LOGINChapitre 2
Éléna
La musique me percute dès que je franchis les portes du grand salon, une valse lente jouée par un orchestre invisible perché quelque part dans la galerie des ménestrels. Les violons pleurent, le violoncelle sanglote, et chaque note s’insinue sous ma peau comme une aiguille fine. Je me suis recoiffée en hâte dans le vestibule, les doigts encore humides de l’eau du bassin, la traîne de ma robe alourdie par la rosée nocturne. Personne ne l’a remarqué. Personne ne remarque jamais rien quand il s’agit de moi.
Le salon tournoie dans une brume de parfums mêlés, vétiver et rose musquée, poudre de riz et champagne tiédi. Les lustres de cristal projettent sur les danseurs un déluge de lumière dorée, et les bijoux scintillent comme autant d’étoiles arrachées au ciel. Je longe les murs, une coupe vide à la main, cherchant un visage ami qui n’existe pas. Les femmes me saluent d’un hochement de menton, les hommes me dévisagent avec cette politesse distraite qu’on réserve aux portraits de famille. Je suis la châtelaine, l’épouse, la mère de l’héritier. Je suis toutes ces choses et aucune, un titre ambulant que l’on respecte sans le voir.
Lysandra est là, évidemment.
Elle se tient au centre de la pièce comme un soleil noir, aspirant toute la lumière autour d’elle. Sa robe est un outrage, un fleuve de soie écarlate qui épouse ses hanches et plonge dans son dos jusqu’à la naissance des reins. Ses cheveux auburn cascadent sur ses épaules nues en boucles savamment défaites, et son rire fuse, cristallin, chaque fois que Soren prononce une parole. Car il est près d’elle, bien sûr. Il n’a pas bougé de son côté depuis que je suis remontée des jardins.
Je m’arrête près d’une colonne, pose ma coupe vide sur le plateau d’un domestique qui passe, et j’observe. C’est tout ce que je sais faire désormais. Observer. Analyser. Consigner dans le silence de mon crâne les preuves d’une défaite conjugale que personne n’a officiellement déclarée.
Les doigts de Lysandra reposent sur l’avant-bras de mon mari, juste au-dessus du poignet, là où la manche de son pourpoint laisse apparaître un triangle de peau bronzée. Elle caresse, lente, circulaire, comme on flatte l’encolure d’un cheval de race. Soren ne se dégage pas. Il incline la tête vers elle, écoute ce qu’elle murmure, et ses lèvres esquissent ce demi-sourire que je n’ai pas vu depuis des mois. Peut-être des années.
Ma cage thoracique se serre. Une douleur sourde, familière, que j’ai appris à étouffer sous des couches de dignité. Je devrais m’avancer, glisser mon bras sous le sien, rappeler à cette femme que l’homme qu’elle touche est marié. Mais pour quoi faire ? Pour qu’il me regarde avec cette exaspération polie qu’il réserve à mes interventions ? Pour qu’elle me toise de ses yeux verts avec la certitude tranquille de celle qui sait qu’elle a déjà gagné ? Non. Je reste derrière ma colonne, statue de marbre dans une robe saphir, et je ravale l’humiliation comme on ravale du sang.
— Vous êtes bien pâle, ma chère.
La voix de ma belle-mère s’insinue dans mon oreille comme une couleuvre. Helena de Valdoria se tient à ma gauche, surgie de nulle part, silhouette anguleuse enveloppée de velours grenat. Ses cheveux gris sont tirés en un chignon si serré qu’ils étirent la peau de ses tempes, et ses yeux, du même gris que ceux de son fils, me jaugent avec ce mépris placide qu’elle ne prend même plus la peine de dissimuler.
— La chaleur, sans doute, répondis-je sans tourner la tête.
— La chaleur. Bien sûr. Ce ne peut être la jalousie, n’est-ce pas ? Une femme de votre rang ne saurait être jalouse. La jalousie est un sentiment de courtisane.
Elle sourit, et ses dents sont petites, régulières, carnassières. Je me souviens du jour où Soren m’a présentée à elle, sept ans plus tôt, jeune fiancée tremblante dans une robe trop blanche. Elle m’avait toisée de la même manière, des pieds à la tête, et avait déclaré que j’avais les hanches trop étroites pour enfanter un héritier. Kael est né onze mois plus tard. Elle ne me l’a jamais pardonné, comme si cet enfant était une insulte personnelle à son diagnostic.
— Lysandra est une amie de la famille, reprend Helena en suivant mon regard vers le couple au centre du salon. Une amie très chère. Elle conseille Soren sur les affaires du Nord. Il est si important, pour un seigneur, d’avoir des conseillères compétentes.
— Je n’en doute pas.
