Se connecterLe silence tomba dans la pièce.
Nora fixa Damien, incapable de prononcer un mot. Monsieur Roche. Le nom résonnait encore dans son esprit. L’homme avec qui elle venait de débattre pendant près d’une heure n’était pas un simple responsable de projet. Il appartenait à la famille qui finançait la restauration du centre Saint-Clair. Elle sentit la chaleur lui monter au visage. — Vous… vous auriez pu me le dire. Damien ne répondit pas immédiatement. La femme élégante s’approcha de lui. — Le conseil vous attend dans la salle de réunion. — J’arrive dans cinq minutes. Elle acquiesça avant de quitter la pièce avec les deux hommes. Dès qu’ils furent seuls, Nora referma brutalement son dossier. — Vous m’avez laissée parler comme une idiote. — Je vous ai laissée parler librement. — Ce n’est pas la même chose. — Si je m’étais présenté comme Damien Roche dès notre rencontre, est-ce que vous m’auriez répondu avec la même sincérité ? Elle ouvrit la bouche… Puis la referma. Non. Elle aurait choisi chacun de ses mots. Elle aurait évité de critiquer les décisions de la fondation. Elle se serait probablement montrée beaucoup plus prudente. Cette simple pensée l’agaça encore davantage. — Vous m’avez piégée. — Je voulais connaître votre véritable opinion. — Sans me prévenir. — Oui. Nora secoua la tête. — Je déteste ce genre de méthode. — Pourtant, elle fonctionne. Elle le regarda droit dans les yeux. — Peut-être. Mais elle ne donne pas confiance. Pendant quelques secondes, Damien resta silencieux. Puis il hocha légèrement la tête. — Vous avez raison. Cette réponse la surprit. Elle s’attendait à ce qu’il se défende. Pas qu’il reconnaisse son erreur. — Je vous présente mes excuses. Nora resta déstabilisée. Les hommes de pouvoir qu’elle avait rencontrés jusque-là trouvaient toujours une justification à leurs actes. Lui venait simplement de s’excuser. — Merci…, répondit-elle plus calmement. Damien désigna le couloir. — Venez. Le conseil vous attend malgré tout. Ils traversèrent plusieurs salles jusqu’à une grande pièce où une longue table en chêne occupait le centre. Quatre personnes s’y trouvaient déjà. Deux hommes. Deux femmes. Tous levèrent les yeux lorsque Nora entra. Elle sentit immédiatement leurs regards glisser sur son manteau encore humide, ses chaussures couvertes de poussière et son dossier usé. Une femme d’une cinquantaine d’années prit la parole. — Madame Morel, asseyez-vous. Nora obéit. Devant elle, un épais dossier portait son nom. L’homme aux cheveux gris assis à l’autre bout de la table consulta quelques feuilles. — Votre cabinet existe depuis seulement six mois. — Oui. — Vous n’avez jamais dirigé un chantier de cette ampleur. — C’est exact. — Alors pourquoi devrions-nous vous faire confiance ? Nora inspira profondément. — Parce que je ne vous dirai jamais ce que vous avez envie d’entendre. Un léger silence suivit. Elle poursuivit. — Si un bâtiment doit être démoli, je le dirai. — Et s’il peut être sauvé, je me battrai pour lui. L’homme croisa les mains. — Même si cela coûte davantage ? — Oui. La femme élégante intervint. — Les trois cabinets précédents ont tous conseillé de détruire l’aile est. Nora ouvrit immédiatement son dossier. — Parce qu’ils se sont concentrés sur les dégâts visibles. Elle étala plusieurs plans. — Regardez ici. Tous se penchèrent. — La structure principale est encore solide. Elle fit glisser son doigt. — Si l’on renforce ces trois points porteurs, nous pouvons conserver plus de soixante-dix pour cent du bâtiment. — Et l’escalier ? — Il restera intact. Le silence revint. Damien observait Nora sans intervenir. Il remarqua une chose. Lorsqu’elle parlait d’architecture… Elle oubliait complètement qu’elle passait un entretien. Elle ne cherchait plus à convaincre. Elle expliquait simplement