LOGIN— NathanielJe pose la tasse sur le rebord de la fenêtre, le fond claque contre la pierre, et je regarde Arabella qui se tient dans l'embrasure de la porte du salon, les bras croisés, le visage fermé, et je me dis que je vais compter jusqu'à trois avant de parler, que je vais me donner le temps de respirer, mais les mots sortent tout seuls, ils sortent avant que j'aie pu les retenir.— Je veux le voirElle ne bouge pas, elle ne cille pas, elle me regarde comme on regarde un chien qui aboie derrière une grille.— Non— Je ne te demande pas la permission, Arabella, je te dis ce que je vais faire, je vais aller à Édimbourg, je vais trouver cette maison, je vais trouver cette nourrice, et je vais voir cet enfant— Tu ne le verras pas— Qu'est-ce que tu vas faire, appeler la police, me faire arrêter pour avoir regardé un petit garçon dans un parcElle décroise les bras, elle avance d'un pas dans la pièce, et je vois ses mâchoires qui travaillent,
— NathanielL'audience préliminaire se tient dans une salle sans fenêtre, aux murs gris, aux néons blafards, et je suis assis sur une chaise de bois, Maître Harrington à ma droite, Arabella en face, seule, sans avocat, et elle a l'air petite, elle a l'air fragile, elle a l'air perdue, et malgré tout ce qu'elle m'a fait, malgré les mensonges, malgré la trahison, je ressens une pointe de pitié, une pointe de compassion, une pointe de cette tendresse qui ne s'éteint jamais tout à faitLe juge est un homme âgé, aux cheveux blancs, au visage grave, et il lit le dossier, il tourne les pages, il prend des notes, et puis il lève les yeux et il dit— Madame Blackwood, vous êtes convoquée aujourd'hui pour répondre à une demande d'expertise biologique déposée par votre mari, monsieur Blackwood, qui affirme être le père d'un enfant, William, né il y a cinq ans, dont vous avez la gardeArabella ne dit rien, elle regarde ses mains, ses mains posées sur ses genoux, ses ma
— Elle refuse déjà de me dire qui est le père, elle refuse de me parler, elle s'enferme dans son silence, elle a peur, et je ne sais pas de quoi, mais elle a peur— Alors il faudra passer par le tribunal, et le tribunal demandera un test, et le test dira la vérité— Et si le test dit que je suis le père— Alors vous serez reconnu comme tel, vous aurez des droits, une autorité parentale peut-être, un droit de visite, une pension, tout ce qui va avec— Et si le test dit que je ne suis pas le pèreMaître Harrington marque un temps, il me regarde, et il dit doucement— Alors vous n'aurez plus rien, et il faudra tourner la pageJe reste silencieux un moment, je regarde par la fenêtre, les arbres, les gens qui passent, la vie qui continue, et je me dis que ce test, ce simple test, va décider de tout, de mon avenir, de mon nom, de ma vie entière, et que c'est terrifiant et nécessaire à la fois— Je veux le faire— Bien, je vais préparer une requête,
Elle ne répond pas, elle se détourne, elle regarde par la fenêtre, et je la vois essuyer une larme du revers de la main, une larme qu'elle ne veut pas montrer, une larme qu'elle retient, et je me dis que je devrais peut-être m'arrêter, que je devrais peut-être la laisser respirer, mais je ne peux pas, je ne peux pas m'arrêter, pas maintenant, pas après tout ce temps — Je vais engager un avocat Elle se retourne d'un coup, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, et pour la première fois depuis le début je vois de la peur dans son regard, une vraie peur, une peur animale, une peur qui la dépasse — Quoi — Un avocat, un spécialiste, quelqu'un qui saura comment procéder, quelqu'un qui me dira comment faire reconnaître mes droits — Tes droits — Mes droits de père, Arabella, parce que je suis convaincu que William est mon fils, et que si tu ne veux pas me le dire, si tu ne veux pas me le confirmer, alors je le prouverai
— NathanielLe petit-déjeuner est posé entre nous, les tasses fument, les tartines refroidissent, et Arabella lit son journal, elle tourne les pages, elle ne me regarde pas, elle ne me voit pas, et je laisse le silence s'installer, je laisse le silence s'épaissir, je laisse le silence devenir insupportable, parce que je veux qu'elle le sente, qu'elle comprenne que quelque chose a changé, que quelque chose va se briser, et puis je pose ma tasse, je la pose trop fort, le clapotis du liquide résonne dans le silence, et elle lève enfin les yeux— Il faut qu'on parle— De quoi— De WilliamLe prénom tombe entre nous comme une pierre dans une eau calme, et je vois son visage se figer, ses doigts se crisper sur le journal, sa bouche s'entrouvrir sans qu'aucun son n'en sorte, et je me dis que c'est ça, que c'est la confirmation, que cette réaction seule vaut tous les aveux du monde— Je ne vois pas de quoi tu parles— Tu sais très bien de quoi je parle,
Je me lève, je pose les photos sur le lit, je marche jusqu'à la fenêtre, je regarde la rue en contrebas, et je me dis qu'il faut savoir, qu'il faut trancher, qu'il faut arrêter de se poser des questions et aller chercher les réponses, et que ces réponses, elles ne sont pas ici, à Londres, dans cette maison de mensonges, elles sont à Édimbourg, dans un parc, dans une maison, dans les yeux d'un enfant de cinq ansJe redescends, je passe devant le salon, je vois Arabella qui lit, elle lève à peine les yeux, elle ne me voit pas, elle ne me voit jamais vraiment, et je me dis que c'est peut-être la dernière fois que je la regarde ainsi, que demain je saurai, que demain tout sera différent, et cette pensée me serre la poitrine comme un étau, parce que malgré tout, malgré les mensonges, malgré la trahison, elle est encore ma femme, et je l'aime encore, et je ne sais pas si je pourrai continuer à l'aimer après ça, et je ne sais pas si je pourrai arrêter, et cette incertitude me ronge







