首頁 / Romance / Liaisons féminines 3 / CHAPITRE 1 — LE MARCHÉ

分享

Liaisons féminines 3
Liaisons féminines 3
作者: Déesse

CHAPITRE 1 — LE MARCHÉ

作者: Déesse
last update publish date: 2026-07-22 23:23:56

Nora

La chambre 317 baigne dans une lumière grise d'octobre. Les stores sont à moitié baissés, les néons du couloir clignotent derrière la porte vitrée, et l'odeur de l'antiseptique me prend à la gorge depuis trois mois. Je ne la sens presque plus. Mon corps s'est habitué, comme il s'est habitué aux nuits sans sommeil, au goût du café froid, au bip régulier du moniteur cardiaque qui rythme mes journées.

Gabriel dort.

Il dort depuis quatre-vingt-quatorze jours exactement. J'ai arrêté de compter les heures, mais je compte les jours. C'est plus supportable. Les journées, on peut les barrer sur un calendrier. Les heures, elles s'étirent comme du caramel brûlé, collantes, interminables. Gabriel a dix-neuf ans. Il devrait être en train de préparer ses examens de médecine, de râler contre la cantine universitaire, de tomber amoureux d'une fille ou d'un garçon, de vivre. Au lieu de ça, il est allongé sur ce lit d'hôpital, les bras le long du corps, les yeux fermés, la respiration régulière grâce à ce fichu respirateur qui fait pshhh, pshhh toutes les trois secondes.

Je lui tiens la main. Sa peau est tiède, toujours. C'est peut-être ça le pire : il est tiède, il respire, son cœur bat, mais il n'est pas là. Les médecins ont utilisé des mots que je ne comprends qu'à moitié. Coma inexpliqué. Aucune lésion cérébrale visible. Aucune toxine détectée. Aucune cause identifiable. Ils ont fait des scanners, des IRM, des ponctions lombaires, des analyses de sang, des analyses de tout. Ils ont consulté des spécialistes à Paris, à Lyon, à Genève. Rien. Gabriel s'est endormi un soir de juillet en se plaignant d'un mal de tête, et il ne s'est jamais réveillé.

J'avais vingt-cinq ans quand c'est arrivé. J'en ai vingt-six maintenant. Mon anniversaire, je l'ai passé dans cette chambre, avec un gâteau que l'infirmière de nuit m'avait acheté à la boulangerie d'en bas. Gabriel dormait. J'ai soufflé les bougies toute seule, et j'ai pleuré dans le gâteau.

Les factures s'empilent sur la table basse de mon studio. L'assurance ne couvre plus les soins spécialisés. L'hôpital public menace de transférer Gabriel dans un service de long séjour, à trois heures de route. Trois heures. Autant dire un autre monde. Je ne pourrais plus venir tous les jours. Je ne pourrais plus lui parler, lui lire, tenir sa main. L'idée me donne envie de hurler, alors je ravale. Je ravale depuis trois mois. J'ai la gorge en permanence nouée par tout ce que je n'ose pas exprimer.

La porte s'ouvre sans que personne n'ait frappé. Je sursaute. L'infirmière de jour, Madame Delphine, ne vient jamais à cette heure. Elle passe vers onze heures pour la toilette, et ensuite on ne la revoit qu'à la relève. Mais ce n'est pas Madame Delphine qui entre dans la chambre 317.

C'est une femme que je n'ai jamais vue.

Elle est grande. Très grande. Elle porte un manteau noir qui lui arrive aux chevilles, coupé dans un tissu qui semble absorber la lumière. Ses cheveux sont sombres, striés de gris aux tempes, tirés en un chignon bas qui dégage un visage anguleux, des pommettes hautes, une bouche qui n'a pas l'habitude de sourire. Ses yeux sont noirs. Pas marron foncé , noirs, comme deux puits sans fond. Elle doit avoir la quarantaine, peut-être un peu plus, mais elle se tient avec une autorité qui écrase l'âge, le temps, les convenances.

Elle ne me salue pas. Elle ne se présente pas. Elle avance de trois pas dans la chambre, ses talons claquent sur le linoléum, et elle s'arrête au pied du lit de Gabriel. Elle le regarde. Pas comme une inconnue , comme quelqu'un qui sait.

— Vous êtes la sœur, dit-elle.

Ce n'est pas une question. Sa voix est grave, posée, chaque syllabe articulée avec une précision chirurgicale. Je sens mes épaules se crisper.

— Qui êtes-vous ? je demande. Vous n'avez pas le droit d'entrer ici sans

— Je m'appelle Léonora.

