登入Nora
Léonora esquisse un sourire. Ce n'est pas un sourire chaleureux. C'est le sourire de quelqu'un qui sait déjà la réponse, qui anticipe la fin de la conversation avant même qu'elle ait commencé. — Parce que je connais la cause de son état. Et parce que vous pouvez m'être utile, Nora. Elle connaît mon prénom. Bien sûr qu'elle le connaît. Elle sait tout. Je le vois dans sa posture, dans son regard, dans la façon dont elle domine l'espace de cette petite chambre d'hôpital sans même avoir à hausser la voix. Elle est venue préparée. Elle m'a étudiée. Je suis un dossier qu'elle a ouvert bien avant de franchir cette porte. — Utile comment ? je demande, la gorge sèche. — Je dirige une organisation. Nous avons besoin de personnes loyales, capables, et motivées. Vous êtes les trois. — Je ne suis pas une criminelle. — Je ne vous demande pas de l'être. Elle contourne le lit, lentement, et s'arrête à ma hauteur. Elle me dépasse d'une tête. Son parfum m'enveloppe , quelque chose de boisé, d'épicé, avec une note de cuir. Elle lève une main, et je me fige. Ses doigts effleurent ma joue, à peine, juste assez pour que je sente la chaleur de sa peau. — Je vous propose un marché, Nora. Je finance les soins de Gabriel. Je fais venir le spécialiste. Je lui donne les moyens de travailler. En échange, vous travaillez pour moi. Vous m'appartenez. Les mots tombent comme des couperets. Vous m'appartenez. Elle les dit sans emphase, sans menace. Comme un constat. Comme une clause contractuelle qu'on lit à voix haute. — C'est absurde, je murmure. On n'appartient à personne. — Vous croyez ? Elle retire sa main. Son regard plonge dans le mien, et je ne peux pas détourner les yeux. Je suis paralysée. Pas par la peur ou pas seulement. Par une fascination étrange, une attraction que je ne comprends pas et qui me terrifie. Cette femme est dangereuse. Chaque cellule de mon corps le hurle. Mais elle est aussi la première personne, en trois mois, à me dire qu'il y a un espoir pour Gabriel. — Qu'est-ce que je devrais faire ? je demande. Concrètement. — Vous vivrez au manoir. Vous apprendrez nos règles. Vous servirez. Vous obéirez. Rien qui ne soit contraire à vos limites profondes , je ne vous demanderai jamais ce que vous ne pouvez pas donner. Mais ce que vous donnerez, vous le donnerez entièrement. — Et si je refuse ? Léonora prend l'enveloppe sur la tablette et la glisse dans son manteau. — Alors je pars, et Gabriel restera dans ce lit jusqu'à ce que l'hôpital le transfère en soins palliatifs. Le chantage est clair. Affreusement, cruellement clair. Elle ne prend même pas la peine de l'enrober. Elle me regarde, et j'ai l'impression qu'elle voit tout : mon compte en banque vide, mes nuits sans sommeil, ma terreur de perdre la seule famille qui me reste. Gabriel est tout ce que j'ai. Nos parents sont morts dans un accident de voiture quand j'avais dix-sept ans et lui dix. Je l'ai élevé. Je l'ai protégé. Je lui ai appris à faire ses lacets, à réviser ses examens, à survivre au harcèlement scolaire. Je ne peux pas le perdre. — Combien de temps ? je murmure. — Le temps qu'il faudra. — C'est vague. — C'est la seule réponse que j'ai. Je regarde Gabriel. Son visage paisible, ses cheveux bruns collés sur le front, ses longs cils qui ne battent jamais. Je pense à son rire, à sa façon de se moquer de moi quand je faisais brûler les pâtes, à sa passion pour la médecine. Il voulait sauver des vies. Il ne mérite pas ça. Je me tourne vers Léonora. Mes jambes tremblent, ma voix tremble, tout mon corps tremble, mais je tiens son regard. — Sauvez-le. Et je suis à vous. Le sourire de Léonora s'élargit d'un millimètre. Elle sort l'enveloppe et la pose sur le lit, près de la main de Gabriel. — Le spécialiste sera là demain matin. Vous, vous serez au manoir dans trois jours. Je vous enverrai une voiture. Elle se dirige vers la porte sans un regard en arrière. Ses talons claquent sur le