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Chapitre 5

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-05-11 04:48:25

Chapitre 5

Éléna

La neige commence à tomber aux abords d'Eryndor.

De gros flocons silencieux, lents et lourds, qui sortent de la brume du crépuscule comme des plumes d'oie échappées d'un oreiller céleste. Le chemin de traverse débouche sur une crête qui surplombe la forteresse, et je retiens mon souffle en découvrant la vue. Le château de Lysandra est une masse trapue et élégante à la fois, donjon carré flanqué de quatre tours, posé sur un éperon rocheux comme un oiseau de proie. Les fenêtres sont illuminées, et la lueur orangée qui s'en échappe troue l'obscurité naissante, promesse de chaleur, de rires, de vie.

J'arrête mon cheval à l'orée du bois, descends de selle, attache les rênes à une branche basse. Mes jambes sont engourdies par des heures de chevauchée, mes doigts gourds malgré les gants de laine, et la faim me tord l'estomac. Mais je ne peux pas m'arrêter maintenant, pas si près du but. La forteresse est là, devant moi, à quelques centaines de mètres. Il faut que je voie. Il faut que je sache.

Je m'avance à pied dans la neige fraîche, longeant la lisière du bois pour rester cachée. Le manteau de mon père, lourd de fourrure, me protège du froid, mais mes bottes s'enfoncent dans la poudreuse, et chacun de mes pas est un effort. Le silence de la neige est une chose étrange, un vide qui amplifie les bruits et les étouffe à la fois. Mon souffle se condense en panaches blancs devant mon visage, et le craquement de mes semelles sur la croûte gelée résonne comme un tambour dans la nuit.

Je m'arrête derrière un bosquet de sapins, à une vingtaine de mètres de la façade ouest du château. De là, je vois les fenêtres du grand salon, hautes et larges, illuminées par des dizaines de chandelles. Les rideaux de velours pourpre sont ouverts, comme si Lysandra voulait que le monde entier admire sa fête, sa demeure, sa victoire. Et je vois. Je vois tout.

Soren est là.

Il est assis dans un fauteuil profond, près de la cheminée monumentale, et il rit. Il rit, la tête renversée, les yeux plissés, un rire que je ne lui ai pas vu depuis des années, peut-être depuis le jour de notre mariage. Ses cheveux noirs sont décoiffés, sa cravate est desserrée, et il tient entre ses mains une tasse fumante de ce qui doit être du chocolat chaud. Il a l'air heureux, libre, léger. Il a l'air d'un homme qui n'a jamais porté le poids d'un mariage sans amour.

Près de lui, Lysandra se tient debout, une main posée sur le dossier du fauteuil, l'autre tenant sa propre tasse. Elle aussi sourit, d'un sourire triomphant qui creuse des fossettes dans ses joues. Sa robe du soir est d'un vert émeraude qui fait ressortir le roux de ses cheveux, et ses yeux brillent à la lueur des chandelles comme ceux d'un chat repu.

Assis sur les genoux de Soren, Kael, mon fils, tient une tasse miniature entre ses petites mains, et il boit son chocolat avec application, les joues barbouillées de crème fouettée. Il rit lui aussi, de ce rire cristallin d'enfant qui est le seul son capable de me fendre le cœur en deux. Soren se penche, essuie la crème sur la joue de Kael avec son pouce, et Lysandra éclate de rire à son tour, et le tableau est si parfait, si complet, si harmonieux, que je ne sais plus où est ma place dans ce monde.

Mes jambes flanchent. Je m'appuie contre le tronc d'un sapin, ma main gantée griffant l'écorce rugueuse, et je regarde, impuissante, comme on regarde un train dérailler. La famille idéale que je n'ai jamais réussi à former est là, derrière cette vitre, et je n'en fais pas partie. Kael a l'air si heureux, si à l'aise, si bien auprès de cette femme en vert émeraude qui n'est pas sa mère et qui pourrait le devenir si je disparaissais tout à fait.

Installez-vous, dame Lysandra. Prenez ma place au foyer, prenez mon fils sur vos genoux, prenez le rire de mon mari que je ne lui ai jamais arraché. Tout est à vous, tout vous est offert, et je ne suis même pas invitée à mon propre enterrement.

La neige continue de tomber sur mes épaules, et mes cheveux se couvrent de flocons blancs, et mon manteau devient lourd d'humidité. Je devrais bouger, frapper à la porte, m'imposer, rappeler que j'existe. Je devrais entrer dans ce salon, prendre Kael dans mes bras, défier Lysandra de son regard de chatte et exiger que mon mari s'explique. Mais je ne le fais pas. Je reste figée derrière mon sapin, les yeux rivés à cette fenêtre comme un papillon épinglé sur un tableau de liège.