Elle dit son prénom comme on dit un titre. Pas de nom de famille. Pas d'explication. Juste Léonora, et le silence qui suit pèse trois tonnes. Elle détache son regard de Gabriel et le pose sur moi. J'ai l'impression d'être déshabillée, pesée, évaluée en une fraction de seconde.

— Votre frère ne se réveillera pas, poursuit-elle. Pas avec les traitements actuels. Les médecins de cet hôpital sont compétents, mais ils ne savent pas ce qu'ils cherchent.

Mon cœur s'arrête. Littéralement. Je sens le sang refluer de mon visage, mes doigts se glacer autour de la main de Gabriel. Cette femme vient de dire ce que je redoute depuis des semaines, ce que personne n'ose formuler. Elle l'a dit comme on annonce la météo.

— Qu'est-ce que vous voulez ? je murmure.

— Vous aider.

Elle sort une enveloppe de la poche intérieure de son manteau et la pose sur la tablette, à côté du plateau-repas intact de Gabriel. L'enveloppe est épaisse, en papier ivoire, sans aucune inscription.

— Là-dedans, il y a le nom d'un spécialiste. Un homme qui a travaillé sur des cas similaires. Il peut identifier la cause du coma de votre frère. Et la traiter.

— Pourquoi ? j'articule. Pourquoi vous feriez ça ? Vous ne me connaissez pas. Vous ne connaissez pas Gabriel.

在 APP 繼續免費閱讀本書
掃碼下載 APP

最新章節

  • Liaisons féminines 3   ÉPILOGUE 4— LA MAISON DES LUMIÈRES 2

    Les années passent, et la maison grandit, et le réseau s'étend, et notre famille s'agrandit. Des enfants naissent, des couples se forment, des vies se reconstruisent. Le manoir devient un village, un refuge, un phare. Et nous, Léonora, Soren et moi, nous devenons les gardiens de ce phare. Les gardiens de la lumière.Un soir, alors que l'été décline, je m'assieds sur la terrasse, entre Léonora et Soren, et je regarde le soleil se coucher sur le jardin. Les fleurs, les arbres, les allées, tout est baigné d'une lumière dorée, paisible, presque irréelle. Les enfants jouent encore, leurs rires montent jusqu'à nous, et je souris, malgré moi. Soren passe son bras autour de mes épaules. Léonora pose sa main sur ma cuisse, et sa tête sur mon épaule.— Tu penses à quoi ? demande-t-elle.— À tout. À rien. À nous.— C'est une bonne réponse, dit Soren en riant.— Tu te souviens de la première fois ? dis-je. La première fois que je suis entrée dans ce manoir ?— Oui, dit Léonora. Tu étais terrifiée

  • Liaisons féminines 3   ÉPILOGUE 3 — LA MAISON DES LUMIÈRES

    Ce matin, je me réveille avant eux.Je reste immobile un long moment, les yeux à demi fermés, à écouter leurs respirations. Léonora, sur le côté, un bras jeté en travers de l'oreiller, ses cheveux noirs parsemés de quelques fils d'argent — les années passent, pour elle aussi, et elle est plus belle que jamais. Soren, sur le dos, une main posée sur son torse, sa poitrine qui se soulève lentement, son visage détendu, presque enfantin. Ils dorment. Ils sont en paix. Et je les aime, d'un amour qui a grandi, mûri, s'est enraciné. Un amour solide, profond, éternel.Je me glisse hors du lit sans les réveiller. Je passe une robe de chambre, j'ouvre les rideaux, et je reste debout devant la fenêtre, à regarder le jardin. C'est l'été. Les fleurs éclosent, les arbres sont verts, le soleil brille dans un ciel sans nuages. Les enfants jouent dans l'allée, leurs rires montent jusqu'à moi, et je souris, malgré moi. Des enfants. Ils sont nombreux, maintenant, au manoir. Des enfants de résidents, des

  • Liaisons féminines 3   ÉPILOGUE 2 — LA MAISON DES OMBRES 2

    Les semaines passent, et le printemps s'installe, puis l'été. La Phalange prospère, sous la direction de Léonora, avec moi comme pivot, et Soren comme second. Nous avons repris le contrôle des territoires perdus, nous avons rétabli les alliances brisées, nous avons fait de notre organisation une force stable, respectée, crainte. Mais nous avons aussi fait autre chose. Nous avons créé un refuge. Une maison. Un endroit où les brisés peuvent se reconstruire, où les perdus peuvent se retrouver, où les solitaires peuvent trouver une famille.Des femmes, des hommes, des enfants, parfois. Des victimes de la Matriarche, des rescapés de Volkov, des oubliés du Cercle. Ils arrivent au manoir, tremblants, affamés, terrifiés, et nous les accueillons. Nous les nourrissons, nous les soignons, nous les écoutons. Et quand ils sont prêts, nous les aidons à repartir, ou à rester, ou à trouver leur propre chemin.Je ne l'ai pas cherché, ce rôle. Il est venu à moi, comme tout le reste, par hasard, par néc

