Claire s'est figée sur place en entendant ces mots.
Dans la foulée, Philippe et Nathalie sont entrés dans la chambre.
Solène, elle, est restée adossée à l'encadrement de la porte, sans la moindre intention de faire un pas de plus ; elle s'est contentée d'adresser un vague signe de tête à Claire.
Claire les a salués d'une voix toute douce : « Papa, maman. »
Philippe : « Ah, parce que tu te souviens encore que je suis ton père ! »
Nathalie s'est jetée sur Claire, le visage bouleversé par l'émotion, et lui a attrapé les mains : « Claire, ma chérie, j'ai vraiment cru que tu ne voulais plus jamais entendre parler de nous. »
Claire : « Mais comment je pourrais faire une chose pareille ? Vous m'avez élevée et choyée pendant plus de vingt ans. C'est une dette immense, et je sais pertinemment que je ne pourrai jamais vous rendre tout ce que vous m'avez donné. »
Les yeux de Nathalie se sont remplis de larmes, et elle a serré les mains de sa fille adoptive encore plus fort : « Alors pourquoi tu n'es pas venue nous voir pendant tout ce temps ? »
« La dernière fois, tu nous as carrément laissé une carte bancaire, comme si tu cherchais à couper définitivement les ponts avec nous ! »
« Claire, tu es la chair de ma chair depuis que tu es toute petite, tu crois vraiment qu'on peut effacer ça d'un claquement de doigts ? »
« Comment tu peux te montrer aussi dure avec nous !? »
En entendant ça, Claire a levé les yeux vers Solène.
En captant une lueur de tristesse traverser le visage de cette dernière, Claire a tout de suite retiré ses mains.
Elle a repris la parole avec une politesse très distante : « Maman, le fait est que j'ai usurpé la place de Solène et volé sa vie. C'est moi qui suis en tort et qui lui dois des excuses. »
« À partir d'aujourd'hui, c'est à elle que vous devez donner tout votre amour. Moi, je n'en suis absolument plus digne. »
À ces mots, les visages de Nathalie et de Philippe se sont complètement décomposés.
Nathalie : « Tu… tu as toujours de la rancœur contre ton frère, c'est ça ? »
« Tu sais bien qu'à l'époque, il n'arrivait tout simplement pas à digérer la vérité. C'est pour ça qu'il a balancé toutes ces horreurs. »
« Depuis qu'il s'est barré à l'étranger il y a presque un an, il a pratiquement coupé les ponts avec toute la famille… Claire, tu ne peux vraiment pas passer l'éponge ? »
« Allez, fais le premier pas vers lui, ça vous permettra de retrouver votre complicité d'avant et de redevenir aussi soudés qu'autrefois. Ce serait tellement mieux pour tout le monde, non ? »
Face au silence glacial de Claire, Nathalie a eu l'impression qu'on lui arrachait le cœur ; elle s'est mise à se frapper la poitrine, complètement désespérée.
« Vous deux, vous allez finir par m'achever à petit feu avec vos histoires ! »
En voyant sa mère adoptive dans un tel état de détresse, Claire ne pouvait décemment pas faire semblant que ça ne lui faisait ni chaud ni froid.
Auparavant, elle baignait dans un bonheur familial absolument parfait.
Un père qui la couvrait d'affection, une mère d'une douceur infinie, et un grand frère ultra-protecteur, voire un brin possessif.
Chez les Roux, c'était elle la petite princesse de la maison ; la fleur précieuse qu'ils avaient cultivée et choyée de leurs propres mains.
Et puis, du jour au lendemain, elle a appris que tout ce conte de fées, elle l'avait volé en usurpant la vie d'une autre fille.
Et que dans le fond, elle n'était absolument personne.
Totalement incapable d'encaisser le choc, elle a voulu chercher du réconfort auprès du frère dont elle était si fusionnelle. Sauf qu'elle l'a surpris en pleine conversation téléphonique.
« Claire n'est qu'une vulgaire orpheline ! C'est à cause d'elle que ma vraie sœur a galéré et souffert pendant plus de vingt ans dans un foyer ! »
« C'est elle, Claire Roux, qui a une dette monumentale envers notre famille ! »
Chaque mot d'Adrien a poignardé Claire comme une lame en plein cœur.
Elle a pris la fuite, complètement dévastée et en larmes.
