Se connecterChapitre 67KiraLa lune est toute ronde ce soir, une grosse lune d'automne qui entre par la fenêtre de ma chambre et dessine des rectangles argentés sur le parquet ciré. Elle est si brillante qu'on dirait une pièce de monnaie accrochée au ciel, et je peux voir chaque détail de ma chambre sans allumer la lampe champignon. Les étoiles phosphorescentes que Marguerite a collées au plafond brillent aussi, mais moins fort que la lune, comme des petites sœurs timides.Maman vient de me border. Elle a remonté la couette brodée de fleurs jusqu'à mon menton, elle a bordé les côtés comme je les aime, bien serrés pour que les monstres ne puissent pas entrer. Elle s'est penchée et elle a embrassé mon front, un bisou tout doux qui sentait la lavande et la vanille. Elle a caressé mes cheveux,
Chapitre 71MikhaïlLa plume crisse sur le papier vélin, et chaque mot que je trace est un pas vers ma rédemption.Il est deux heures du matin passées, et la maison dort. Les domestiques sont rentrés chez eux depuis longtemps, les gardes patrouillent silencieusement dans le parc embrumé, et les jumeaux reposent dans leurs lits, inconscients des tourments qui agitent leur père. Je suis enfermé dans le bureau du premier étage, la pièce même où Alina et moi avons travaillé côte à côte la veille, celle où je l'ai embrassée, celle où elle m'a repoussé. L'ordinateur est éteint, les écrans sont noirs, et seules les braises rougeoyantes dans la cheminée éclairent la scène d'une lueur tremblotante.J'ai besoin d'écrire. Les mots parl&e
Chapitre 66AlinaLe manuscrit est posé sur la table du salon, dans son écrin de cuir noir ouvert comme un tabernacle. Les soixante pages jaunies d'Anna Karénine reposent entre les feuilles de soie, et leur seule présence emplit la pièce d'une solennité presque religieuse. La lumière du feu danse sur l'encre pâlie, et les mots de Tolstoï, ces mots que j'ai lus à Mikhaïl soir après soir pendant cinq ans, scintillent comme des braises.Je les ai lus une première fois, puis une deuxième, puis une troisième, incapable de détacher mes yeux de cette écriture fiévreuse, de ces phrases qui racontent l'histoire d'une femme détruite par l'amour et les conventions. Anna Karénine, que j'ai tant aimée, que j'ai tant maudite. Anna, qui se jette sous un train parce qu'elle ne peut p
Chapitre 65MikhaïlLa vente aux enchères a lieu à Londres, dans une galerie feutrée du quartier de Mayfair, derrière une façade géorgienne d'une élégance discrète. Les murs sont tapissés de velours grenat, les dorures des cadres scintillent sous les lustres de cristal, et le parquet ciré craque délicieusement sous les pas feutrés des collectionneurs. L'air sent le bois ancien, la cire d'abeille et l'argent. Des hommes en costume sombre et des femmes en tailleur Chanel chuchotent entre eux, leurs catalogues marqués de signets aux pages convoitées.Je suis assis au troisième rang, anonyme parmi les milliardaires et les fondations culturelles. À ma gauche, un industriel japonais masque ses enchères derrière un éventail. À ma droite, une héritière
Chapitre 69AlinaLa résidence est silencieuse en cette fin de matinée, enveloppée dans un manteau de brume qui monte de l'étang et s'accroche aux branches nues des bouleaux. Octobre touche à sa fin, et l'automne russe déploie ses derniers fastes : les feuilles d'or et de cuivre tourbillonnent dans le vent, les écureuils roux font leurs provisions, et l'air vif sent la terre mouillée, la mousse et le bois fumé.Les jumeaux jouent aux échecs dans la bibliothèque avec Marguerite, leurs voix légères traversent les couloirs de pierre comme des volutes de fumée. J'entends Kira annoncer « échec et mat, mamie ! » pour la troisième fois consécutive, et le rire de Marguerite, ce rire de grand-mère qui accepte ses défaites avec philosophie. Maksim, lui, doit être penché sur sa tablette, sourcils froncés, doigts agiles, en train de coder quelque chose qui dépasse l'entendement des ingénieurs d'Orlov Corp.Mikhaïl est arrivé à neuf heures précises, une sacoche en cuir noir à la main, le visage te
Chapitre 64MaksimLa faille est énorme. Gigantesque. Monumentale. Un trou béant dans le système de sécurité de la tour Orlov, assez large pour qu'un hacker débutant y fasse entrer une armée de virus, assez profond pour mettre à genoux tout l'empire. Papa ne l'a pas encore vue, ses ingénieurs non plus. Et moi, je l'ai trouvée en quatorze minutes et trente-sept secondes, juste en explorant le réseau pour m'amuser.L'ancien Maksim, celui d'avant le parc Gorki, celui du smiley aux lunettes, aurait sauté sur l'occasion. Il aurait piraté le système en moins de deux, déposé un message moqueur sur l'écran de son père, ridiculisé toute l'équipe de sécurité. Mais je ne suis plus cet enfant-là. Papa a changé, maman a changé, Kira m'a fait compre