— Vous devriez vous retirer, Éléna. La soirée s’achève et vous semblez épuisée. Une épouse fatiguée est une épouse inutile.
Le mot claque comme une cravache. Inutile. Je ravale la réplique qui me brûle les lèvres, ravale la colère, ravale les larmes. Une Noctryn ne pleure pas en public. Une Noctryn ne crie pas. Une Noctryn encaisse, droite, digne, inébranlable, jusqu’à ce que les murs de sa chambre se referment sur sa douleur.
— Bonne nuit, dame Helena, murmuré-je en inclinant la tête.
Elle ne répond pas. Elle est déjà repartie, glissant sur le parquet comme un spectre en velours, vers un groupe de douairières qui l’accueillent avec des rires étouffés. Je reste seule contre ma colonne, les doigts crispés sur les perles d’ambre, le souffle court.
Un mouvement près de la cheminée. Soren lève les yeux et les pose sur moi, par hasard, comme on pose les yeux sur un meuble en traversant une pièce. Il dit quelque chose à Lysandra, se détache d’elle avec une lenteur calculée, et traverse le salon dans ma direction. Les invités s’écartent sur son passage sans même s’en rendre compte, aimantés par cette aura d’autorité naturelle qu’il dégage sans effort. Il s’arrête à deux pas de moi, et je sens son parfum, cuir et fumée de bois, m’envelopper comme un linceul.
— Vous avez froid, Éléna.
Ce n’est pas une question, pas une inquiétude. C’est un constat, froid comme un rapport militaire. Il a vu mes doigts trembler sur les perles, il a vu mes lèvres bleuir malgré la chaleur des torchères, et il se contente de le noter.
— Un peu, dis-je. Ce n’est rien.
— Allez vous réchauffer près du feu.
Un ordre déguisé en sollicitude. Il tend la main vers un domestique, saisit un verre d’eau fraîche sur le plateau, et me le tend sans que nos doigts se touchent. Je le prends, porte le cristal à mes lèvres, bois une gorgée. L’eau est glacée, elle me brûle la gorge, et mes yeux ne quittent pas les siens.
— Merci, murmuré-je.
Il hoche la tête et va s’éloigner, retourner vers Lysandra, vers la cheminée, vers tout ce qui n’est pas moi. Mais je le retiens, d’un geste que je regrette aussitôt, ma main effleurant sa manche, si légère qu’il pourrait faire semblant de ne pas l’avoir sentie.
— Soren.
Il s’arrête, se tourne à demi. Ses yeux gris plongent dans les miens, et l’espace d’un battement de cils, je ne vois plus le seigneur, le guerrier, le fils de son père. Je vois l’homme que j’ai épousé, celui qui me souriait le jour de nos noces, celui qui m’a promis fidélité devant l’autel, celui qui a posé sa main sur mon ventre le jour où je lui ai annoncé que j’attendais Kael.
— Je voulais vous dire… commençai-je.
— Soren, mon cher, vous nous manquez !
La voix de Lysandra claque dans l’air comme un coup de fouet. Elle est à côté de lui, brusquement, sans que je l’aie vue approcher, et sa main se pose sur son bras avec une possessivité qui ne prend même plus la peine de se cacher. Ses yeux verts glissent sur moi, m’ignorent, et elle entraîne mon mari loin de moi, vers le cercle des courtisans, vers les rires, vers la musique.
Je reste plantée là, ma phrase inachevée mourant sur mes lèvres, le verre d’eau glacée serré dans ma main comme une bouée de sauvetage. Je voulais lui dire que j’avais vingt-six ans aujourd’hui. Que personne n’y avait pensé. Que j’aurais aimé qu’il y pense, lui, au moins lui. Mais les mots ne sont pas sortis, et maintenant il est trop tard.
Un domestique passe, s’incline, murmure quelque chose à propos du départ des premiers invités. Je hoche la tête sans comprendre, congédie le serviteur d’un geste vague, et me dirige vers l’escalier. La musique continue, les rires aussi, et je gravis les marches une à une, le dos droit, le menton haut, comme on monte à l’échafaud.
Dans le couloir des appartements privés, je croise la nourrice de Kael, une femme douce aux cheveux gris qui me fait une petite révérence.
— Madame, le jeune maître est couché. Il a demandé si vous viendriez l’embrasser.
— J’irai, dis-je. Merci, Maelis.
Elle hésite, tortille un pan de son tablier.
— Il y a autre chose, madame. Le seigneur Soren m’a fait dire que le jeune maître l’accompagnerait demain à Eryndor. Pour l’anniversaire. Il m’a demandé de préparer les affaires du petit seigneur.
Mon sang se glace. Eryndor. La forteresse du Nord, là où Soren passe des mois, là où Lysandra a ses terres. Et il emmène Kael. Notre fils. Mon fils. Pour l’anniversaire.
