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Chapitre 2

Auteur: Luna
last update Date de publication: 2026-07-14 06:20:42

À huit heures cinquante-deux, Nora se tenait devant les grilles du centre Saint-Clair avec huit minutes d’avance et presque aucune certitude.

Le bâtiment était encore plus impressionnant que dans ses souvenirs. Sa façade de pierre claire s’élevait sur trois étages, marquée par le temps, les infiltrations et plusieurs années d’abandon. Certaines fenêtres avaient été condamnées par des planches. Des plantes sauvages grimpaient le long des murs. Pourtant, derrière les fissures, Nora distinguait encore l’élégance des anciennes arches et la finesse des sculptures autour de l’entrée.

Ce lieu n’était pas perdu.

Il attendait seulement que quelqu’un accepte de le regarder autrement.

Elle resserra ses doigts autour de la poignée de son sac.

La veille, elle avait à peine dormi. Elle avait passé une partie de la nuit à relire son dossier de candidature, à vérifier ses plans et à calculer combien de temps son cabinet pourrait survivre si cet entretien échouait.

Quatre jours.

Il lui restait toujours quatre jours avant l’échéance de son loyer.

Son téléphone vibra.

Un message de la banque lui rappela qu’un prélèvement avait été rejeté.

Nora éteignit l’écran sans répondre.

Aujourd’hui, elle n’était pas une femme au bord de la faillite. Elle était une architecte venue défendre le projet le plus important de sa carrière.

Elle poussa la grille.

À l’intérieur de la cour, un homme se tenait devant l’une des ailes du bâtiment. Il portait un manteau sombre, sans parapluie malgré la pluie fine. Les mains dans les poches, il observait une série de fenêtres murées.

Il ne ressemblait ni à un gardien ni à un ouvrier.

Nora ralentit.

— Excusez-moi, lança-t-elle. L’entrée principale est-elle ouverte ?

L’homme tourna la tête.

Il devait avoir un peu plus de trente ans. Grand, les cheveux bruns légèrement humides, il avait le regard calme de ceux qui prenaient le temps d’analyser avant de répondre.

— Pas encore, dit-il. Vous êtes en avance.

— Vous savez qui je suis ?

— J’imagine que vous êtes l’architecte attendue à neuf heures.

Nora fronça légèrement les sourcils.

— Et vous êtes ?

— Damien.

Il ne donna pas de nom de famille.

Elle attendit une seconde, mais il ne sembla pas disposé à en dire davantage.

— Vous travaillez pour la fondation ?

— D’une certaine manière.

La réponse l’agaça immédiatement.

— C’est très précis.

Une lueur amusée traversa son regard.

— Vous posez toujours autant de questions avant un entretien ?

— Seulement lorsque je trouve un inconnu seul sur un chantier fermé.

— Je pourrais vous retourner la remarque.

Nora jeta un coup d’œil à sa montre.

— Moi, j’ai rendez-vous.

— Et moi, j’ai une clé.

Il sortit un trousseau de sa poche et se dirigea vers l’entrée latérale.

Nora le suivit sans cacher sa méfiance.

— Vous auriez pu commencer par là.

— Vous auriez pu commencer par vous présenter.

— Nora Morel.

— Je sais.

Elle s’arrêta.

— Comment ?

Damien ouvrit la porte.

— Votre nom est écrit sur le dossier que vous serrez contre vous depuis cinq minutes.

Nora baissa les yeux vers la chemise cartonnée où une étiquette portait effectivement son nom.

Elle se sentit légèrement ridicule.

— Très observateur.

— C’est utile dans ce bâtiment.

Il lui céda le passage.

L’intérieur était froid et plongé dans une lumière grise. L’ancien hall conservait les traces de sa splendeur passée : un escalier monumental, des colonnes sculptées, un sol en mosaïque presque entièrement recouvert de poussière.

Nora oublia aussitôt son irritation.

Elle avança lentement, émerveillée.

— Les photographies ne lui rendent pas justice.

— Elles cachent surtout les dégâts.

Elle s’accroupit près du sol et passa le bout de ses doigts sur une partie dégagée de la mosaïque.

— Elle peut être restaurée.

— À quel prix ?

Nora releva la tête.

— Vous posez toujours la question du prix avant celle de la valeur ?

Damien soutint son regard.

— Lorsqu’une fondation doit financer des dizaines de projets, oui.

Elle se redressa.

— Remplacer ce sol coûterait peut-être moins cher aujourd’hui. Mais dans dix ans, vous aurez un revêtement sans histoire et un bâtiment qui ressemblera à tous les autres.

— L’histoire ne paie pas les factures.

