MasukChapitre 7
Alina
Les journées s’étirent, longues et silencieuses, rythmées par le ronronnement des machines et le crépitement du feu dans la cheminée. Depuis l’annonce des médecins, je redouble d’attention. Je ne quitte presque plus la chambre. J’y ai installé un petit campement : une couverture, un oreiller, quelques livres, mon carnet intime. La nuit, je dors dans le fauteuil de cuir, recroquevillée comme un chat, bercée par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Ce matin, j’ai décidé de changer les draps. C’est une opération délicate, car il faut déplacer Mikhaïl sans heurter les tuyaux ni arracher les électrodes. Avec l’aide d’une jeune infirmière aux yeux baissés, je le tourne doucement sur le côté. Son corps est lourd, inerte, mais je connais chaque courbe, chaque articulation. Je retire le drap usé, le remplace par un drap propre qui sent la lessive et le vent du parc. Je borde les coins avec soin, je tapote l’oreiller, je replace sa main sur le tissu frais.
— Voilà, mon amour. Tout propre, tout frais. Tu vas mieux dormir maintenant.
L’infirmière s’éclipse. Je reste seule avec lui. Je m’assois sur le bord du lit, je prends sa main, et je commence à lui parler, comme je le fais chaque jour.
— Aujourd’hui, j’ai relu ton journal intime. Celui que j’ai trouvé dans ton bureau, caché derrière les livres de comptes. Tu y parlais de ta passion pour la justice, de ta volonté de changer les choses. Tu écrivais que tu voulais construire un empire qui ne soit pas bâti sur le malheur des autres. Je suis fière de toi, Mikhaïl. Ces mots m’ont donné du courage.
Je caresse ses doigts, machinalement. Sa peau est douce, ses ongles sont propres — je les lui coupe moi-même, une fois par semaine, avec un petit coupe-ongles en argent que j’ai trouvé dans sa salle de bains. Un rituel intime, presque conjugal. Je masse ses paumes avec de l’huile de lavande, je décris des cercles lents avec mes pouces.
L’après-midi, je lui fais la lecture. « Anna Karénine », cette fois. La scène du bal, quand Anna rencontre Vronski pour la première fois. Ma voix est douce, je prends soin de bien détacher chaque mot.
— « Elle sentit qu’à sa vue une joie mêlée d’effroi s’emparait d’elle… » Tu vois, c’est un peu ce que j’ai ressenti quand je t’ai vu pour la première fois. De la joie, parce que tu étais là, vivant. Et de l’effroi, parce que tu étais si loin, inaccessible. Comme une étoile.
Ses doigts frémissent dans ma main. Je souris.
— Tu aimes Tolstoï, n’est-ce pas ? Moi aussi. Il parle des tourments de l’âme mieux que personne.
Le soir, je lui joue du piano. J’ai fait installer un petit clavier électronique près de la fenêtre. Un instrument modeste, aux touches jaunies, au son nasillard. Mais c’est un piano, et il me permet de jouer pour lui. J’attaque un Nocturne de Chopin, les yeux fermés, et je m’imagine qu’il est assis près de moi, qu’il écoute, qu’il sourit.
La porte s’ouvre sans bruit. Irina entre, toute hautaine . Elle s’immobilise sur le seuil, ses yeux gris fixés sur nos mains jointes.
— Vous êtes bien assidue, Alina , dit-elle d’une voix neutre. Vous ne le quittez jamais.
— C’est mon devoir d’épouse.
— Votre devoir, oui. Mais il ne faudrait pas vous épuiser. Mikhaïl a besoin de vous en bonne santé.
— Je ne suis pas fatiguée. Je suis forte.
Elle hoche la tête, range le linge dans l’armoire avec des gestes précis, puis s’approche du lit. Elle pose une main sur le front de Mikhaïl, un geste bref, presque furtif. Mais je vois ses doigts trembler, ses jointures blanchir. Une lueur étrange passe dans ses yeux, une lueur de possession farouche, presque animale.
— Vous l’aimez, n’est-ce pas ? murmure-t-elle soudain, sans me regarder.
— Oui, Irina. Je l’aime. De tout mon cœur.
— Alors priez pour qu’il ne se réveille jamais.
Je sursaute. Ma main se crispe sur celle de Mikhaïl.
— Pourquoi dites-vous cela ?
Elle se tourne vers moi, et son regard est dur, froid comme l’acier d’une lame.
