Home / Romance / Les amants maudits / Le Silence des Murs

Share

Le Silence des Murs

last update publish date: 2026-09-09 02:29:53

L’orage qui menaçait la capitale depuis le début de la soirée n’avait rien de comparable à la tempête qui s’annonçait à l’intérieur du domaine des Valtierre. Hubert était rentré de ses bureaux peu avant minuit, le visage plus fermé qu’à l’accoutumée. La fusion singapourienne, pourtant si proche d’aboutir, se heurtait à des complications administratives de dernière minute. Pour un homme habitué à plier la réalité à sa volonté, chaque contretemps était une insulte personnelle. Et ce soir, c’est Laurale qui allait en payer le prix.

Dans le grand salon de l’aile privée, la tension était à son paroxysme. Laurale, encore vêtue de sa robe de satin vert émeraude, se tenait debout près de la cheminée éteinte. Hubert, lui, faisait les cent pas, son verre de scotch à la main, l’index pointé vers elle comme une arme.

— Tu penses que je ne sais pas, Laurale ? Sa voix, étonnamment basse, n’en était que plus terrifiante. Tu penses que je ne vois pas les rapports de mes équipes ? Tu as passé la moitié de la soirée d’hier à fixer ce miroir dans cette galerie misérable, l’air absente, comme une idiote devant un hochet. Des journalistes m'ont demandé si mon épouse souffrait de mélancolie ! Tu me ridiculises !

— Je n’ai fait que regarder une œuvre, Hubert, répondit-elle d’une voix qu’elle s'efforça de détacher de sa propre peur. Tu m’as demandé de te représenter, c'est ce que j'ai fait.

— Tu m’as représenté comme une poupée dégonflée ! tonna-t-il soudain, projetant son verre contre le marbre de la cheminée.

Le cristal vola en éclats, manquant de peu les escarpins de la jeune femme. Laurale ne bougea pas d'un millimètre, habituée à ces éclats de fureur, mais ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa robe.

— Regarde-toi, continua Hubert en s’approchant d’elle, le visage déformé par un mépris froid. Tu n’es rien sans mon nom. Rien. Sais-tu ce qu'était ton père avant que je ne signe ce chèque ? Un cadavre en sursis. Un vieil homme pathétique qui s'apprêtait à pourrir dans une cellule de prison. Je t’ai sortie de la boue, je t’ai parée de diamants, je t’ai donné une existence. Et en échange, j'attends une vitrine impeccable. Pas une femme absente qui donne l'impression d'être à l'agonie devant mes invités.

Il attrapa violemment le bras de Laurale, sa poigne de fer s'enfonçant dans sa peau nue.

— Tu vas te reprendre, ma chérie. Dès demain, tu appelleras la presse pour ce gala de charité. Tu souriras. Tu seras la femme comblée et soumise que j’ai achetée. Si je vois encore une seule fois ce regard vide, je coupe les fonds de la clinique de ton père dès le lendemain. Est-ce bien clair ?

Laurale sentit les larmes de l'humiliation lui brûler les yeux, mais elle hocha la tête, la gorge trop serrée pour articuler le moindre mot.

De l’autre côté de la lourde porte en chêne massif, dans le couloir plongé dans la pénombre, Basile était de faction. Officiellement, sa mission était d'assurer la sécurité périmétrique du couple. Officieusement, il était le témoin impuissant d'un meurtre psychologique.

Chaque mot de Hubert, chaque insulte, chaque bruit de verre brisé traversait le bois pour venir le frapper en plein cœur. Posté au garde-à-vous, les bras le long du corps, l’ancien militaire bouillait intérieurement. Une fureur noire, sauvage, qu'il n'avait pas ressentie depuis ses pires années sur les champs de bataille, lui montait aux tempes. Ses mâchoires étaient si contractées que ses dents menaçaient de se briser.

Ses mains, dissimulées derrière son dos, s'étaient fermées en des poings si serrés que ses phalanges blanchissaient sous la tension. Son cœur battait à tout rompre, non pas de peur, mais d'une rage impatiente. Son instinct de soldat, son instinct d'homme, lui hurlaient d'enfoncer cette porte d’un coup de pied, de saisir Hubert par la gorge et de lui faire ravaler son arrogance et sa cruauté. Il s'imaginait déjà le plaquer contre le mur, sentir la fragilité de son cou sous ses doigts puissants, et lui arracher ce sourire méprisant.

Respire. Garde ton calme. Ne bouge pas, se répétait-il en boucle, luttant contre ses propres pulsions.

Mais le bruit d'une gifle étouffée, suivi d’un faible gémissement de Laurale, fit voler en éclats son détachement professionnel.

Le bras de Basile bougea d’un réflexe purement instinctif. Sa main droite se posa sur la crosse de son arme sous sa veste, tandis que ses yeux gris d’orage se fixaient sur la poignée de cuivre de la porte. Il fit un demi-pas en avant, prêt à transgresser toutes les lois de la république et de son contrat pour aller arracher Laurale aux griffes de ce monstre. Le pouvoir de Hubert, sa fortune, l’empire Valtierre… Tout cela ne pesait rien face à la détresse de la femme dont il avait épousé le regard la nuit précédente.