ce qu’elle aimait. Cette passion était impossible à jouer. Le président du conseil referma lentement le dossier. — Savez-vous combien coûterait votre solution ? Nora annonça le montant. L’un des administrateurs leva aussitôt les yeux. — C’est presque quinze pour cent plus cher. — Aujourd’hui. Elle soutint son regard. — Dans vingt ans, ce sera l’inverse. La salle resta silencieuse. Puis Damien prit enfin la parole. — C’est aussi mon avis. Tous les regards se tournèrent vers lui. Le président fronça les sourcils. — Tu soutiens cette proposition ? — Oui. — Tu es conscient qu’elle dépasse le budget initial ? — Je suis surtout conscient qu’elle évite de détruire une partie de l’histoire de ce bâtiment. Le président soupira. — Très bien. Il referma le dossier. — Nous donnerons notre réponse d’ici quarante-huit heures. Nora sentit son cœur se serrer. Quarante-huit heures… Elle n’avait pas quarante-huit heures. Elle avait besoin de cette réponse aujourd’hui. Elle rassembla calmement ses documents. — Merci de m’avoir reçue. Elle se leva. Personne ne remarqua que ses mains tremblaient. Sauf Damien. Lorsqu’elle quitta la salle, il la suivit quelques secondes plus tard. Il la retrouva dans la cour. Elle regardait le vieux bâtiment sans vraiment le voir. — Vous êtes inquiète. Nora esquissa un sourire fatigué. — Vous observez beaucoup. — C’est mon défaut. Elle hésita. Puis souffla : — Si je n’obtiens pas ce chantier… …je vais devoir fermer mon cabinet. Damien resta silencieux. Pour la première fois depuis le début de leur rencontre… Il comprit que cette femme ne défendait pas seulement un bâtiment. Elle défendait toute sa vie.Le lendemain matin, Nora arriva au Théâtre des Lumières avec l’esprit plus léger.Refuser la proposition du groupe lui avait permis de retrouver une certitude qu’elle avait presque oubliée : elle voulait rester maîtresse de son travail.Pourtant, une autre question occupait désormais ses pensées.L’Académie Auguste-Valmont.Avant de prendre une décision, elle voulait voir le lieu choisi par Édouard.Mais elle ne comptait pas accepter simplement parce que la famille Roche lui faisait confiance.Elle devait savoir si elle croyait réellement au projet.Au Théâtre des Lumières, le renforcement du premier balcon avançait.Nora rejoignit immédiatement les ingénieurs.— Les travaux d’hier ont tenu ?Le responsable lui tendit les résultats des contrôles.— Parfaitement. Nous pouvons continuer sur le deuxième point de renforcement.Nora parcourut les chiffres avant de lever les yeux vers la structure.— Très bien. Mais les boiseries restent protégées jusqu’à la fin des travaux.— Bien sûr.Ell
Le vendredi matin, Nora arriva dans son cabinet avec une décision déjà prise.Pendant trois jours, elle avait réfléchi à la proposition du groupe qui souhaitait l’engager sur plusieurs projets prestigieux.Elle avait étudié les chiffres.Les avantages.La sécurité financière.La visibilité que ce contrat pouvait apporter à son cabinet.Mais chaque fois qu’elle essayait de s’imaginer pendant deux années à superviser des projets choisis par d’autres, la même sensation revenait.Ce n’était pas la carrière qu’elle voulait construire.Elle prit son téléphone et composa le numéro du directeur.— Bonjour, Madame Morel. J’attendais justement votre appel.— Bonjour. J’ai pris ma décision.Un court silence suivit.— Je vous écoute.Nora inspira profondément.— Votre proposition est exceptionnelle et je vous remercie sincèrement pour votre confiance. Mais je ne peux pas l’accepter.L’homme sembla surpris.— Puis-je vous demander pourquoi ?— Parce que j’ai créé mon cabinet pour rester libre de c
