INICIAR SESIÓNChapitre 3
Soren
Je ne dors pas.
Le bureau est plongé dans l’obscurité, éclairé seulement par la lueur vacillante d’une chandelle qui achève de se consumer sur le coin de ma table de travail. Les dossiers du Nord sont empilés devant moi, parchemins jaunis et cartes déployées, mais je ne les vois plus depuis longtemps. Mon regard dérive vers la fenêtre, vers le parc argenté par la lune, vers le bassin où je l’ai surprise tout à l’heure, pieds nus dans l’eau, sa robe trempée, ses cheveux défaits.
Éléna.
Je n’aurais pas dû la suivre dans les jardins, mais je l’ai fait, poussé par une impulsion que je ne me connaissais plus. Quelque chose dans sa silhouette solitaire au bord de l’eau m’a étreint la poitrine comme un poing. Elle était si belle dans le clair de lune, si fragile et si fière à la fois, ses pieds nus plongés dans l’onde comme une dryade égarée. J’ai failli m’avancer, poser ma main sur son épaule, lui demander pourquoi elle était triste. Mais j’ai reculé. Comme toujours.
La porte du bureau est fermée à clé, mais le bruit de la fête filtre encore à travers les boiseries, rumeur affaiblie de rires et de musique. Lysandra doit encore être en bas, à papillonner autour des derniers invités. Elle est belle, Lysandra. Vive, brillante, dangereuse comme une flamme. Mon père l’avait choisie pour moi avant sa mort, il me l’avait présentée comme l’épouse idéale, l’alliance parfaite pour consolider nos frontières du Nord. J’avais refusé. J’avais choisi Éléna.
Mon père n’a jamais compris ce choix. Moi non plus, peut-être.
Je repousse ma chaise, me lève, marche jusqu’à la fenêtre. Le verre est froid sous mes doigts. Dans le reflet, je distingue mon propre visage, anguleux, sévère, marqué par des années de discipline militaire. J’ai trente-quatre ans, et je commande à des armées, à des provinces, à des hommes qui tuent sur un signe de ma main. Je suis le seigneur de Valdoria, le maître des Marches du Nord, le fils de mon père. Et pourtant, quand je croise le regard miel de mon épouse, je redeviens ce garçon de dix-sept ans que l’on a surpris en train de pleurer dans les écuries et que l’on a fouetté pour cela.
Un Drakhar ne pleure pas. Un Drakhar n’aime pas. Aimer, c’est s’affaiblir. Aimer, c’est donner à l’ennemi une prise sur votre âme. Mon père me l’a répété assez souvent pour que les mots s’incrustent dans ma chair comme un fer rouge. Et j’ai obéi. Toute ma vie, j’ai obéi. Je suis devenu ce seigneur de marbre, cet époux lointain, ce père absent. J’ai tout fait pour ne pas ressembler à l’homme faible que mon père méprisait, celui qui aurait pu s’agenouiller devant une femme et lui offrir son cœur.
Mais Éléna est entrée dans ma vie avec ses yeux miel et ses mains tachées d’encre, et j’ai failli tout oublier. Les premiers mois de notre mariage, j’étais heureux. Un bonheur terrifié, un bonheur qui regardait par-dessus son épaule, un bonheur que je cachais comme un vice honteux. Le jour où elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai ressenti une joie si violente que j’ai cru que ma poitrine allait exploser. Je n’ai rien montré, bien sûr. J’ai hoché la tête, sobrement, comme si elle m’apprenait une nouvelle insignifiante. Et le soir, seul dans ce même bureau, j’ai pleuré pour la première fois depuis l’enfance. En silence. Sans témoin. Comme on commet un crime.
Un bruit de pas dans le couloir. Je me détourne de la fenêtre, tends l’oreille. Les pas sont légers, féminins, et ils s’arrêtent devant ma porte. On gratte au battant.
— Soren ? C’est moi.