C'est à cet instant que la voix de Hubert s'éleva à nouveau, plus proche de la porte.

— Je sors. Je dors à l’hôtel de la filiale ce soir. Je ne veux pas voir ta mine défaite à mon réveil. Tâche d’être présentable pour la fin de la semaine.

Le bruit des pas lourds de Hubert se rapprocha de l'entrée. Basile, dans un effort de volonté surhumain, relâcha sa prise sur son arme et reprit sa posture de marbre, le regard fixé droit devant lui, le visage vidé de toute émotion.

La porte s’ouvrit brutalement. Hubert de Valtierre apparut, réajustant les boutons de sa veste de costume, l'air à peine essoufflé, comme s'il venait simplement de clore une réunion de routine. Son regard bleu et glacial se posa une fraction de seconde sur Basile.

— Veillez à ce que personne n'entre, Basile. Et que ma femme reste dans ses appartements. Elle a besoin de réfléchir à ses priorités.

— Bien, Monsieur, répondit Basile.

Sa voix était un filet de voix basse, si sourde et si contenue qu'elle semblait sortir d'un tombeau. Hubert ne remarqua rien, trop infatué de sa propre puissance, et s'éloigna d'un pas rapide le long du couloir.

Dès que les pas de Hubert s'estompèrent dans l'escalier d'honneur, le silence retomba sur l'aile privée. Un silence de mort, lourd de larmes et de débris de verre.

Basile ne réfléchit plus. Il tourna la poignée et poussa la porte du salon.

Laurale était restée au même endroit, les bras croisés sur sa poitrine comme pour maintenir ensemble les morceaux de son âme brisée. Une légère marque rouge barrait sa joue gauche, et ses épaules étaient secouées de sanglots silencieux. À l'apparition de Basile, elle leva les yeux, remplis d'une honte immense. Elle ne voulait pas qu'il la voie ainsi, humiliée, détruite, réduite à l'état d'objet de colère.

— Partez, Basile... murmura-t-elle en détournant le visage. S'il vous plaît. Ne me regardez pas.

Basile ne répondit pas. Il referma la porte derrière lui et s'avança d'un pas rapide, balayant les débris de cristal d'un revers de botte. Il s'arrêta juste devant elle. Sans un mot, avec une douceur infinie qui contrastait totalement avec la violence de la scène précédente, il leva sa main et effleura du bout des doigts la joue meurtrie de Laurale.

Ce contact physique, après l'horreur de l'humiliation, fit capituler la jeune femme. Elle laissa échapper un sanglot plus fort et abandonna sa tête contre la poitrine massive de Basile.

L'ancien soldat referma ses bras puissants autour d'elle, l'enveloppant tout entière dans son étreinte protectrice. Il enfouit son visage dans ses cheveux parfumés au jasmin, sentant le corps de la jeune femme vibrer contre le sien. Sa rage contre Hubert s'était transformée en une promesse absolue, un serment muet gravé dans le sang.

— Je vous avais dit que vous n'étiez plus seule, chuchota-t-il contre son oreille, sa voix tremblante d'une émotion contenue. Il ne vous touchera plus jamais, Laurale. Je vous le jure. Plus jamais.

Dans les bras de son gardien, au milieu des ruines de sa cage dorée, Laurale cessa de pleurer. Le piège venait de se refermer sur eux, mais dans la chaleur de cette étreinte interdite, la malédiction de leur amour devenait leur seule vérité.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Les amants maudits   Le Souffle du Bourreau

    Le silence de la nuit était redevenu le maître absolu des appartements privés. Dans le grand lit dévasté, les draps de soie noire n'étaient plus qu'un océan de plis et de froissements, témoins muets de l'embrasement de leurs corps. Laurale reposait la tête sur le torse puissant de Basile, écoutant le rythme enfin apaisé de son cœur. La main du soldat caressait distraitement la cambrure de son dos nu, dans un geste d'une tendresse possessive qui contrastait avec la fureur de leur étreinte. Ils flottaient dans cette léthargie délicieuse et coupable qui suit les grands cataclysmes charnels.Soudain, le corps de Basile se figea. Sa main s’arrêta net sur la peau de Laurale.Chaque muscle de son dos se tendit comme un câble d'acier sous tension. Ses yeux gris d'orages, quelques secondes plus tôt embrumés de sommeil et de plaisir, s'ouvrirent, d'une clarté de prédateur.— Basile ? murmura Laurale, surprise par ce changement d'atmosphère subit. Qu'est-ce qu'il y a ?— Chut, fit-il d'un ton se