  • Liaisons féminines 3   ÉPILOGUE I — LA MAISON DES OMBRES

    NoraSix mois.Six mois depuis la chute de la Matriarche. Six mois depuis que le soleil s'est levé sur un monde sans elle, sans son ombre, sans sa toile. Six mois depuis que nous sommes rentrés au manoir, épuisés, couverts de poussière et de sang, mais vivants. Vivants, ensemble, et libres.Le manoir a changé. Pas les murs, pas les pierres, pas les couloirs sombres ni les hautes fenêtres. Mais l'air, oui. L'air qui circule dans les pièces, l'air que nous respirons, l'air qui n'est plus chargé de peur, de secrets, de menaces suspendues. Les gardes sourient, parfois. Les domestiques chantonnent en travaillant. Les portes restent ouvertes, et personne ne sursaute quand un pas résonne dans le couloir.Moi, j'ai changé aussi. Je ne suis plus la femme traquée du marché, celle qui comptait ses pas, ses repas, ses souffles. Je ne suis plus la protégée tremblante, la soumise hésitante, l'ombre qui se glissait dans les pièces en espérant qu'on ne la remarque pas. Je suis Nora Moreau. Je suis la

  • Liaisons féminines 3   CHAPITRE 6 — LE PIÈGE INVERSÉ

    Nora Le nom de la Matriarche refait surface, comme une ombre qui s'étend. Léonora l'a murmuré devant le portrait d'Elena, je l'ai lu dans le dossier Arkady, et maintenant, il s'impose à nous, inévitable, terrifiant. La Matriarche. Une femme de l'ombre, ancienne mentor de Léonora, qui contrôle plusieurs organisations criminelles à travers l'Europe. C'est elle qui finançait Arkady. C'est elle qui a ordonné le protocole sur Gabriel. C'est elle qui a envoyé Iris. Elle n'a jamais lâché prise, jamais reculé, jamais pardonné. — Elle m'a formée, murmure Léonora, un soir, dans le bureau. Elle a fait de moi ce que je suis. Et elle ne me le pardonnera jamais. — Qu'est-ce qu'elle te reproche ? — D'avoir réussi sans elle. D'avoir fondé ma propre organisation. D'avoir refusé de rester son instrument. Je pose ma main sur la sienne, et je sens ses doigts se crisper, comme si le simple fait d'évoquer la Matriarche la faisait souffrir. Je comprends maintenant la profondeur de sa blessure, la sou

  • Liaisons féminines 3   CHAPITRE 5 — LA TAUPE

    NoraIris. La taupe. Je la découvre par hasard, un soir, en fouillant dans les dossiers de Léonora. Des messages codés, des rendez-vous secrets, des informations qui fuient vers Volkov. Je la confronte, et elle avoue, haineuse, brisée.— Tu as tout pris ! hurle-t-elle. Sa confiance, sa chambre, son amour ! Tout !— Tu as trahi, dis-je. C'est impardonnable.Elle se jette sur moi, un couteau à la main. Je me bats, je la désarme, je la maîtrise. Léonora arrive, et Iris est emmenée, jugée, punie. Mais ses mots résonnent encore en moi : Tu n'es qu'un substitut. Elle ne t'aimera jamais comme elle a aimé l'autre.Le soir, Léonora me prend dans ses bras, et elle me raconte l'histoire d'Elena. La femme qu'elle a aimée, perdue, assassinée par Volkov. Et je comprends, enfin, la profondeur de sa blessure, la source de sa méfiance.— Tu n'es pas un substitut, murmure-t-elle. Tu es toi. Et je t'aime.Elle me fait l'amour, lentement, tendrement, et je me donne à elle, sans réserve, sans peur. Elle m

更多章節
探索並免費閱讀 優質小說
GoodNovel APP 免費暢讀海量優秀小說,下載喜歡的書籍,隨時隨地閱讀。
在 APP 免費閱讀書籍
掃碼在 APP 閱讀
DMCA.com Protection Status