— Pour quel anniversaire ? demandé-je, et ma voix est blanche, sans timbre.
— L’anniversaire de dame Lysandra, madame. Le seigneur Soren a organisé une fête en son honneur à Eryndor. Il emmène le petit seigneur pour qu’il assiste aux réjouissances.
La fête de Lysandra. Il emmène Kael à la fête de Lysandra. Pendant que moi, je resterai ici, dans cette demeure vide, à attendre leur retour comme on attend la pluie dans le désert. Mon propre anniversaire est passé inaperçu, personne n’a levé son verre, personne n’a prononcé mon nom. Et dans deux jours, on célébrera Lysandra avec des festins, des orchestres, des feux d’artifice, et mon fils sera là-bas, assis à côté de cette femme en rouge sang, à sourire pour elle.
— Merci, Maelis, murmuré-je. Cela sera tout.
La nourrice s’éloigne, et je reste seule dans le couloir, les jambes coupées. L’humiliation est une vague noire qui monte, monte, et menace de m’engloutir. Je pose une main sur le mur pour ne pas tomber, les doigts écartés sur la tapisserie, et je respire. Inspiration. Expiration. Le tissu sous ma paume est rugueux, ancien, brodé de fils d’or qui représentent une scène de chasse. Le cerf est acculé par les chiens, il lève la tête vers le ciel dans un dernier appel, et les lances des chasseurs brillent au soleil.
Je suis ce cerf. Acculée, cernée, sans issue.
La porte de la chambre de Kael est entrouverte. Je la pousse doucement, me glisse à l’intérieur. Mon fils dort dans son grand lit à baldaquin, minuscule sous les courtines de velours bleu. Sa respiration est lente, régulière, et ses longs cils noirs dessinent des ombres sur ses joues. Je m’assois au bord du matelas, repousse une mèche de son front, et il soupire dans son sommeil, se tourne vers moi sans s’éveiller.
— Mon ange, murmuré-je. Mon tout petit.
Il ne répond pas. Il dort. Je me penche et pose mes lèvres sur son front, un baiser léger, une bénédiction silencieuse. Puis je me lève, quitte la chambre sur la pointe des pieds, et referme la porte sans bruit.
Dans ma propre chambre, le feu s’est éteint. La pièce est froide, obscure, traversée par le clair de lune qui filtre à travers les vitraux. Je m’assieds sur le lit conjugal, seule, et je regarde les braises mourir dans l’âtre. Les perles d’ambre pèsent à mon cou, plus lourdes que jamais, et mes doigts se lèvent, défont le fermoir, les posent sur la table de chevet. Ma robe glisse de mes épaules, chute à mes pieds en une flaque de soie saphir. Je demeure en combinaison de dentelle, frissonnante, les bras nus.
Je viens d’avoir vingt-six ans. Personne ne l’a su. Demain, mon mari et mon fils partiront pour Eryndor fêter une autre femme. Et moi, je resterai ici, harnachée de bijoux qui sont des chaînes, dans une demeure qui est une prison, à me demander combien de temps encore je supporterai l’indifférence avant que quelque chose en moi ne se brise pour de bon.
Je ne pleure pas. Je n’ai plus de larmes. Je reste droite, immobile, les mains posées sur mes genoux, et je fixe les braises mourantes en attendant que la nuit passe.
