INICIAR SESIÓNLe silence qui suit est lourd, presque insoutenable. Nathaniel me fixe, et je vois passer dans ses yeux quelque chose d'indéchiffrable. De la douleur, peut-être. Ou de la haine. Difficile de savoir.
— C'était avant, dit-il enfin. Avant que tu me trahisses. — Je ne t'ai jamais trahi. — Ta fuite était une trahison. Je baisse les yeux. Je ne peux pas lui dire que j'étais enceinte. Je ne peux pas lui dire que mon père m'a forcée à partir. Je ne peux pas lui dire que j'ai passé six ans à élever son fils en secret, loin de lui, par peur. Je ne peux rien dire. — Voici les clés de ma résidence. Tu t'y installeras demain matin. Ma gouvernante te fera visiter les lieux. Il me tend un jeu de clés. Je les prends, les doigts tremblants. — Demain matin, neuf heures. Ne sois pas en retard. Je hoche la tête, incapable de parler. Je me dirige vers la porte, le cœur en miettes. — Arabella. Je m'arrête sans me retourner. — Oui ? — Tu as dit que tu n'avais jamais cessé de m'aimer. C'est vrai ? La question me surprend. Je ne me souviens pas d'avoir dit ça. Mais je réponds sans réfléchir. — Oui. C'est vrai. Un silence. — Moi non plus, je n'ai jamais cessé de te détester. La porte se referme derrière moi. Nathaniel Cambridge, automne. La bibliothèque de l'université est silencieuse, baignée d'une lumière dorée qui filtre à travers les hautes fenêtres. J'ai choisi la table près du rayon d'histoire médiévale, là où personne ne vient jamais. J'ai besoin de calme pour terminer ce foutu mémoire qui me rend fou depuis des semaines. Les pages s'étalent devant moi, couvertes de notes, de schémas, de références. Ma main droite tient un stylo. Ma main gauche tourne les pages avec impatience. Je suis concentré. Concentré comme jamais. Et puis tout bascule. Un choc. Un cri étouffé. Un liquide brûlant qui se répand sur mes notes. Je lève les yeux. Une jeune femme se tient devant moi, les yeux écarquillés, une tasse vide à la main. Elle est blonde, les cheveux longs, le visage fin. Elle porte un pull bleu qui lui va bien. Elle est jolie. Très jolie. Mais en cet instant, je ne vois que mes notes trempées de café. — Vous êtes aveugle ou quoi ? Les mots sortent plus durement que je ne l'aurais voulu. Elle sursaute, pose la tasse sur la table, attrape une poignée de mouchoirs dans son sac. — Je suis désolée, je suis vraiment désolée, je ne vous avais pas vu... — Comment peut-on ne pas voir quelqu'un assis à une table ? — Je regardais ailleurs, je... Elle se penche pour éponger le désastre, et je me retrouve soudain face à son visage, tout près. Ses yeux sont bleus. D'un bleu profond, intense, qui me trouble malgré moi. — Laissez ça, dis-je en lui prenant les mouchoirs des mains. Vous ne faites qu'aggraver les choses. — Je vous assure que je peux... — Asseyez-vous. Et la prochaine fois, regardez où vous allez. Elle s'assoit en face de moi, les joues rouges de confusion. Je continue d'éponger mes notes, furieux. Des semaines de travail fichues en l'air à cause d'une idiote qui ne sait pas tenir une tasse. — Je peux recopier vos notes, propose-t-elle timidement. Je connais bien ce sujet. — Vous ne connaissez rien à ce sujet. — L'architecture médiévale anglaise ? Les châteaux forts, les abbayes, les cathédrales ? Si, je connais. Je la regarde, surpris. — Vous êtes étudiante en architecture ? — En histoire de l'art. Spécialisation architecture médiévale. — Et vous renversez du café sur les travaux des autres. Bravo. Elle sourit. Un sourire lumineux, désarmant. — Je vous ai dit que j'étais désolée. Je peux faire plus que m'excuser. Je peux vous aider à recopier tout ça. — Ce sont quarante pages. — J'ai tout mon temps. Je l'observe. Elle est sincère. Et elle a ce petit air têtu qui me plaît déjà, malgré moi. — Très bien. Mais si vous faites tomber une seule goutte de café sur ces feuilles, je vous fais avaler votre tasse. Elle éclate de rire. Un rire clair, spontané, qui résonne dans la bibliothèque silencieuse. — C'est noté. Je m'appelle Arabella, au fait. Arabella Winters. — Nathaniel Ashford. — Enchantée, Nathaniel. Elle me tend la main. Je la serre. Sa peau est douce, chaude. Nos regards se croisent, s'accrochent, se prolongent un instant de trop. Et je sais. Je sais déjà que ma vie vient de basculer. Arabella Retour au présent. Je sors du bureau de Nathaniel comme une somnambule. Mes jambes me portent à peine. Mes pensées tourbillonnent, incohérentes, douloureuses. Je traverse le couloir, appuie sur le bouton de l'ascenseur, attends. Les portes s'ouvrent. Je monte. La cabine me semble encore plus froide qu'avant. Je