— Parce que s’il se réveille, Alina , vous ne serez plus rien. Il vous chassera. Vous n’êtes qu’une étrangère, une intruse imposée par un contrat. Mikhaïl ne vous connaît pas, ne vous aime pas, ne vous aimera jamais. Votre place est ici, à son chevet, mais seulement tant qu’il dort.
Sa voix est tranchante, pleine d’une hargne contenue. Chaque mot est une flèche décochée avec précision. Je reste figée, le souffle coupé, comme si l’on venait de me gifler.
— Vous mentez, murmuré-je enfin.
— Je dis la vérité. Et vous le savez, au fond de vous. Alors profitez de ces moments, Alina Ils ne dureront pas.
Elle tourne les talons, quitte la pièce. La porte se referme doucement, mais ses paroles continuent de résonner dans la chambre comme un glas funèbre.
Je respire profondément, serre la main de Mikhaïl contre ma joue. Les larmes me montent aux yeux, mais je les ravale. Irina veut me briser, me décourager. Mais elle n’y arrivera pas. Mon amour est plus fort que sa cruauté. Et je continuerai à veiller, à soigner, à aimer. Quoi qu’il arrive.
Épilogue Des années plus tard..Chapitre 201MikhailLe soleil se couche sur le lac de Côme, embrasant le ciel de pourpre, d’or et de rouge, comme si le monde entier se parait de ses plus belles couleurs pour saluer ce moment ultime. Les montagnes se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres, leurs sommets enneigés qui captent les derniers rayons. L’eau, miroir parfait, reflète les couleurs du crépuscule, multipliant les teintes, les intensifiant, les rendant presque irréelles, presque magiques. On dirait que le lac lui-même retient son souffle. Les cyprès centenaires, immobiles, veillent sur ce spectacle grandiose comme des gardiens de l’éternité, leurs ombres allongées sur la pelouse, leurs branches noires se découpant sur le ciel flamboyant.Nous sommes sur la terrasse, Alina et moi, main dans la main. Nos doigts sont entrelacés, nos paumes se touchent, nos cœurs battent à l’unisson, comme depuis trente-cinq ans, comme depuis to
Chapitre 200AlinaLe soir est tombé sur la villa de Côme, un soir particulier, un soir de fin, un soir de boucle qui se ferme après tant d’années de combats, de doutes, de joies et de peines. Ce n’est pas une fin triste, non. C’est une fin apaisée, sereine, celle d’un long chemin parcouru ensemble, main dans la main, jour après jour, nuit après nuit, à travers les tempêtes et les éclaircies. La lune n’est pas encore levée, mais les premières étoiles apparaissent, timides, comme hésitantes à dévoiler leur éclat. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de mauve et de violet à l’horizon, là où les montagnes noires découpent leurs silhouettes dentelées. L’air est doux, presque tiède, comme une caresse, chargé du parfum des lauriers-roses en fleurs, de la terre humide arrosée dans la journée, et du bois de la terrasse que le soleil a réchauffé.Mikhail est à côté de moi, sa main dans la mienne, nos doigts entrelacés comme depuis toujours, comme si nos mains avaient été sculptées l’une pour
Chapitre 199MikhailLa nuit est tombée sur la villa de Côme, une nuit d’encre et d’étoiles, sans un nuage, sans un souffle de vent. La lune, haute et pleine, ronde comme une pièce d’argent, éclaire le lac de sa lueur blafarde, faisant briller les vaguelettes comme des milliers de diamants liquides dispersés sur une nappe de velours noir. Les cyprès, immobiles, veillent comme des sentinelles, leurs ombres allongées sur la pelouse. Les grillons se sont tus. Les oiseaux dorment. Seul le clapotis léger des eaux contre la rive trouble le silence, une berceuse infinie, apaisante, presque hypnotique.Les invités sont partis. Les enfants se sont endormis, leurs rires encore suspendus dans l’air, leurs souvenirs déjà en train de s’ancrer dans leurs mémoires. Marguerite a éteint les lumières, rangé les restes du dîner, fermé les volets. Viktor est rentré chez lui, avec Lucia et Chiara. Kira et Maksim ont regagné leur chambre, lassés par les émotions de la soirée. La villa est silencieuse, baig