Lysandra.
Je ferme les yeux un instant, rassemble ma patience, et vais ouvrir. Elle se tient dans l’encadrement, sa robe écarlate luisant dans la pénombre du couloir comme une flaque de sang. Elle a légèrement défait son chignon, et des boucles auburn cascadent sur ses épaules nues. Elle sourit, un sourire de triomphe discret, et pose la main sur le chambranle, m’enfermant dans l’espace étroit de sa présence.
— La fête s’achève, dit-elle. Je voulais vous remercier pour cette soirée. Tout était parfait.
— C’est à mon intendant qu’il faut adresser vos remerciements. Il a tout organisé.
— Vous savez bien que ce n’est pas de la soirée que je parle.
Elle s’avance, et je recule d’instinct, un mouvement infime qu’elle remarque aussitôt. Ses yeux verts s’étrécissent, sa bouche se pince, et je vois passer sur son visage une ombre de contrariété qu’elle efface presque aussitôt sous un nouveau sourire. Elle est experte à ce jeu. Mon père l’avait formée, sans doute. Lysandra de Thornwood n’est pas qu’une femme séduisante, c’est une stratège, une politicienne, une pièce maîtresse sur l’échiquier des alliances du royaume. Et elle sait que je le sais.
— Vous êtes bien froid ce soir, Soren. Plus que d’ordinaire. Vous avez pourtant semblé apprécier notre conversation.
— J’apprécie toujours votre conversation, Lysandra. Mais il est tard, et j’ai des affaires à régler avant le départ pour Eryndor demain.
Elle incline la tête, ses boucles effleurant ses épaules comme une caresse.
— Bien sûr. J’attends votre venue avec impatience. Kael sera ravi de voir la forteresse. Je lui ai promis de lui montrer les chevaux.
Je serre les dents. Kael. Elle a parlé de Kael, de mon fils, comme s’il était déjà le sien. Et je la laisse faire. Parce que c’est ce qui est attendu, ce qui est convenable, ce qui renforce les alliances. Parce que mon père, depuis sa tombe, murmure à mon oreille que l’amour est une faiblesse et qu’un seigneur digne de ce nom n’élève pas ses enfants, il les place.
— Bonne nuit, Lysandra.
— Bonne nuit, Soren. Faites de beaux rêves.
Elle s’éloigne, sa robe bruissant sur le parquet, et je referme la porte derrière elle. Le verrou glisse avec un cliquetis métallique qui résonne dans le silence. Je retourne à la fenêtre, pose mon front contre la vitre froide, et ferme les yeux.
L’image d’Éléna s’impose à moi, tenace.
Ses yeux miel quand elle m’a regardé au bord du bassin. Il n’y avait pas de reproche dans ces yeux, pas de colère. Juste une tristesse infinie, une résignation si profonde qu’elle m’a serré la gorge. Elle avait les pieds nus. Elle avait froid. Sa robe saphir, cette robe magnifique qu’elle avait dû choisir avec soin, pendait sur elle comme un étendard abandonné. Et je n’ai rien dit. Je n’ai rien fait. J’ai prononcé des mots vides et je suis rentré.
Pourquoi suis-je ainsi ? Quelle peur viscérale me retient de la prendre dans mes bras, de lui demander ce qui ne va pas, de lui dire que je pense à elle chaque jour, chaque nuit, chaque heure passée au Nord dans la solitude de ma tente ? Pourquoi l’amour que j’éprouve pour elle est-il devenu cette chose monstrueuse que je cache, que je musèle, que je punis comme un vice honteux ?
Je me souviens du jour où je l’ai vue pour la première fois. C’était lors d’une réception diplomatique à la cour, il y a huit ans. Elle portait une robe vert pâle, elle avait les doigts tachés d’encre, et elle riait en discutant avec un vieux bibliothécaire des archives royales. Elle n’avait pas remarqué ma présence, pas cherché à attirer mon regard. Elle était simplement elle-même, lumineuse, curieuse, passionnée. Et je suis tombé amoureux en une seconde, définitivement, irréversiblement. Je ne le lui ai jamais dit.