regarde mon reflet dans le miroir. J'ai signé. J'ai signé ce contrat insensé. Je suis mariée à Nathaniel Ashford. L'idée me semble irréelle. Absurde. Cauchemardesque. La porte s'ouvre au rez-de-chaussée. Je traverse le hall, évitant le regard de la réceptionniste, pousse la porte. La pluie m'accueille à nouveau, glaciale, battante. Je marche sans direction, sans but, les clés de sa maison serrées dans ma main. Elles sont lourdes. Symboliques. Elles me rappellent à chaque instant que je ne m'appartiens plus. Je pense à William. Je pense à son visage, à ses boucles brunes, à son rire. Je pense à tout ce que je viens de sacrifier pour lui. Et je me dis que c'est bien. Que c'est juste. Qu'une mère ferait n'importe quoi pour son enfant. Mais une autre voix, plus sombre, murmure au fond de moi : tu viens de te perdre toi-même. Je marche jusqu'à un abribus, m'assois sur le banc métallique, trempée, gelée. Les gens passent sans me regarder. Je suis invisible. Une épave au milieu de la ville. Nathaniel. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce destin si cruel ? J'ai quitté Nathaniel il y a six ans, à Cambridge, au printemps. J'étais enceinte, terrifiée, seule. Mon père m'avait ordonné de rompre. Sa famille menaçait de détruire celle de Nathaniel. Je n'avais pas le choix. Je n'avais pas le choix. Mais Nathaniel ne comprendra jamais ça. Il ne voudra jamais comprendre. Il a passé six ans à nourrir sa haine, à la laisser grossir comme une bête affamée. Et maintenant, cette haine me dévore. Je ferme les yeux. Les larmes se mêlent à la pluie sur mes joues. Je ne sais plus où s'arrête le ciel et où commence ma détresse. Une heure plus tard, je rentre à Richmond. La nourrice m'accueille avec un sourire inquiet. — Vous êtes trempée, madame Winters. Que s'est-il passé ? — Rien, madame Patterson. Rien de grave. — William dort. Il a réclamé sa maman avant de s'endormir. Je hoche la tête, monte l'escalier, entre dans la chambre de mon fils. Il dort, paisible, un bras replié sous sa tête. Je m'assois au bord du lit, le regarde longtemps. Il est si petit. Si fragile. Si innocent. Il ne mérite pas ce qui lui arrive. Il ne mérite pas une mère qui ment, qui cache, qui disparaît. Il mérite mieux. Tellement mieux. — Je vais te protéger, murmure-je. Quoi qu'il m'en coûte. Je te le promets. Je me penche, dépose un baiser sur son front. Puis je sors de la chambre, ferme la porte, et m'effondre dans le couloir. Demain, tout va changer. Demain, je deviendrai la femme de Nathaniel Ashford. Et je devrai apprendre à survivre dans un monde où l'amour est une arme et la haine une promesse. Mais William ne saura rien. Personne ne saura rien. Je cacherai mon fils, je protégerai mon secret, je mentirai s'il le faut. Nathaniel ne découvrira jamais la vérité. Jamais.La question me transperce. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne peux pas lui dire la vérité. Je ne peux pas lui dire que je suis mariée à un homme qui me déteste. Je ne peux pas lui dire que je vis dans une prison dorée. Je ne peux pas lui dire que je meurs à petit feu loin de lui. Je ne peux pas lui dire que je suis une menteuse, une traîtresse, une mère indigne. — Parce que je dois travailler. Mais je pense à toi tous les jours. Toutes les heures. Toutes les minutes. — Tu me le promets ? — Je te le promets. — Tu me jures ? — Je te jure. Il me croit. Il me croit toujours. C'est ça qui est terrible. Il me croit et je lui mens. Je lui mens et je l'aime. Je l'aime et je le trahis. Je le trahis et je me déteste. Je me déteste et je continue. Je continue et je m'enfonce. Je m'enfonce et je ne peux plus m'arrêter. Nous passons deux heures ensemble. Nous jouons aux voitures, aux dinosau
Les mots sortent de ma bouche avant que je puisse les retenir. Je n'avais pas prévu de les dire. Je n'avais pas prévu de les penser. Mais ils sont là, suspendus dans l'air, entre nous, et je ne peux pas les reprendre, je ne veux pas les reprendre, je ne regrette pas de les avoir dits. Elle me regarde, surprise, émue, bouleversée. — Nathaniel... — Je sais. C'est trop tôt. C'est trop rapide. Je ne devrais pas... Elle pose son doigt sur mes lèvres, m'intimant le silence. — Moi aussi. — Quoi ? — Moi aussi, je t'aime. Elle se hisse sur la pointe des pieds, ferme les yeux, et m'embrasse. Un baiser doux, tendre, timide, un baiser qui me fait perdre la tête, un baiser qui me fait oublier tout le reste, un baiser qui me fait comprendre que ma vie vient de basculer, que mon cœur vient de s'ouvrir, que mon âme vient de trouver sa moitié. Je la serre contre moi.
