登入Nora
Au bout d'une heure, la voiture ralentit devant une grille monumentale en fer forgé. Elle s'ouvre automatiquement, sans un bruit. L'allée est bordée de tilleuls centenaires, leurs troncs tapissés de mousse. Au fond, immense et austère, le manoir se dresse. Trois étages de pierre grise, des fenêtres à meneaux, un toit d'ardoise pentu, des cheminées multiples. C'est beau. C'est terrifiant. La voiture s'arrête devant le perron. Une jeune femme m'attend en haut des marches. Elle a mon âge, peut-être un peu moins. Blonde, le visage angélique, le regard froid. Elle porte une robe grise sobre, un col roulé, des bottines lacées. — Nora, dit-elle. Je suis Iris. Suivez-moi. Pas de bienvenue. Pas de sourire. Elle se retourne et pousse la lourde porte de chêne. J'entre. Le hall est gigantesque. Un escalier de pierre en colimaçon, des tapisseries anciennes, des chandeliers en fer forgé, des portes partout. L'air sent la cire et le bois ancien. Iris me précède sans un mot, ses bottines claquant sur les dalles. Nous traversons un couloir, puis un autre, puis un troisième. Le manoir est un labyrinthe. — Vous êtes la nouvelle, dit Iris sans se retourner. La cinquième protégée. Vous avez de la chance. D'habitude, Léonora n'accepte personne sans une période d'essai. — Pourquoi moi ? je demande. Iris s'arrête devant une porte et se tourne vers moi. Ses yeux bleus sont deux lames. — Ça, c'est à vous de le découvrir. Elle ouvre la porte. La pièce est un bureau. Immense, tapissé de livres, éclairé par un feu de cheminée et des lampes à huile. Derrière un bureau en acajou, Léonora est assise. Elle ne porte pas de manteau aujourd'hui. Sa robe est noire, sobre, cintrée à la taille. Ses cheveux sont détachés, ondulant sur ses épaules. Elle est encore plus impressionnante que dans la chambre d'hôpital. — Merci, Iris. Laissez-nous. Iris s'incline légèrement — je note le geste, la déférence — et referme la porte derrière moi. Je suis seule avec Léonora. — Approchez, dit-elle. J'obéis. Mes jambes sont en coton. Je m'arrête devant le bureau, de l'autre côté, debout comme une élève convoquée chez la directrice. — Déshabillez-vous. Les mots tombent, nets, sans appel. Je cligne des yeux, persuade que j'ai mal entendu. Mais Léonora me regarde avec la même expression calme, patiente, impitoyable. Ses mains sont posées à plat sur le bureau. Elle ne répète pas. Elle attend. — Pourquoi ? j'articule. — Parce que je veux voir ce qui m'appartient. Les mots de l'hôpital me reviennent. Vous m'appartenez. Le marché. La dette. Je n'ai pas rêvé. Elle attend que je prouve que j'ai compris les termes du contrat. Mes doigts tremblent quand je défais le premier bouton de mon chemisier. Puis le deuxième. Puis le troisième. Le tissu glisse de mes épaules, tombe sur le tapis. Je retire ma jupe, mes collants. Je suis en sous-vêtements, bras ballants, la chair de poule. — Tout, dit Léonora. Je ferme les yeux. Je dégrafe mon soutien-gorge, je fais glisser ma culotte. Le feu crépite dans la cheminée, mais j'ai froid. Je suis nue, exposée, vulnérable comme jamais je ne l'ai été. Et Léonora me regarde. Pas comme un prédateur — comme un sculpteur devant un bloc de marbre. Elle se lève, contourne le bureau. Ses talons claquent doucement sur le parquet ciré. Elle tourne autour de moi, lentement, sans me toucher. Je sens son regard sur mes épaules, sur la courbe de mes reins, sur la naissance de mes fesses, sur la ligne de mes cuisses. Je suis rouge. Je suis brûlante de honte. Et pourtant. Pourtant, quelque chose pulse entre mes jambes. — Tu as la peau qui réagit avant toi, murmure Léonora dans mon dos. C'est bien. Tu apprendras à l'écouter. Son souffle effleure ma nuque. Mes tétons se durcissent. Elle le remarque. Je le sais, même si je ne la vois pas. Je le sens à son silence, à l'imperceptible ralentissement de sa respiration. Elle revient face à moi. Ses yeux plongent dans les miens. Sa main se lève, et je retiens mon souffle. Ses doigts effleurent ma clavicule, descendent entre mes seins, s'arrêtent sur mon sternum. Je tremble de tout mon corps. — Regarde-toi, dit-elle. Tu es belle. Tu es terrorisée. Et