linoléum, réguliers comme un métronome. Avant de sortir, elle s'arrête. — Nora ? — Oui ? — Vous avez bien fait. La porte se referme derrière elle. Le silence retombe sur la chambre 317, troublé seulement par le bip du moniteur et le souffle du respirateur. Je m'effondre sur ma chaise, les jambes coupées, le cœur battant à tout rompre. Mes doigts serrent l'enveloppe. Je viens de signer un pacte avec une inconnue. Je viens de vendre ma liberté pour sauver mon frère. Je devrais être terrifiée. Je le suis. Mais sous la terreur, sous l'incrédulité, quelque chose d'autre pulse. Quelque chose que je ne veux pas nommer. De l'excitation. Je me penche vers Gabriel et pose mes lèvres sur son front. — Je vais te sortir de là, je murmure. Promis. Je vais te sortir de là. Le bip du moniteur répond. Régulier, obstiné, vivant. Trois jours plus tard, une berline noire aux vitres teintées se gare devant mon immeuble. Je n'ai pas dormi de la nuit. J'ai fait mes valises en pleurant, en rangeant, en dérangeant, en me demandant si j'emportais assez de vêtements, si j'oubliais quelque chose d'essentiel, si je reverrais un jour ce studio minuscule où Gabriel et moi avons vécu pendant trois ans. J'ai laissé un mot pour la concierge, un chèque pour le loyer en retard, et un double des clés au cas où. La voiture m'attend. Le chauffeur est un homme massif en costume noir, crâne rasé, lunettes de soleil malgré la grisaille. Il ne parle pas. Il ouvre la portière arrière, prend ma valise, et nous partons. La ville défile derrière la vitre. Les immeubles s'espacent, les rues deviennent des routes, les routes des chemins. Nous entrons dans une forêt. Des chênes, des hêtres, des tilleuls nus qui tendent leurs branches comme des doigts décharnés. La brume s'épaissit. Je ne sais pas où nous sommes. J'ai éteint mon téléphone. À quoi bon ?Les années passent, et la maison grandit, et le réseau s'étend, et notre famille s'agrandit. Des enfants naissent, des couples se forment, des vies se reconstruisent. Le manoir devient un village, un refuge, un phare. Et nous, Léonora, Soren et moi, nous devenons les gardiens de ce phare. Les gardiens de la lumière.Un soir, alors que l'été décline, je m'assieds sur la terrasse, entre Léonora et Soren, et je regarde le soleil se coucher sur le jardin. Les fleurs, les arbres, les allées, tout est baigné d'une lumière dorée, paisible, presque irréelle. Les enfants jouent encore, leurs rires montent jusqu'à nous, et je souris, malgré moi. Soren passe son bras autour de mes épaules. Léonora pose sa main sur ma cuisse, et sa tête sur mon épaule.— Tu penses à quoi ? demande-t-elle.— À tout. À rien. À nous.— C'est une bonne réponse, dit Soren en riant.— Tu te souviens de la première fois ? dis-je. La première fois que je suis entrée dans ce manoir ?— Oui, dit Léonora. Tu étais terrifiée
Ce matin, je me réveille avant eux.Je reste immobile un long moment, les yeux à demi fermés, à écouter leurs respirations. Léonora, sur le côté, un bras jeté en travers de l'oreiller, ses cheveux noirs parsemés de quelques fils d'argent — les années passent, pour elle aussi, et elle est plus belle que jamais. Soren, sur le dos, une main posée sur son torse, sa poitrine qui se soulève lentement, son visage détendu, presque enfantin. Ils dorment. Ils sont en paix. Et je les aime, d'un amour qui a grandi, mûri, s'est enraciné. Un amour solide, profond, éternel.Je me glisse hors du lit sans les réveiller. Je passe une robe de chambre, j'ouvre les rideaux, et je reste debout devant la fenêtre, à regarder le jardin. C'est l'été. Les fleurs éclosent, les arbres sont verts, le soleil brille dans un ciel sans nuages. Les enfants jouent dans l'allée, leurs rires montent jusqu'à moi, et je souris, malgré moi. Des enfants. Ils sont nombreux, maintenant, au manoir. Des enfants de résidents, des