Je ne lui dirai jamais, probablement. Parce qu’un Drakhar n’aime pas. Un Drakhar protège, contrôle, domine. Il ne se met pas à genoux devant une femme aux yeux miel. Il ne lui avoue pas qu’elle est la seule lumière dans une vie de marbre et de cendres.
Je me redresse, quitte la fenêtre, souffle la chandelle. L’obscurité m’enveloppe comme un manteau familier. Demain, je partirai pour Eryndor avec Kael. Je laisserai Éléna seule dans cette demeure vide, et je rejoindrai Lysandra, qui m’attend avec ses sourires calculateurs et ses mains trop promptes à se poser sur mon bras. C’est ainsi que les choses doivent être. Mon père l’a décrété avant de mourir. Lysandra est l’épouse qu’il me fallait. Éléna est un accident, une erreur, une faiblesse que je dois expier par l’éloignement.
Je me glisse hors du bureau, traverse le couloir obscur, m’arrête une seconde devant la chambre d’Éléna. La porte est close. Aucune lumière ne filtre sous le battant. Je pose ma main à plat sur le bois, doucement, sans bruit, et je reste là, immobile, à sentir la chaleur du chêne sous ma paume. Elle dort, peut-être. Ou peut-être est-elle éveillée, les yeux ouverts dans le noir, à se demander pourquoi son mari ne l’aime pas. Mais je l’aime. Je l’aime à en crever. Et cet amour est la seule chose au monde que je ne pourrai jamais lui donner.
Ma main retombe. Je m’éloigne dans le couloir, et mes pas résonnent sur le marbre comme un glas. Demain, je serai loin. Mais cette nuit, comme toutes les nuits depuis huit ans, je suis hanté par l’image de ses yeux miel, par le souvenir de son rire, par le désir inavouable de tout abandonner pour elle.
Je ne le ferai pas. Je suis Soren Drakhar, seigneur de Valdoria, fils de mon père. Et les fils de mon père ne trahissent pas leur sang pour une femme. Même si cette femme est la seule chose qui donne un sens à ce mot : vivre.
La porte de ma chambre se referme sur moi avec un bruit sourd. Je m’assieds au bord du lit, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains. Le silence est total, à présent. La fête est finie. Et dans le noir, je murmure un prénom que personne n’entend.
— Éléna.
Puis je me couche, seul, et j’attends que l’aube se lève sur une nouvelle journée de lâcheté.
Chapitre 36SorenLysandra me somme de l’épouser, en échange de son silence sur le crime des Kaelith contre les Varyss.La lettre arrive par coursier, posée sur mon bureau à Valdoria comme une bombe à retardement. Une enveloppe de papier épais, cachetée à la cire rouge – son sceau, l'épine enchevêtrée des Thornwood. Mes doigts tremblent en l'ouvrant. Je sais ce qu'elle contient avant même de lire les mots."Cher Soren. Je te propose un échange. Ta main contre mon silence. Tu m'épouses, je garde les secrets de ta famille. Tu refuses, et le monde entier saura ce que les Kaelith ont fait aux Varyss."Les secrets. Les crimes. Les mensonges que ma mère a enfouis pendant des années. Les preuves qu'elle a brûlées, les témoins qu'elle a achet&eacut
Chapitre 35ÉlénaJe ne le crois pas.La porte est refermée depuis une heure. Je suis assise dans le fauteuil, le regard fixé sur la flamme vacillante de la bougie. Le vin a tourné, les verres sont vides, la nuit est profonde.Il a promis de la chasser. Il a juré qu'elle n'avait jamais été sa maîtresse. Il a reconnu l'avoir utilisée comme écran, comme bouclier, comme excuse pour ne pas m'aimer.Je ne le crois pas.Ou peut-être que si. Peut-être qu'une partie de moi, la plus faible, la plus naïve, veut y croire. Veut croire qu'il a changé. Veut croire que Lysandra n'était qu'une ombre, pas une rivale.Mais l'autre partie, la plus forte, la plus endurcie, se méfie. Elle sait que les hommes mentent. Elle sait que Soren a menti. E