  • Les amants maudits   L’Heure du Crime

    Vingt heures. Le crépuscule étirait ses ombres mauves sur les façades de pierre de la demeure, installant un calme trompeur sur le domaine. C’était l’heure du dîner du personnel de maison, un intermède de quarante-cinq minutes durant lequel les domestiques, les cuisiniers et les intendants se rassemblaient dans l’office du sous-sol. À l'étage noble, les couloirs se vidaient de leurs pas feutrés. La prison dorée s'endormait pour un court répit, laissant Laurale seule dans l'immensité de sa suite privée.Elle n'avait pas dîné. Assise sur la méridienne de velours bleu nuit de son boudoir, elle fixait la porte close. Sa robe gris anthracite de la journée était froissée, déboutonnée de quelques crans au col pour laisser sa gorge respirer. La tension de l'après-midi, cette proximité étouffante dans la galerie des tableaux, s'était muée en une attente fébrile. Elle savait que la corde était trop tendue. Elle savait que l’un d’eux allait céder.Le déclic fut presque imperceptible.La poignée

  • Les amants maudits   Le Poids du Secret

    La lumière blanche du matin succéda à la fureur de l'orage, lavant le ciel de ses teintes de soufre pour ne laisser qu'une clarté crue, presque clinique. Dans sa chambre, Laurale s'était éveillée bien avant l'aube, le corps encore vibrant des secousses de la veille, mais l'esprit submergé par une ombre nouvelle. Le réveil n'apportait pas la délivrance, il apportait la réalité.Sur son drap de lit resté désespérément lisse, elle fixait ses propres mains. Elles avaient touché la peau brûlante d'un autre homme. Elles avaient pactisé avec l'interdit. Dans le silence oppressant du domaine, la culpabilité s'installa, lourde, visqueuse, s'insinuant dans la moindre de ses pensées. Si Hubert découvrait ce qui s'était passé dans la serre, la survie de son père et sa propre existence voleraient en éclats. La peur, froide et méthodique, venait de remplacer l'ivresse de la transgression.Elle passa la matinée enfermée, prétextant une migraine auprès de la gouvernante. Mais à treize heures, l'enfer

  • Les amants maudits   L'Embrasement du Verre

    Le fracas de la tempête s’atténua d’un coup lorsque Basile poussa la lourde porte métallique de la serre, y entraînant Laurale avant de la refermer derrière eux. À l’intérieur, le vacarme de l'orage se transforma en un tambourinement assourdissant sur les milliers de vitres de la structure. L’air y était chaud, moite, saturé de l’odeur de la terre noire et des essences capiteuses des fleurs exotiques. Un climat tropical, étouffant, qui trancha radicalement avec la fraîcheur de la pluie dont ils étaient encore ruisselants.Ils étaient essoufflés, le cœur battant à tout rompre. Laurale se tenait au milieu de l’allée centrale, les bras ballants, l'eau coulant en cascades de ses cheveux sombres pour imbiber le sol de gravier blanc. Sa robe de coton gris, collée à sa peau comme une seconde enveloppe, dessinait sans la moindre pudeur la cambrure de ses hanches, la ligne de ses jambes et le relief de sa poitrine tendue par le froid et l’excitation.Basile restait près de la porte, les muscle

  • Les amants maudits   Le Baptême de l'Orage

    Le ciel sur la capitale avait fini par céder sous le poids de l’encre et du soufre. Dès la fin de l’après-midi, les nuages s’étaient amassés au-dessus du domaine des Valtierre, lourds, ventrus, d’un violet presque noir qui effaçait la ligne d’horizon. Puis, la première estocade du tonnerre avait ébranlé les vitrines du château. Une pluie diluvienne, sauvage et verticale, s’était abattue sur le parc, transformant les pelouses impeccables en un marécage de boue et de feuilles arrachées.À l’étage, Laurale étouffait. Hubert était parti depuis vingt-quatre heures à peine, mais la demeure, vidée de sa présence, lui semblait paradoxalement plus étroite que jamais. L’air intérieur, saturé par la climatisation et le parfum des lys blancs disposés dans les vases de Sèvres, lui brûlait les poumons. Chaque seconde passée entre ces murs lambrissés augmentait l’électricité qui lui courait sous la peau depuis sa rencontre manquée avec Basile au bord de la piscine.Elle n’en pouvait plus d’attendre.

  • Les amants maudits   Le Répit Électrique

    Le vrombissement lourd du moteur de la limousine noire s’estompa le long de l'allée des hêtres, laissant derrière lui un silence inhabituel. Sur le perron de la demeure, Laurale observa les imposantes grilles de fer forgé se refermer. Hubert venait de partir pour Francfort. Trois jours. Soixante-douze heures de négociations exclusives et de fusions bancaires qui, pour elle, résonnaient comme une libération conditionnelle.Aussitôt, l’air du domaine sembla s'alléger. Le personnel de maison troqua sa rigidité protocolaire contre des gestes plus souples, et le château, d'ordinaire si semblable à un mausolée, retrouva une brise de vie. Mais pour Laurale, cette légèreté apparente était un leurre. L’absence du maître des lieux ne faisait que braquer les projecteurs sur l’autre présence masculine de la maison. Celle qui ne la quittait jamais.Dès le premier après-midi, la liberté retrouvée prit une tournure obsessionnelle. Sans Hubert pour imposer ses rituels de soumission, Laurale décida de

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status