tu es excitée. Elle retire sa main. Le contact était infime, mais ma peau brûle là où elle m'a touchée. — Demain, nous commencerons. Iris va te montrer ta chambre. Repose-toi. Tu en auras besoin. Elle retourne à son bureau, s'assoit, reprend son stylo comme si de rien n'était. Je reste plantée là, nue, humiliée, confuse, vibrante de sensations contradictoires que je ne sais pas nommer. — Tu peux te rhabiller, dit-elle sans lever les yeux. Je ramasse mes vêtements avec des gestes précipités, maladroits. J'enfile mon chemisier à l'envers, je m'en fiche. En sortant du bureau, je croise mon reflet dans un miroir ancien. J'ai les joues écarlates, les pupilles dilatées, la respiration courte. Je ne me reconnais pas. Iris m'attend dans le couloir, adossée au mur, les bras croisés. Elle a dû entendre. Elle a forcément entendu. Elle ne dit rien. Elle me précède dans les escaliers, ouvre une porte au deuxième étage. — Votre chambre. Dîner à vingt heures précises. Ne soyez pas en retard. Elle repart sans un mot de plus. Je reste sur le seuil, ma valise à la main. La chambre est sobre mais élégante : un lit à baldaquin, une armoire ancienne, une petite salle de bains attenante, une fenêtre donnant sur la forêt. Sur la coiffeuse, un coffret en bois sombre. Je l'ouvre. À l'intérieur, posé sur un coussin de velours, un collier de cuir noir. Fin, discret. Avec un petit anneau d'argent. Je referme le coffret et m'assois sur le lit. Mes jambes ne me portent plus. Je fixe le couvercle en bois pendant de longues minutes. Je devrais pleurer. Je devrais fuir, profiter qu'on ne m'a pas encore enfermée, courir dans la forêt, alerter la police, hurler que j'ai fait une erreur. Mais je ne bouge pas. Parce que Gabriel a besoin de moi. Parce que Léonora tient sa promesse. Et parce que, quelque part au fond de moi, une voix murmure que je n'ai pas seulement accepté ce marché par obligation. Je l'ai accepté parce que j'en avais envie. Cette pensée me glace plus que tout le reste. La nuit tombe sur le manoir. La forêt bruisse de vent et de pluie. Quelque part dans cette immense bâtisse, Léonora veille. Et moi, je suis là, assise sur mon lit, le collier de cuir entre les mains, au seuil d'un monde dont j'ignore encore tous les périls et tous les plaisirs.Les années passent, et la maison grandit, et le réseau s'étend, et notre famille s'agrandit. Des enfants naissent, des couples se forment, des vies se reconstruisent. Le manoir devient un village, un refuge, un phare. Et nous, Léonora, Soren et moi, nous devenons les gardiens de ce phare. Les gardiens de la lumière.Un soir, alors que l'été décline, je m'assieds sur la terrasse, entre Léonora et Soren, et je regarde le soleil se coucher sur le jardin. Les fleurs, les arbres, les allées, tout est baigné d'une lumière dorée, paisible, presque irréelle. Les enfants jouent encore, leurs rires montent jusqu'à nous, et je souris, malgré moi. Soren passe son bras autour de mes épaules. Léonora pose sa main sur ma cuisse, et sa tête sur mon épaule.— Tu penses à quoi ? demande-t-elle.— À tout. À rien. À nous.— C'est une bonne réponse, dit Soren en riant.— Tu te souviens de la première fois ? dis-je. La première fois que je suis entrée dans ce manoir ?— Oui, dit Léonora. Tu étais terrifiée
Ce matin, je me réveille avant eux.Je reste immobile un long moment, les yeux à demi fermés, à écouter leurs respirations. Léonora, sur le côté, un bras jeté en travers de l'oreiller, ses cheveux noirs parsemés de quelques fils d'argent — les années passent, pour elle aussi, et elle est plus belle que jamais. Soren, sur le dos, une main posée sur son torse, sa poitrine qui se soulève lentement, son visage détendu, presque enfantin. Ils dorment. Ils sont en paix. Et je les aime, d'un amour qui a grandi, mûri, s'est enraciné. Un amour solide, profond, éternel.Je me glisse hors du lit sans les réveiller. Je passe une robe de chambre, j'ouvre les rideaux, et je reste debout devant la fenêtre, à regarder le jardin. C'est l'été. Les fleurs éclosent, les arbres sont verts, le soleil brille dans un ciel sans nuages. Les enfants jouent dans l'allée, leurs rires montent jusqu'à moi, et je souris, malgré moi. Des enfants. Ils sont nombreux, maintenant, au manoir. Des enfants de résidents, des