Parce qu'il est heureux. Soren est heureux. Pour la première fois depuis que je le connais, je le vois rire, et ce rire ne m'est pas destiné. Il est pour elle. Il est pour Lysandra. Et si je suis honnête avec moi-même, si je gratte le vernis d'orgueil qui recouvre mes blessures, je sais que je n'ai jamais su le faire rire. Je n'ai jamais su le rendre léger, libre, chaleureux. J'ai essayé, oui. Les premières années, j'ai essayé de toutes mes forces. Je lui lisais des poèmes, je lui préparais ses plats préférés, je l'attendais le soir avec des chandelles parfumées et des sourires timides. Mais il restait de marbre, muré dans ce silence austère dont je ne savais pas forcer les portes. J'ai fini par renoncer, par me taire, par accepter l'idée que c'était ma faute, que je n'étais pas assez belle, pas assez brillante, pas assez tout.

Mais ce soir, je vois qu'une autre femme sait l'atteindre là où j'ai échoué. Et cette évidence me pulvérise.

Kael lève les yeux de sa tasse, et son regard glisse vers la fenêtre. Mon cœur s'emballe, je retiens mon souffle, mais il ne me voit pas. La vitre est trop sombre de l'extérieur, et les chandelles l'éblouissent. Il se contente de contempler la neige qui tombe, fasciné comme tous les enfants par cette magie silencieuse, et Lysandra lui caresse la joue, l'appelle « mon petit prince ». Kael sourit, se blottit contre la poitrine de Soren, et mon mari pose son menton sur la tête de notre fils, et ils restent là, tous les trois, immobiles, parfaits, inaccessibles.

Lysandra dit quelque chose que je n'entends pas. Soren incline la tête vers elle, leurs visages se rapprochent, et elle lui murmure à l'oreille avec une intimité qui ne laisse aucun doute. Puis elle se redresse, prend Kael par la main, et l'entraîne hors du salon. Soren la suit des yeux, un sourire aux lèvres, et je vois ses lèvres former deux mots que je n'entends pas mais que je devine, un « bonne nuit » ou un « à tout à l'heure » qui ne m'est pas adressé.

Je m'écroule littéralement contre l'arbre, les jambes coupées, le souffle court. La neige a recouvert mes épaules, mes cheveux, mes cils, et je dois cligner des yeux pour ne pas me laisser aveugler par les flocons. Je n'ai plus la force d'entrer dans cette forteresse. Je n'ai plus la force de me battre. Je n'ai que des larmes qui refusent de couler, une colère qui se noie dans le chagrin, et le froid qui s'infiltre sous ma fourrure comme un dernier avertissement.

Je tourne les talons, lentement, pesamment, et je repars vers la lisière du bois où mon cheval m'attend. Mes bottes s'enfoncent dans la neige fraîche, effaçant derrière moi mes propres traces, et je repense à cette phrase que ma mère me disait quand j'étais petite : « La neige pardonne tout, ma fille, elle recouvre tout, elle oublie tout. » Mais ce soir, pour la première fois, je comprends que la neige ne pardonne rien. Elle ensevelit. Elle efface. Elle fait disparaître ce qui n'a jamais été.

Je ne suis jamais venue à Eryndor. Je n'ai jamais vu Soren rire avec Lysandra. Je n'ai jamais surpris mon fils heureux dans les bras d'une autre. Tout cela n'est qu'un rêve, un cauchemar, une hallucination de l'épuisement et du froid.

Je détache les rênes de mon cheval, caresse son encolure gelée, et pose mon front contre son flanc chaud. La bête s'ébroue, sa chaleur m'enveloppe, et pour la première fois depuis des heures, je sens quelque chose qui ressemble à un réconfort. Puis je me mets en selle, lentement, comme une vieille femme, et je reprends la route en sens inverse.

Je ne sais pas où je vais, maintenant. Pas à Valdoria, pas ce soir. Il y a un relais de poste à une heure de cheval, peut-être ouvert, peut-être fermé. Je dormirai là, ou dans une grange, ou n'importe où. Demain, je trouverai la force de rentrer, de faire semblant, de sourire aux domestiques qui me demanderont si ma promenade s'est bien passée. Et ce soir, rien que ce soir, je m'autorise à être brisée.

La forteresse d'Eryndor s'éloigne derrière moi, ses lumières orangées qui dansent dans la tempête comme des yeux de loup. Personne ne regarde dehors. Personne ne me voit partir. La neige tombe, tombe, tombe, étouffant tous les bruits, effaçant toutes les traces, ensevelissant la femme que j'étais.

Demain, je serai de nouveau l'épouse de glace, la dame de Valdoria, la mère de Kael. Mais ce soir, je ne suis qu'une silhouette sur une route enneigée, une ombre qui s'efface, une existence qui se demande si elle mérite encore de porter ce nom.

Je talonne mon cheval, et il s'enfonce dans la nuit.

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