Les semaines passent, et le printemps s'installe, puis l'été. La Phalange prospère, sous la direction de Léonora, avec moi comme pivot, et Soren comme second. Nous avons repris le contrôle des territoires perdus, nous avons rétabli les alliances brisées, nous avons fait de notre organisation une force stable, respectée, crainte. Mais nous avons aussi fait autre chose. Nous avons créé un refuge. Une maison. Un endroit où les brisés peuvent se reconstruire, où les perdus peuvent se retrouver, où les solitaires peuvent trouver une famille.Des femmes, des hommes, des enfants, parfois. Des victimes de la Matriarche, des rescapés de Volkov, des oubliés du Cercle. Ils arrivent au manoir, tremblants, affamés, terrifiés, et nous les accueillons. Nous les nourrissons, nous les soignons, nous les écoutons. Et quand ils sont prêts, nous les aidons à repartir, ou à rester, ou à trouver leur propre chemin.Je ne l'ai pas cherché, ce rôle. Il est venu à moi, comme tout le reste, par hasard, par néc
NoraSix mois.Six mois depuis la chute de la Matriarche. Six mois depuis que le soleil s'est levé sur un monde sans elle, sans son ombre, sans sa toile. Six mois depuis que nous sommes rentrés au manoir, épuisés, couverts de poussière et de sang, mais vivants. Vivants, ensemble, et libres.Le manoir a changé. Pas les murs, pas les pierres, pas les couloirs sombres ni les hautes fenêtres. Mais l'air, oui. L'air qui circule dans les pièces, l'air que nous respirons, l'air qui n'est plus chargé de peur, de secrets, de menaces suspendues. Les gardes sourient, parfois. Les domestiques chantonnent en travaillant. Les portes restent ouvertes, et personne ne sursaute quand un pas résonne dans le couloir.Moi, j'ai changé aussi. Je ne suis plus la femme traquée du marché, celle qui comptait ses pas, ses repas, ses souffles. Je ne suis plus la protégée tremblante, la soumise hésitante, l'ombre qui se glissait dans les pièces en espérant qu'on ne la remarque pas. Je suis Nora Moreau. Je suis la
Nora Le nom de la Matriarche refait surface, comme une ombre qui s'étend. Léonora l'a murmuré devant le portrait d'Elena, je l'ai lu dans le dossier Arkady, et maintenant, il s'impose à nous, inévitable, terrifiant. La Matriarche. Une femme de l'ombre, ancienne mentor de Léonora, qui contrôle plusieurs organisations criminelles à travers l'Europe. C'est elle qui finançait Arkady. C'est elle qui a ordonné le protocole sur Gabriel. C'est elle qui a envoyé Iris. Elle n'a jamais lâché prise, jamais reculé, jamais pardonné. — Elle m'a formée, murmure Léonora, un soir, dans le bureau. Elle a fait de moi ce que je suis. Et elle ne me le pardonnera jamais. — Qu'est-ce qu'elle te reproche ? — D'avoir réussi sans elle. D'avoir fondé ma propre organisation. D'avoir refusé de rester son instrument. Je pose ma main sur la sienne, et je sens ses doigts se crisper, comme si le simple fait d'évoquer la Matriarche la faisait souffrir. Je comprends maintenant la profondeur de sa blessure, la sou
NoraIris. La taupe. Je la découvre par hasard, un soir, en fouillant dans les dossiers de Léonora. Des messages codés, des rendez-vous secrets, des informations qui fuient vers Volkov. Je la confronte, et elle avoue, haineuse, brisée.— Tu as tout pris ! hurle-t-elle. Sa confiance, sa chambre, son amour ! Tout !— Tu as trahi, dis-je. C'est impardonnable.Elle se jette sur moi, un couteau à la main. Je me bats, je la désarme, je la maîtrise. Léonora arrive, et Iris est emmenée, jugée, punie. Mais ses mots résonnent encore en moi : Tu n'es qu'un substitut. Elle ne t'aimera jamais comme elle a aimé l'autre.Le soir, Léonora me prend dans ses bras, et elle me raconte l'histoire d'Elena. La femme qu'elle a aimée, perdue, assassinée par Volkov. Et je comprends, enfin, la profondeur de sa blessure, la source de sa méfiance.— Tu n'es pas un substitut, murmure-t-elle. Tu es toi. Et je t'aime.Elle me fait l'amour, lentement, tendrement, et je me donne à elle, sans réserve, sans peur. Elle m