Les semaines passent, et le printemps s'installe, puis l'été. La Phalange prospère, sous la direction de Léonora, avec moi comme pivot, et Soren comme second. Nous avons repris le contrôle des territoires perdus, nous avons rétabli les alliances brisées, nous avons fait de notre organisation une force stable, respectée, crainte. Mais nous avons aussi fait autre chose. Nous avons créé un refuge. Une maison. Un endroit où les brisés peuvent se reconstruire, où les perdus peuvent se retrouver, où les solitaires peuvent trouver une famille.Des femmes, des hommes, des enfants, parfois. Des victimes de la Matriarche, des rescapés de Volkov, des oubliés du Cercle. Ils arrivent au manoir, tremblants, affamés, terrifiés, et nous les accueillons. Nous les nourrissons, nous les soignons, nous les écoutons. Et quand ils sont prêts, nous les aidons à repartir, ou à rester, ou à trouver leur propre chemin.Je ne l'ai pas cherché, ce rôle. Il est venu à moi, comme tout le reste, par hasard, par néc
NoraSix mois.Six mois depuis la chute de la Matriarche. Six mois depuis que le soleil s'est levé sur un monde sans elle, sans son ombre, sans sa toile. Six mois depuis que nous sommes rentrés au manoir, épuisés, couverts de poussière et de sang, mais vivants. Vivants, ensemble, et libres.Le manoir a changé. Pas les murs, pas les pierres, pas les couloirs sombres ni les hautes fenêtres. Mais l'air, oui. L'air qui circule dans les pièces, l'air que nous respirons, l'air qui n'est plus chargé de peur, de secrets, de menaces suspendues. Les gardes sourient, parfois. Les domestiques chantonnent en travaillant. Les portes restent ouvertes, et personne ne sursaute quand un pas résonne dans le couloir.Moi, j'ai changé aussi. Je ne suis plus la femme traquée du marché, celle qui comptait ses pas, ses repas, ses souffles. Je ne suis plus la protégée tremblante, la soumise hésitante, l'ombre qui se glissait dans les pièces en espérant qu'on ne la remarque pas. Je suis Nora Moreau. Je suis la
Nora Le nom de la Matriarche refait surface, comme une ombre qui s'étend. Léonora l'a murmuré devant le portrait d'Elena, je l'ai lu dans le dossier Arkady, et maintenant, il s'impose à nous, inévitable, terrifiant. La Matriarche. Une femme de l'ombre, ancienne mentor de Léonora, qui contrôle plusieurs organisations criminelles à travers l'Europe. C'est elle qui finançait Arkady. C'est elle qui a ordonné le protocole sur Gabriel. C'est elle qui a envoyé Iris. Elle n'a jamais lâché prise, jamais reculé, jamais pardonné. — Elle m'a formée, murmure Léonora, un soir, dans le bureau. Elle a fait de moi ce que je suis. Et elle ne me le pardonnera jamais. — Qu'est-ce qu'elle te reproche ? — D'avoir réussi sans elle. D'avoir fondé ma propre organisation. D'avoir refusé de rester son instrument. Je pose ma main sur la sienne, et je sens ses doigts se crisper, comme si le simple fait d'évoquer la Matriarche la faisait souffrir. Je comprends maintenant la profondeur de sa blessure, la sou
NoraIris. La taupe. Je la découvre par hasard, un soir, en fouillant dans les dossiers de Léonora. Des messages codés, des rendez-vous secrets, des informations qui fuient vers Volkov. Je la confronte, et elle avoue, haineuse, brisée.— Tu as tout pris ! hurle-t-elle. Sa confiance, sa chambre, son amour ! Tout !— Tu as trahi, dis-je. C'est impardonnable.Elle se jette sur moi, un couteau à la main. Je me bats, je la désarme, je la maîtrise. Léonora arrive, et Iris est emmenée, jugée, punie. Mais ses mots résonnent encore en moi : Tu n'es qu'un substitut. Elle ne t'aimera jamais comme elle a aimé l'autre.Le soir, Léonora me prend dans ses bras, et elle me raconte l'histoire d'Elena. La femme qu'elle a aimée, perdue, assassinée par Volkov. Et je comprends, enfin, la profondeur de sa blessure, la source de sa méfiance.— Tu n'es pas un substitut, murmure-t-elle. Tu es toi. Et je t'aime.Elle me fait l'amour, lentement, tendrement, et je me donne à elle, sans réserve, sans peur. Elle m