— Non. Mais détruire tout ce qui donne une âme à un lieu n’est pas une économie. C’est une perte qu’on ne peut pas toujours réparer.

Son expression changea légèrement, comme si cette réponse l’avait surpris.

— Vous semblez déjà avoir décidé ce qui doit être conservé.

— C’est mon métier.

— Votre métier consiste aussi à respecter un budget.

Nora sentit sa patience diminuer.

— Vous êtes chargé de tester tous les candidats avant leur entretien ?

— Seulement ceux qui affirment pouvoir sauver un bâtiment que trois cabinets ont déjà jugé trop coûteux.

— Je n’ai jamais affirmé pouvoir tout sauver.

— Votre dossier le laisse penser.

— Mon dossier dit qu’il faut comprendre la structure avant de décider quoi détruire.

Damien se dirigea vers l’escalier.

— Alors venez comprendre.

Ils montèrent jusqu’au premier étage.

Plusieurs couloirs étaient fermés par des barrières. Dans une ancienne salle commune, une partie du parquet avait gondolé sous l’humidité. Au fond, une fresque recouvrait le mur principal, presque invisible sous des couches de peinture beige.

Nora s’en approcha.

— Qui a donné l’ordre de repeindre ça ?

— Probablement quelqu’un qui trouvait la fresque trop ancienne.

— Ou quelqu’un qui n’avait aucun goût.

Damien étouffa un rire.

— Vous dites toujours exactement ce que vous pensez ?

— Cela me coûte parfois cher.

La réponse lui échappa avant qu’elle puisse la retenir.

Le souvenir de Monsieur Vautrin traversa son esprit. Son contrat perdu. Les factures. Les 684 euros.

Damien l’observa plus attentivement.

— Un problème avec un autre chantier ?

Nora referma son visage.

— Rien qui concerne cet entretien.

Elle ouvrit son dossier et sortit plusieurs plans.

— D’après les documents transmis, cette aile devait accueillir les salles de formation. Mais l’accès prévu pour les personnes à mobilité réduite obligerait à supprimer une partie de l’escalier d’origine.

— C’est exactement ce qui est prévu.

— Alors le projet actuel est mauvais.

Damien haussa un sourcil.

— Vous n’avez pas encore rencontré le conseil et vous critiquez déjà ses décisions ?

— Vous m’avez demandé de comprendre le bâtiment.

— Pas d’insulter ceux qui financent sa rénovation.

— Je n’insulte personne. Je dis simplement qu’on peut installer l’accès dans l’aile est, en utilisant l’ancienne entrée de service. Cela préserverait l’escalier et améliorerait la circulation.

— L’aile est est condamnée.

— Pourquoi ?

— Problèmes de structure.

— Vous avez les rapports ?

— Oui.

— Je veux les voir.

Il croisa les bras.

— Vous exigez beaucoup pour quelqu’un qui n’a pas encore obtenu le contrat.

— Et vous me posez beaucoup de questions pour quelqu’un qui ne m’a toujours pas expliqué son rôle.

Un silence tendu s’installa entre eux.

Nora ne savait pas qui il était, mais une chose était certaine : Damien n’était pas un simple employé. Sa façon de parler du budget, du conseil et des décisions de la fondation révélait qu’il connaissait parfaitement le projet.

Il s’approcha de la fresque et observa les lignes dissimulées sous la peinture.

— Pourquoi tenez-vous autant à préserver les anciennes choses ?

La question, posée plus doucement, la surprit.

— Parce que les gens confondent souvent abîmé et inutile.

— Et vous pensez que tout mérite une seconde chance ?

Nora pensa à Paul, à son entreprise détruite et à la boîte qu’elle avait laissée fermée sur le tapis de son salon.

— Pas tout, répondit-elle. Mais on ne peut pas le savoir avant d’avoir regardé sous les dégâts.

Damien tourna les yeux vers elle.

Pendant quelques secondes, son attitude distante disparut.

Puis des voix s’élevèrent dans le couloir.

Une femme élégante entra dans la pièce, suivie de deux hommes en costume. Lorsqu’elle aperçut Damien, elle s’immobilisa.

— Monsieur Roche, nous vous cherchions partout.

Nora sentit son souffle se couper.

Elle se tourna lentement vers lui.

Damien Roche.

L’homme qu’elle avait pris pour un simple responsable appartenait à la famille propriétaire de la fondation.

Peut-être même était-il celui qui allait décider de l’avenir de son cabinet.

La femme lui tendit un dossier.

— Votre grand-père veut connaître votre décision avant la réunion.

Damien ne quitta pas Nora des yeux.

— Justement, répondit-il. Je crois que je viens de la prendre.

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