Chapitre 34SorenJe dois m'expliquer.Le dîner est terminé. Kael est monté se coucher, fatigué, heureux, les joues encore roses du chocolat et des rires. Il m'a serré la main – une poignée ferme, presque d'adulte – et il a embrassé sa mère sur la joue, longtemps, comme s'il ne voulait pas la lâcher.Maintenant, nous sommes seuls.Éléna et moi.Dans le petit salon de l'hôtel, face à face, séparés par une table basse sur laquelle trônent deux verres de vin à peine touchés. Les bougies vacillent, projetant des ombres dansantes sur les murs. Dehors, la nuit parisienne scintille, indifférente.— Parle, dit-elle.Sa voix est froide. Pas la colère, pas la dou
Chapitre 33ÉlénaÉléna suit Soren quand il s’éloigne pour répondre.Le téléphone vibre une quatrième fois. Soren jette un regard vers moi, vers Kael, vers l'appareil noir qui ne cesse de clignoter. Sa mâchoire se crispe. Il se lève, murmure une excuse, et s'éloigne vers la fenêtre, le dos tourné à la table.Je devrais rester assise. Je devrais continuer à manger, à sourire à Kael, à faire comme si de rien n'était. Mais mes jambes me portent sans que je les commande. Je me lève, traverse la pièce à pas feutrés, m'arrête à quelques mètres de lui.Il ne me voit pas. Il est trop concentré sur sa conversation, sur la voix qui sort du combiné, sur cette femme qui l'appelle encore et
Chapitre 32SorenNous dînons tous les trois pour la première fois depuis l'anniversaire maudit.La table est dressée dans le petit salon privé de l'hôtel. Une nappe blanche, des bougies, des fleurs fraîches. J'ai demandé qu'on prépare les plats préférés de Kael – du poulet rôti, des pommes de terre sautées, du chocolat fondant pour le dessert. Et pour Éléna, j'ai fait servir ce vin qu'elle aimait autrefois, un Bourgogne léger, fruité, qu'elle buvait le soir sur la terrasse de Valdoria.Elle l'a reconnu. Je l'ai vu dans ses yeux, ce bref éclat de surprise, de nostalgie, de souvenir.Kael est assis entre nous, les mains posées sur la table, le dos bien droit. Il a encore les yeux un peu gonflés par les larmes, mais il sourit. Un petit sourire timide, hésitant, mais un sourire.— Ça sent bon, dit-il.— C'est ton père qui a choisi le menu, dis-je.— Ah.Il me regarde, étonné. Comme s'il ne m'imaginait pas capable de me souvenir de ce qu'il aimait.— Je me souviens de tout, Kael. De ce que
Chapitre 31ÉlénaKael revient.Je l'ai vu entrer, sa main dans celle de son père, son visage grave, ses yeux rouges. Il a traversé la pièce d'un pas lent, presque solennel, et il s'est arrêté devant moi. Il m'a regardée, longuement, comme s'il me voyait pour la première fois."Ce n'est pas ta faute, maman. Ce n'est jamais à cause de toi."Ses bras se sont ouverts. J'ai pris ses mains. Ses doigts minuscles se sont refermés sur les miens, chauds, vivants, réels.Il s'assoit près de moi en silence.Il ne dit rien. Il se contente de s'asseoir à côté de moi, sur le canapé, à me toucher, à me sentir. Son épaule contre la mienne, sa jambe contre la mienne, sa main qui ne lâche pas la mienn