Chapitre 198AlinaLe crépuscule descend sur le lac de Côme comme un rideau de soie, déployant des voiles d’or, de pourpre et d’orange sur les eaux calmes qui scintillent sous les dernières lueurs du jour. Les montagnes, à l’horizon, se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de rougeoyements, comme embrasé par un feu invisible. La villa, perchée sur sa terrasse de pierre ocre, s’illumine fenêtre après fenêtre d’abord la cuisine, où Marguerite achève les préparatifs, puis le salon, où les enfants se sont rassemblés, puis notre chambre, où je me suis changée pour ce dîner de famille. Les rires des enfants résonnent dans le jardin, mêlés aux aboiements lointains de Tolstoï le deuxième du nom , aux chants des oiseaux qui regagnent leurs nids, au bruit des vagues légères contre la rive. L’air, doux et tiède, chargé du parfum des glycines en fleurs et des lauriers-roses, embaume la terrasse où nous
Chapitre 197AlinaLe lendemain, au lever du jour, Mikhail me réveille doucement. Ses doigts caressent mon épaule, ma nuque, mes cheveux. J’ouvre les yeux. Il est penché au-dessus de moi, ses yeux gris-vert brillent.— Lève-toi, Alina.— Il est tôt.— Nous avons quelque chose à faire.— Quoi ?— Tu verras.Je me lève, enfile une robe blanche, légère, en coton, que j’ai préparée la veille sans savoir pourquoi. Il porte une chemise blanche, un pantalon clair. Il me sourit.— Prête ?— Prête.Nous descendons l’escalier. La villa est silencieuse, les enfants dorment encore. Marguerite n’est pas levée. Viktor n’est pas là. Juste nous. Mikhail ouvre la porte de la terrasse. L’air est frais, embaumé par les glycines en fleurs. Le lac scintille. Le ciel est rose.— Où allons-nous ?— Là-bas.Il désigne la chapelle du domaine, blottie entre les cyprès, à l’orée du bois. La chapelle de pierre ocre, aux vitraux colorés, où nous avons baptisé nos filles, où nous avons prié, où nous avons pleuré.
Chapitre 196AlinaLe matin se lève sur le lac de Côme comme une promesse. La brume, légère et laiteuse, flotte à la surface de l’eau, s’effiloche doucement pour laisser apparaître les montagnes aux crêtes encore enneigées, les cyprès centenaires qui bordent la rive, la villa ocre qui trône au milieu du parc. Les oiseaux chantent, d’abord un merle, puis une mésange, puis tout un orchestre. Le ciel est d’un bleu pâle, presque transparent, comme un voile posé sur les couleurs du monde. Je suis debout devant la fenêtre de notre chambre, les mains posées sur le rebord, les yeux perdus dans l’horizon. Mikhail dort encore, ses draps froissés, son visage apaisé. Il a soixante ans cette année, mais quand il dort, il paraît plus jeune, plus vulnérable, plus proche du garçon que j’ai aimé sans le connaître.Il y a quelques jours, il m’a annoncé qu’il organisait un second voyage de noces. J’ai souri, j’ai haussé les épaules. « Nous sommes déjà mariés, Mikhaïl. Depuis trente ans. » Il m’a prise d
Chapitre 23MikhaïlLa réunion touche à sa fin quand Ivan prononce le nom qui va tout changer.Je suis debout près de la baie vitrée de mon bureau, le dos tourné à la table de conférence, les mains enfoncées dans les poches de mon pantalon. Les chiffres du trimestre défilent sur ma tablette, des col
Chapitre 22AlinaLa tour Orlov déchire le ciel de Moscou comme une lame de verre et d'acier. Soixante-dix étages de puissance brute qui surplombent la Moskova, ses eaux grises miroitant sous le soleil pâle d'octobre. Le bâtiment est une déclaration de guerre architecturale, un poing levé vers les n
Chapitre 21AlinaCinq ans plus tard.Paris s'éveille sous un ciel de plomb, ses toits d'ardoise luisants de la pluie fine qui est tombée toute la nuit. La tour Eiffel se découpe dans la brume matinale, sentinelle de fer dressée au-dessus des immeubles haussmanniens. Les rues sont encore désertes, l
Chapitre 15AlinaLe matin où tout bascule commence comme les autres, dans la pénombre orangée de la chambre, avec le souffle régulier de Mikhaïl qui emplit le silence.Je me suis levée avant l'aube, comme chaque jour depuis cinq ans. J'ai enfilé ma robe de chambre en velours bleu nuit, noué mes che







