Qui attend que quelqu'un vienne lui dire que tout va bien, que la lumière revient toujours, que le soleil se lève toujours, que les pissenlits poussent toujours.Je pose mon front contre la vitre. Le verre est froid, il me fait du bien. J'ai chaud. J'ai toujours chaud, depuis que j'utilise mon don. Comme si quelque chose brûlait en moi. Quelque chose qui ne s'éteindra jamais. Quelque chose qui me consume peu à peu. Quelque chose qu