Dans la foulée, la famille Garcia a radicalement changé de ton en découvrant ses origines modestes, et Claire s'est retrouvée mise au placard par tout le monde.
Et c'est tombé pile au moment où son anniversaire, ainsi que celui de Solène, approchaient à grands pas.
Une connaissance a demandé aux Roux s'ils comptaient organiser une grosse soirée pour fêter les deux filles.
Ce à quoi Adrien a répliqué sèchement : « Claire ne mérite rien du tout. »
Et évidemment, ces mots empoisonnés sont revenus aux oreilles de Claire.
Les Roux ont fini par organiser une réception en grande pompe, histoire d'officialiser devant tout le gratin que Solène était l'unique et véritable fille de la famille.
Claire a eu la dignité de ne pas pointer le bout de son nez à cet événement.
Nathalie a bien essayé de l'appeler deux ou trois fois, mais ni Philippe ni Adrien n'ont daigné prendre de ses nouvelles. C'était clair : elle était déjà rayée de la carte chez les Roux.
Quelque temps plus tard, Claire a fait un dernier passage éclair chez les Roux.
Le but était juste de récupérer les affaires qu'elle avait laissées en plan — surtout ses diplômes, ses certificats et ses innombrables carnets de croquis.
Elle a aussi pris soin de vider toutes ses économies sur une carte bancaire qu'elle a posée sur la table, en guise de dédommagement symbolique pour tout ce qu'ils avaient dépensé pour elle.
En la regardant faire ses cartons, Adrien lui a balancé avec un mépris glacial : « Sans le nom des Roux, tu n'es qu'une moins-que-rien. »
« Claire, tu ferais bien de revenir vivre ici et de rembourser la moindre dette que tu as envers Solène ! »
Ça a été l'étincelle de trop : Claire et Adrien se sont violemment pris la tête.
C'était carrément leur toute première engueulade depuis qu'ils se connaissaient.
Un clash d'une violence inouïe, où les pires horreurs et les mots les plus toxiques ont fusé des deux côtés.
Et bien sûr, c'est Adrien qui a eu les mots les plus tranchants.
« Avec ton sale caractère, si c'était toi qui avais moisi dans un orphelinat, tu n'arriverais même pas à la cheville de Solène aujourd'hui ! »
« Claire, regarde-toi en face dans un miroir et pose-toi les bonnes questions sur ce que tu vaux vraiment ! »
Claire : « Ce que je vaux, sérieusement ? En fait, tu m'as toujours prise pour une putain de bonne à rien, c'est ça ? Ou alors c'est le fait que je vienne d'un milieu crasseux qui me rend indigne d'être la petite sœur du grand Adrien Roux !? »
Après ça, ils se sont quittés comme de véritables ennemis jurés.
Claire devait bien se l'avouer : cette dispute l'avait détruite de l'intérieur.
Alors, faire le canard et retourner ramper vers Adrien ? C'était mort, hors de question !
En voyant le visage fermé de Claire, Philippe a complètement pété les plombs : « Bon, ça suffit les conneries, pourquoi tu t'époumones pour cette petite ingrate ? »
« On s'est cassé le cul à lui décrocher un mariage de rêve chez les Garcia, et regarde un peu le bordel qu'elle en a fait ! »
« Ça fait à peine un an et demi, et les Garcia la traitent déjà comme une moins-que-rien. »
« C'est une ratée ! Allez, on se tire d'ici ! »
Nathalie s'accrochait à la main de Claire, le visage crispé par la douleur de devoir l'abandonner : « Écoute-moi bien, Claire. Même si tu n'as pas le sang des Roux, c'est bien toi la jeune Mme Garcia officielle. »
« Tu dois te battre bec et ongles pour sauver ce mariage ! »
« Les Garcia sont en train de grimper au sommet. Contente-toi d'accoucher de cet enfant pour bétonner ta place, et tu seras à l'abri du besoin jusqu'à la fin de tes jours. »
« Ton père et moi on ne veut que ton bonheur, on ne chercherait jamais à te piéger. Écoute-moi les conseils pour une fois ! »
Philippe a agrippé le bras de Nathalie pour la traîner vers le couloir.
Solène a juste coulé un dernier regard indéchiffrable à Claire avant de leur emboîter le pas en silence.
Un silence lourd et glacial s'est brutalement abattu sur la chambre vide.
Claire a pris une grande inspiration pour se ressaisir, ravalant sa boule d'angoisse en quatrième vitesse, avant de filer à son tour.