Nora dormit peu cette nuit-là.La proposition professionnelle était restée sur la table de son salon, enfermée dans son dossier.Deux années de contrats garantis.Des projets prestigieux.Une rémunération qui permettrait à son cabinet de changer complètement de dimension.Sur le papier, refuser semblait presque insensé.Pourtant, les paroles de Damien continuaient de résonner dans son esprit.Pense à ce que tu veux construire pour toi.Le lendemain matin, elle arriva au Théâtre des Lumières avec la même question en tête.Mais dès qu’elle franchit les portes du chantier, elle décida de laisser sa décision personnelle de côté.Les artisans avaient besoin d’elle.Et aujourd’hui, une étape importante les attendait.Les anciennes boiseries des balcons devaient être démontées.Nora rejoignit les restaurateurs.— Toutes les pièces ont été photographiées ?— Oui.— Numérotées ?— Également.Elle vérifia elle-même les documents avant de donner son accord.— Très bien. Vous pouvez commencer.Le
Deux jours plus tard, Nora reçut trois propositions professionnelles à quelques heures d’intervalle.La première concernait la restauration d’un ancien hôtel particulier.La deuxième venait d’une ville voisine qui souhaitait réhabiliter une bibliothèque historique.La troisième était beaucoup plus importante.Un groupe spécialisé dans la restauration de bâtiments prestigieux lui proposait de superviser plusieurs projets pendant les deux prochaines années.Assise seule dans son cabinet, Nora relut cette dernière proposition.Le montant proposé était considérable.Bien supérieur à tout ce qu’elle avait gagné jusque-là.Mais une condition attira immédiatement son attention.Elle devrait consacrer l’essentiel de son temps aux projets du groupe.Cela signifiait réduire considérablement son implication au Théâtre des Lumières.Et surtout, probablement renoncer à l’Académie Auguste-Valmont.Nora referma le dossier.Pour la première fois depuis longtemps, elle ne savait pas immédiatement quel
Le lendemain matin, Nora arriva au Théâtre des Lumières avant le début du tournage du reportage.Claire Dumas l’attendait déjà dans le hall avec une petite équipe de journalistes.Des caméras avaient été installées près de la scène principale, mais Nora avait posé une condition : le reportage ne devait pas seulement parler d’elle.Les artisans devaient également être mis en valeur.— Tout est prêt ? demanda Claire.— Presque. Je veux d’abord vérifier que le tournage ne gênera pas les travaux.Claire sourit.— Même devant les caméras, vous pensez encore au chantier.— Le théâtre passe avant le reportage.Quelques minutes plus tard, Nora rejoignit les artisans pour organiser leur journée.Les travaux de consolidation des balcons continuaient, tandis que les restaurateurs travaillaient sur les peintures anciennes du plafond.Nora vérifia chaque zone avant de donner son accord.Seulement ensuite, elle accepta de rejoindre les journalistes.L’interview commença au milieu de la grande salle
Le Théâtre des Lumières s’éveillait doucement sous les premiers rayons du soleil.Les ouvriers avaient déjà commencé leur journée lorsque Nora arriva sur le chantier.Elle traversa lentement le hall principal avant de rejoindre les ingénieurs qui l’attendaient au pied du grand escalier.— Bonjour à tous.— Bonjour, Madame Morel.Le chef de chantier déroula les nouveaux plans sur une grande table.— Aujourd’hui, nous devons commencer les travaux de consolidation des balcons.Nora examina attentivement les documents.— Les analyses sont toutes validées ?— Oui.Les ingénieurs ont confirmé que nous pouvions commencer.Elle prit encore quelques minutes pour vérifier chaque détail.Puis elle referma le dossier.— Très bien.Mais je veux qu’un contrôle soit effectué à la fin de chaque journée.Personne ne prendra de raccourci sur ce chantier.Toute l’équipe acquiesça.Depuis le Centre Saint-Clair, chacun connaissait son niveau d’exigence.Pendant ce temps, Damien retrouvait Édouard à la Fon