Chapitre 68ÉlénaLa vie de famille s'épanouit.Les jours passent, doux, paisibles, comme une rivière qui coule sans jamais s'arrêter. Valdoria n'est plus la prison dorée de mes souvenirs. C'est une maison vivante, pleine de bruits, de rires, de vie. Les couloirs résonnent des pas de Kael qui court, des rires des jumeaux qui jouent, des chansons d'Arina qui fredonne en préparant le thé.Arina vit avec nous à Valdoria.Elle a pris ses quartiers dans l'aile est. Une chambre avec vue sur les jardins. Des fenêtres qui s'ouvrent sur les collines. Des murs qu'elle décore lentement avec des souvenirs de Grèce. Des photos. Des objets. Des fragments de sa vie d'avant.Elle apprend les affaires avec une intelligence que le monde n'a jamais su voir. Elle s'intègre à Ae
Chapitre 67SorenDimitri est enfin arrêté.L'appel arrive un matin. Mon chef de sécurité. Sa voix est calme. Presque légère. C'est rare.— Mon seigneur, Dimitri Volkov a été transféré dans une prison de haute sécurité. Cette fois, il ne s'échappera pas.— Vous en êtes sûr ?— Absolument. Les mesures sont renforcées. Les gardes sont triés sur le volet. Les protocoles sont infaillibles.Je repose le téléphone. Un poids s'envole de mes épaules. Un poids que je portais depuis des mois. Des années.La menace s'éloigne.Je peux respirer.Éléna est dans la cuisine. Elle prépare le thé. Ses
Chapitre 66ÉlénaArina est blessée dans l'affrontement.Je la vois tomber. Son corps qui vacille. Ses jambes qui cèdent. Le sang qui coule de son épaule, une tache sombre qui s'étend sur sa veste, qui macule ses doigts, qui tombe sur les rochers. Je crie. Je cours. Je la rattrape avant qu'elle ne touche le sol.Ses yeux noirs cherchent les miens.— Éléna...— Tais-toi. Ne parle pas.Je la porte, refusant de perdre cette sœur retrouvée.Elle est légère dans mes bras. Trop légère. Son corps tremble. Sa peau est froide. Mais elle respire. Elle est vivante. Je la serre contre moi, mes pas rapides sur le sentier qui mène à la route. Les sirènes hurlent au loin. Les gyrophares dansent dans la nu
Chapitre 65SorenPendant ce temps, je découvre que Dimitri utilise Arina comme appât.Les informations arrivent par fragments. Un appel de mon informateur. Des messages cryptés. Des noms, des lieux, des heures. Je recoupe tout. Je vérifie. Je comprends.Dimitri n'a jamais cessé de manœuvrer. Il a approché Arina il y a des mois. Il l'a nourrie de mensonges. Il l'a montée contre Éléna. Il l'a utilisée.Et maintenant, il l'utilise encore.Il prévoit une embuscade près d'une falaise, copiant le traumatisme d'Éléna.Le lieu est symbolique. Cruel. Une falaise qui surplombe la mer, comme celle où Éléna a simulé sa mort, il y a cinq ans. Une mise en scène. Un psychodrame. Il veut la replonger dans sa terreur.
Chapitre 64ÉlénaJe comprends qu'Arina a été manipulée par Dimitri pour me haïr.La nuit a été blanche. Je n'ai pas dormi. Les mots d'Arina tournent dans ma tête, ses accusations, sa douleur, sa haine. Mais quelque chose cloche. Quelque chose ne colle pas. Comment savait-elle tout cela ? Comment connaissait-elle les détails de ma vie, de mon mariage, de mon château ?Je retourne au café le lendemain matin. Seule. Soren est resté à l'hôtel, respectant mon besoin d'affronter ma sœur en tête-à-tête.Arina est là. Assise à la même table. Elle me voit entrer. Son visage se ferme.— Qu'est-ce que tu fais là ?— Je veux te parler. Vraiment te parler.— Je n
Chapitre 63SorenJ'accompagne Éléna en Grèce.Le voyage est silencieux. Éléna fixe l'horizon, ses doigts serrant les miens, sa mâchoire crispée. Je ne dis rien. Je ne peux rien dire. La seule chose que je peux faire, c'est être là.Nous rencontrons Arina dans un petit café.Elle est déjà là quand nous arrivons. Assise à une table au fond, son dos droit, ses mains autour d'une tasse de café noir. Elle nous voit entrer. Elle se lève.Elle lui ressemble trait pour trait mais en plus dur.Même visage. Mêmes pommettes hautes. Même ligne de mâchoire. Mêmes yeux, sauf que les siens sont noirs, d'un noir profond, presque inquiétant. Ses cheveux sont longs, bruns, attachés en une natte ép
Chapitre 6ÉlénaLa tempête a tout effacé.Le ciel et la terre ne font plus qu'un, une seule étendue blanche, mouvante, aveuglante, et ma voiture roule dans ce néant depuis des heures – ou peut-être seulement depuis quelques minutes, je ne sais plus. Le temps s'est brisé comme le reste. Comme moi.
Chapitre 5ÉlénaLa neige commence à tomber aux abords d'Eryndor.De gros flocons silencieux, lents et lourds, qui sortent de la brume du crépuscule comme des plumes d'oie échappées d'un oreiller céleste. Le chemin de traverse débouche sur une crête qui surplombe la forteresse, et je retiens mon so
Chapitre 4ÉlénaL'aube me trouve assise au bord du lit, les mains croisées sur mes genoux, la robe de la veille encore froissée à mes pieds.Je n'ai pas dormi. Le sommeil s'est refusé à moi comme un amant capricieux, me laissant seule dans l'obscurité de la chambre conjugale à écouter le silence v
Chapitre 3SorenJe ne dors pas.Le bureau est plongé dans l’obscurité, éclairé seulement par la lueur vacillante d’une chandelle qui achève de se consumer sur le coin de ma table de travail. Les dossiers du Nord sont empilés devant moi, parchemins jaunis et cartes déployées, mais je ne les vois pl