Au détour de l'escalier, Lola, la petite domestique de dix-huit ans, faisait le guet.
« Ah, Madame, vous êtes enfin là ! »
« Vous m'avez dit de fliquer le moindre fait et geste de Monsieur ce soir. Figurez-vous qu'à la minute où il a quitté votre chambre, il a filé rejoindre la fameuse secrétaire de tout à l'heure. »
« Et là, tout de suite, ils sont planqués tous les deux contre le mur de la roseraie, tout au fond du jardin arrière. »
Claire : « Parfait, on y va ! »
En débarquant à l'improviste ce soir, elle avait totalement grillé la vedette à Silvie. Forcément, ça l'avait rendue folle de rage et de jalousie, avec un énorme sentiment d'injustice.
Et c'était exactement le scénario que Claire avait prévu : que Tom finisse par se laisser embobiner par une Silvie au bord de la crise de nerfs.
C'était un secret de polichinelle : Silvie était le grand amour de la vie de Tom.
En la voyant piquée au vif et les larmes aux yeux, il était évident qu'il allait l'isoler dans un coin pour la dorloter en urgence.
Planques sous le clair de lune, au milieu des rosiers, c'était mathématique : ces deux-là allaient forcément déraper.
Il ne restait plus qu'à balancer les projecteurs sur eux en plein flagrant délit, et de faire exploser le scandale devant toute la haute société.
Et dans la foulée, boom, elle posait les papiers du divorce sur la table !
Le Groupe Garcia venait tout juste de réussir son entrée en bourse ; la dernière chose qu'ils voulaient, c'était un scandale médiatique qui ferait plonger leurs actions.
Du coup, même si Tom finissait par capter qu'il s'était fait manipuler de A à Z, il serait obligé de s'écraser.
Claire bouillait d'impatience, l'adrénaline à fond. Mais au moment de poser le pied dans le jardin arrière, elle est tombée nez à nez avec Véra Garcia, que Marie poussait doucement dans son fauteuil roulant.
« Claire, ma grande, où est-ce que tu files en si bon chemin ? »
Claire a pilé net et a demandé avec tout le respect du monde : « Mamie, qu'est-ce que vous faites dehors à cette heure ? »
Véra a tendu le bras pour attraper la main de Claire : « C'est une soirée historique pour notre famille, bien sûr que je devais être là. »
« Mais honnêtement, quand j'ai su que tu étais coincée à l'hôpital pour protéger le bébé, ça m'a coupé l'envie de faire la fête. J'ai juste fait acte de présence avant de m'éclipser. »
« Mon Dieu, et ce bandage sur ta tête, qu'est-ce que tu as fabriqué ? Approche-toi un peu, laisse-moi regarder ça de plus près. »
Même si Lola lui faisait des appels de phares ultra-anxieux dans son dos, Claire a bien été obligée de s'accroupir pour laisser la vieille dame inspecter le carnage.
Véra, le visage ravagé par la peine : « Ma pauvre chérie, comment tu as fait pour te retrouver amochée comme ça ? »
Claire, qui commençait sérieusement à s'impatienter : « Mamie, c'est que… j'ai un truc urgent à régler. Est-ce que je peux— »
Elle commençait à se relever, mais Véra a refermé sa main sur son bras comme un étau.
« Claire, sois mignonne et escorte-moi d'abord vers le jardin principal. »
Claire a baissé les yeux vers la vieille dame, les sourcils froncés par le doute.
« Mamie, est-ce que vous seriez en train de— »
Était-elle en train de la retenir intentionnellement ?
Est-ce qu'elle était au courant du petit manège qui se jouait dans la roseraie ?
Véra a broyé la main de Claire de toutes ses forces, les yeux brillants d'émotion : « Ma petite, écoute-moi bien. Il y a des portes que l'on ouvre, et une fois le seuil franchi, on ne peut plus jamais faire marche arrière ! »
« Je sais qu'on te traite injustement, et je te promets que je vais remettre les pendules à l'heure. »
« Prends une seconde pour réfléchir. Tu es absolument sûre de vouloir y aller ? »
Ça a fait tilt dans la tête de Claire.
Véra avait fait le déplacement exprès pour lui bloquer le passage et sauver la peau de Tom !
Une tristesse monumentale et impossible à refouler a submergé la poitrine de Claire.