Flashback Nathaniel Cambridge, hiver. La neige tombe sur les toits de l'université, légère, silencieuse, implacable, et je marche dans les rues pavées, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le souffle visible dans l'air glacé, les épaules courbées sous le poids de mes pensées. Je devrais être en train de travailler sur mon mémoire, je devrais être à la bibliothèque, penché sur mes livres, concentré sur mes recherches, absorbé par mes notes, mais je n'arrive pas à me concentrer. Je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à elle. Je n'arrive pas à chasser son visage de mon esprit, son sourire de ma mémoire, sa voix de mes oreilles. Arabella Winters. Son nom tourne en boucle dans ma tête, obsessionnel, envoûtant, dangereux, comme une mélodie que je ne peux pas oublier, comme une drogue dont je ne peux pas me passer, comme une malédiction dont je ne peux pas me libérer. Je l'ai rencontrée il y a tro
Elle me fusille du regard. Elle tremble de rage. Elle est magnifique. Je déteste cette pensée. — J'ai besoin de sortir. — Pour quoi faire ? — J'ai une vieille tante malade. À Richmond. Je dois la visiter chaque semaine. — Une tante malade ? — Oui. — Comment s'appelle-t-elle ? — Margaret. Margaret Winters. — Tu mens. — Je ne mens pas. — Tu mens. Tu as dit que tu n'avais plus de famille. — C'est une grand-tante. Éloignée. Elle est seule. Je suis sa seule famille. Je la regarde. Elle soutient mon regard. Elle est tendue. Elle cache quelque chose. Mais quoi ? — Très bien. Tu iras la voir. Une fois par semaine. Le dimanche après-midi. Tu seras rentrée avant dix-huit heures. — Merci. — Ne me remercie pas. Je ne le fais pas par bonté. Je le fais parce que j'ai besoin que tu sois stable. Une femme instable est une femme imprévisible. Et je n'aime pas les imprévus. — Je ne suis pas instable. — Tu pleures toutes les nuits. Tu ne manges pas. Tu es pâle comme un linge. Ça s'appe
J'éclate de rire. Un rire dur, amer, sans joie. — Tu m'as traînée à ce dîner pour me montrer à Victoria. Tu m'as utilisée. Tu t'es servi de moi. Et tu oses dire que je t'ai humilié ? — Tu as été froide. Distante. Les gens ont remarqué. — Les gens ? Quels gens ? Tes amis ? Tes relations ? Je ne les connais pas. Je ne veux pas les connaître. Je ne veux pas être ici. Je ne veux pas être ta femme. Je ne veux rien de tout ça. Il s'approche de moi. Trop près. Je recule. Il avance. Je recule encore. Je me retrouve dos au mur. Il me domine de toute sa hauteur. Je lève le menton. Je refuse de baisser les yeux. — Tu as signé, Arabella. Tu as signé. Tu m'appartiens. Pour un an. Un an pendant lequel tu feras ce que je te dis, quand je te le dis, comme je te le dis. — Et après ? — Après, tu seras libre. Tu pourras retourner dans ton trou. Tu pourras élever ton enfant dans la misère. Tu pourras redevenir la pauvre petite chose que tu étais avant. Mon sang se glace. — Comment sais-tu que j
Le mensonge est flagrant. Les deux femmes se détestent. Les deux femmes se craignent. Les deux femmes savent qu'elles sont ennemies.Le dîner commence. Je place Arabella à côté de moi, Victoria en face. Je les observe, tour à tour. Victoria boit trop, rit trop fort, parle trop. Arabella mange à peine, répond par monosyllabes, garde les yeux baissés.Je me délecte de leur malaise.— Alors, Arabella, raconte-nous. Qu'est-ce que tu as fait pendant ces six dernières années ?Victoria pose la question avec une fausse curiosité. Arabella blêmit. Je la vois serrer sa fourchette.— J'ai vécu à l'étranger. Rien de très intéressant.— À l'étranger ? Où ça ?— Un peu partout. J'ai voyagé.— Voyagé. Comme c'est romantique. Et tu n'as jamais eu envie de revenir ? De revoir Nathaniel ?— Victoria, dis-je d'une voix douce. Je ne pense pas que ce soit le moment.— Oh, mais je suis curieuse ! Après tout, vous étiez si proches, tous les deux. Et puis tu as disparu. Comme ça. Sans un mot. Sans une expli







