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CHAPITRE 3 — LE MARCHÉ 3

مؤلف: Déesse
last update تاريخ النشر: 2026-07-22 23:26:08

Nora

Au bout d'une heure, la voiture ralentit devant une grille monumentale en fer forgé. Elle s'ouvre automatiquement, sans un bruit. L'allée est bordée de tilleuls centenaires, leurs troncs tapissés de mousse. Au fond, immense et austère, le manoir se dresse. Trois étages de pierre grise, des fenêtres à meneaux, un toit d'ardoise pentu, des cheminées multiples. C'est beau. C'est terrifiant.

La voiture s'arrête devant le perron. Une jeune femme m'attend en haut des marches. Elle a mon âge, peut-être un peu moins. Blonde, le visage angélique, le regard froid. Elle porte une robe grise sobre, un col roulé, des bottines lacées.

— Nora, dit-elle. Je suis Iris. Suivez-moi.

Pas de bienvenue. Pas de sourire. Elle se retourne et pousse la lourde porte de chêne. J'entre.

Le hall est gigantesque. Un escalier de pierre en colimaçon, des tapisseries anciennes, des chandeliers en fer forgé, des portes partout. L'air sent la cire et le bois ancien. Iris me précède sans un mot, ses bottines claquant sur les dalles. Nous traversons un couloir, puis un autre, puis un troisième. Le manoir est un labyrinthe.

— Vous êtes la nouvelle, dit Iris sans se retourner. La cinquième protégée. Vous avez de la chance. D'habitude, Léonora n'accepte personne sans une période d'essai.

— Pourquoi moi ? je demande.

Iris s'arrête devant une porte et se tourne vers moi. Ses yeux bleus sont deux lames.

— Ça, c'est à vous de le découvrir.

Elle ouvre la porte. La pièce est un bureau. Immense, tapissé de livres, éclairé par un feu de cheminée et des lampes à huile. Derrière un bureau en acajou, Léonora est assise. Elle ne porte pas de manteau aujourd'hui. Sa robe est noire, sobre, cintrée à la taille. Ses cheveux sont détachés, ondulant sur ses épaules. Elle est encore plus impressionnante que dans la chambre d'hôpital.

— Merci, Iris. Laissez-nous.

Iris s'incline légèrement — je note le geste, la déférence — et referme la porte derrière moi. Je suis seule avec Léonora.

— Approchez, dit-elle.

J'obéis. Mes jambes sont en coton. Je m'arrête devant le bureau, de l'autre côté, debout comme une élève convoquée chez la directrice.

— Déshabillez-vous.

Les mots tombent, nets, sans appel. Je cligne des yeux, persuade que j'ai mal entendu. Mais Léonora me regarde avec la même expression calme, patiente, impitoyable. Ses mains sont posées à plat sur le bureau. Elle ne répète pas. Elle attend.

— Pourquoi ? j'articule.

— Parce que je veux voir ce qui m'appartient.

Les mots de l'hôpital me reviennent. Vous m'appartenez. Le marché. La dette. Je n'ai pas rêvé. Elle attend que je prouve que j'ai compris les termes du contrat.

Mes doigts tremblent quand je défais le premier bouton de mon chemisier. Puis le deuxième. Puis le troisième. Le tissu glisse de mes épaules, tombe sur le tapis. Je retire ma jupe, mes collants. Je suis en sous-vêtements, bras ballants, la chair de poule.

— Tout, dit Léonora.

Je ferme les yeux. Je dégrafe mon soutien-gorge, je fais glisser ma culotte. Le feu crépite dans la cheminée, mais j'ai froid. Je suis nue, exposée, vulnérable comme jamais je ne l'ai été. Et Léonora me regarde. Pas comme un prédateur — comme un sculpteur devant un bloc de marbre. Elle se lève, contourne le bureau. Ses talons claquent doucement sur le parquet ciré. Elle tourne autour de moi, lentement, sans me toucher. Je sens son regard sur mes épaules, sur la courbe de mes reins, sur la naissance de mes fesses, sur la ligne de mes cuisses. Je suis rouge. Je suis brûlante de honte. Et pourtant.

Pourtant, quelque chose pulse entre mes jambes.

— Tu as la peau qui réagit avant toi, murmure Léonora dans mon dos. C'est bien. Tu apprendras à l'écouter.

Son souffle effleure ma nuque. Mes tétons se durcissent. Elle le remarque. Je le sais, même si je ne la vois pas. Je le sens à son silence, à l'imperceptible ralentissement de sa respiration.

Elle revient face à moi. Ses yeux plongent dans les miens. Sa main se lève, et je retiens mon souffle. Ses doigts effleurent ma clavicule, descendent entre mes seins, s'arrêtent sur mon sternum. Je tremble de tout mon corps.

— Regarde-toi, dit-elle. Tu es belle. Tu es terrorisée. Et tu es excitée.

Elle retire sa main. Le contact était infime, mais ma peau brûle là où elle m'a touchée.

— Demain, nous commencerons. Iris va te montrer ta chambre. Repose-toi. Tu en auras besoin.

Elle retourne à son bureau, s'assoit, reprend son stylo comme si de rien n'était. Je reste plantée là, nue, humiliée, confuse, vibrante de sensations contradictoires que je ne sais pas nommer.

— Tu peux te rhabiller, dit-elle sans lever les yeux.

Je ramasse mes vêtements avec des gestes précipités, maladroits. J'enfile mon chemisier à l'envers, je m'en fiche. En sortant du bureau, je croise mon reflet dans un miroir ancien. J'ai les joues écarlates, les pupilles dilatées, la respiration courte. Je ne me reconnais pas.

Iris m'attend dans le couloir, adossée au mur, les bras croisés. Elle a dû entendre. Elle a forcément entendu. Elle ne dit rien. Elle me précède dans les escaliers, ouvre une porte au deuxième étage.

— Votre chambre. Dîner à vingt heures précises. Ne soyez pas en retard.

Elle repart sans un mot de plus. Je reste sur le seuil, ma valise à la main. La chambre est sobre mais élégante : un lit à baldaquin, une armoire ancienne, une petite salle de bains attenante, une fenêtre donnant sur la forêt. Sur la coiffeuse, un coffret en bois sombre. Je l'ouvre. À l'intérieur, posé sur un coussin de velours, un collier de cuir noir. Fin, discret. Avec un petit anneau d'argent.

Je referme le coffret et m'assois sur le lit. Mes jambes ne me portent plus. Je fixe le couvercle en bois pendant de longues minutes. Je devrais pleurer. Je devrais fuir, profiter qu'on ne m'a pas encore enfermée, courir dans la forêt, alerter la police, hurler que j'ai fait une erreur. Mais je ne bouge pas. Parce que Gabriel a besoin de moi. Parce que Léonora tient sa promesse. Et parce que, quelque part au fond de moi, une voix murmure que je n'ai pas seulement accepté ce marché par obligation.

Je l'ai accepté parce que j'en avais envie.

Cette pensée me glace plus que tout le reste.

La nuit tombe sur le manoir. La forêt bruisse de vent et de pluie. Quelque part dans cette immense bâtisse, Léonora veille. Et moi, je suis là, assise sur mon lit, le collier de cuir entre les mains, au seuil d'un monde dont j'ignore encore tous les périls et tous les plaisirs.

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