C'est vrai que de toute la famille Garcia, Véra était bien la seule à l'avoir toujours traitée avec un minimum de chaleur humaine.
Mais quand on y repensait, ça restait avant tout la grand-mère de sang de Tom.
Claire s'est dégagée doucement de son emprise.
« Je suis désolée, mamie, pardonnez-moi. »
Elle n'avait vraiment aucune envie de coller un coup de stress à la vieille dame, mais si elle laissait filer sa chance ce soir, Dieu seul savait quand l'occasion se représenterait !
Elle a tourné les talons et s'est dirigée d'un pas militaire vers la roseraie. Plus elle s'approchait de la haie, plus les gémissements de Silvie devenaient clairs.
« Oh Tom, vas-y doucement… »
« Je meurs de chaud, là… »
« Dis-moi la vérité, Tom, tu l'as déjà touchée, oui ou non ? »
« Tom, jure-moi sur la tête de ta mère que je suis la seule femme de ta vie ! »
Tom a répliqué d'une voix grave et complètement essoufflée : « Silvie, ce que je ressens pour toi n'a pas bougé d'un millimètre. »
« Je te le jure devant Dieu. Les autres meufs n'existent même pas pour moi… »
Des bruits de bouche ultra-équivoques résonnaient dans la nuit. Claire s'apprêtait à débouler pour les griller en beauté, quand un hurlement glaçant a déchiré le silence derrière elle.
« Madame ! Qu'est-ce qui vous arrive ? »
« Au secours, Madame— »
« Madame Claire, venez à l'aide, Mme Garcia vient de perdre connaissance — »
Claire est restée plantée là, comme pétrifiée.
Il lui suffisait d'un seul pas supplémentaire pour arracher le beau masque de mari modèle et dévoué que Tom affichait en permanence !
Elle allait les coincer en plein acte.
Elle allait balancer ses tromperies à la face du monde.
Et s'ils osaient nier, elle gardait son téléphone sous la main pour enregistrer l'audio, prête à tout balancer en public pour faire exploser la soirée en plein vol !
« Madame Claire, venez vite, je vous en supplie — »
« Mme Garcia est en train de faire un malaise ! »
Claire a lâché l'affaire, fait volte-face et couru vers l'endroit où Véra gisait par terre.
Chacun de ses pas lui paraissait peser une tonne, et elle sentait son cœur s'effondrer au fond de ses chaussettes.
« Mamie, mamie, vous m'entendez ? »
Véra était complètement dans les pommes, les yeux fermés.
Sauf qu'à ce moment précis, le jardin arrière était totalement désert. Pas un seul membre du personnel à l'horizon, juste elles trois.
Marie grelottait de panique de la tête aux pieds, les jambes complètement flasques.
Claire s'est tournée vers Lola et lui a balancé d'un ton martial : « Pique un sprint vers la cour principale et ramène des renforts, vite ! »
Elle a hissé le haut du corps de Véra pour la caler contre elle, tout en jetant un dernier regard amer vers l'arche de la roseraie.
Toujours aucun signe de Tom dans les parages.
C'était vraiment un gâchis monumental : au final, elle avait fait trop de bruit et avait laissé les deux tourtereaux s'en tirer à bon compte !
Le pronostic vital de Véra n'était vraiment pas beau à voir.
Dr Martin, qui s'avérait être le neveu de Marie, a fini son examen clinique et a secoué la tête, l'air grave.
« Le cancer de Mme Garcia a proliféré dans tout son corps, et les métastases ont même atteint le cerveau. »
« Avec le choc émotionnel de ce soir, son corps a lâché et ça a déclenché une syncope. »
« Dorénavant, il va falloir la ménager au maximum et éviter la moindre contrariété, sinon… »
Dr Martin n'a même pas eu besoin de finir sa phrase ; Marie fondait déjà en larmes, secouée de sanglots nerveux.
En entendant ce diagnostic clinique, Claire a pris une énorme claque en réalisant à quel point la santé de Véra avait dégringolé !
Yolande a fusillé Claire avec un regard chargé de soupçons : « Quand c'est arrivé, il n'y avait personne d'autre que vous dans le fond du jardin. »
« Qu'est-ce qui a bien pu traumatiser ma belle-mère au point de la faire tomber dans les pommes ? »
« C'est encore un de tes coups tordus, Claire ? »
« Crache le morceau, il s'est passé quoi au juste dans ce jardin ? »