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CHAPITRE 6 : LA MAISON DE HAMPSTEAD

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-10 23:19:38

Arabella

La voiture s'arrête devant une bâtisse victorienne en briques rouges, entourée d'un jardin impeccable et d'une grille en fer forgé.

Je reste figée sur la banquette arrière, les mains crispées sur mes genoux, les ongles enfoncés dans la paume de mes mains, le souffle court, le cœur battant à tout rompre. Le chauffeur m'a à peine adressé la parole depuis que je suis montée dans cette voiture, il m'a ouvert la portière avec une neutralité professionnelle qui m'a glacée, sans un regard pour ma valise élimée, sans une once de compassion pour mes yeux rougis et gonflés, sans la moindre trace d'humanité dans son visage fermé. Un employé bien dressé, comme tous ceux qui servent Nathaniel Ashford, comme tous ceux qui gravitent autour de lui, des ombres silencieuses qui exécutent ses ordres sans poser de questions, des marionnettes qui dansent au bout de ses fils.

Je sors de la voiture, mes jambes flageolantes à peine capables de me porter, et le froid me saisit immédiatement, un froid mordant qui s'infiltre sous mon manteau élimé, qui me colle à la peau, qui me rappelle que je ne suis qu'une intruse dans ce monde de richesse et de pouvoir. La pluie a cessé, mais l'humidité imprègne l'air, une humidité lourde, poisseuse, qui me donne l'impression de respirer de l'eau, et je lève les yeux vers la maison, cette maison immense qui va devenir ma prison pour les douze prochains mois, cette maison trop immense, trop silencieuse, trop parfaite, avec ses fenêtres noires comme des yeux vides qui m'observent, avec ses murs de briques rouges qui semblent suinter le mépris, avec son jardin impeccable qui n'a jamais connu le désordre d'un enfant qui joue.

C'est ici que je vais vivre pendant un an.

Un an loin de William.

Un an à mentir, à cacher, à survivre, à me briser un peu plus chaque jour, à regarder mon reflet dans le miroir et à ne plus reconnaître la femme que je suis devenue, à me demander si tout cela en vaut vraiment la peine, à me répéter que oui, oui, pour William, toujours pour William, parce qu'il est la seule chose qui compte, la seule chose qui me reste, la seule lumière dans ce cauchemar éveillé.

La porte s'ouvre avant même que je frappe, et une femme d'âge mûr apparaît sur le seuil, une femme petite et ronde avec un visage avenant, des cheveux gris tirés en chignon, des yeux gris clair qui m'observent avec une curiosité bienveillante, et elle porte un uniforme sombre, impeccable, repassé au millimètre, et un sourire poli qui ne vacille pas, un sourire de professionnelle qui a appris à accueillir les invités sans jamais poser de questions.

— Madame Winters ?

Sa voix est douce, neutre, sans jugement, et je me demande si elle sait qui je suis, si elle sait pourquoi je suis là, si elle sait que je ne suis pas une épouse aimée mais une femme achetée, une femme piégée, une femme qui a vendu sa liberté pour sauver son fils.

— Oui. C'est moi.

— Je suis Margaret, la gouvernante. M. Ashford m'a demandé de vous faire visiter la maison. Entrez, je vous en prie.

Je la suis dans un hall immense, et mes pas résonnent sur le sol en marbre noir et blanc, un sol froid, dur, impitoyable, et je lève les yeux vers les murs tapissés de papier peint sombre, vers l'escalier monumental qui s'élève vers les étages, sa rampe en bois sculpté brillant sous la lumière d'un lustre ancien, un lustre en cristal qui doit valoir une fortune, et je regarde les tableaux qui ornent les murs, des paysages anglais aux couleurs fanées, des portraits d'ancêtres inconnus aux regards sévères, des scènes de chasse figées dans leur cadre doré, et je me sens minuscule, écrasée par l'opulence de ce décor, par l'histoire de cette famille qui n'est pas la mienne, par le poids de tout cet argent qui m'étouffe.

Tout est luxueux. Tout est froid. Tout est mort.

— La maison compte douze chambres, deux salons, une bibliothèque, une salle à manger, une cuisine moderne, et un jardin d'hiver. M. Ashford occupe l'aile ouest. Votre chambre se trouve dans l'aile est.

Je hoche la tête, incapable de parler, incapable de formuler la moindre réponse, parce que les mots se coincent dans ma gorge, parce que les larmes menacent de déborder à nouveau, parce que je comprends soudainement l'ampleur de mon isolement. L'aile est. Loin de lui. C'est à la fois un soulagement et une humiliation, un soulagement de ne pas avoir à le croiser dans les couloirs la nuit, une humiliation de réaliser qu'il ne veut pas de moi près de lui, qu'il me tolère, voilà tout, qu'il me supporte comme on supporte un fardeau encombrant, comme on supporte une obligation contractuelle, comme on supporte une pièce rapportée dans son univers parfait.

— Par ici, madame.

Margaret me guide à travers un dédale de couloirs, de portes, d'escaliers, et je perds le compte des pièces, des détails, des odeurs, tout se mélange dans ma tête, le parfum de cire qui imprègne l'air, le bois ciré qui craque sous mes pas, les fleurs fraîches disposées dans des vases de cristal, des roses blanches, des lys, des pivoines, des fleurs qui doivent être remplacées chaque jour, des fleurs qui doivent coûter plus que ce que je gagne en une semaine. Une maison entretenue avec un soin maniaque. Une maison sans âme.

Nous montons un escalier secondaire, plus étroit, plus sombre, et je pose ma main sur la rampe froide, et je monte les marches une à une, lentement, comme si je gravissais un calvaire, comme si chaque marche me rapprochait un peu plus de ma prison. Le couloir de l'aile est est tapissé d'une moquette épaisse, vert bouteille, qui étouffe le bruit de nos pas, qui absorbe le moindre son, qui me donne l'impression d'être dans un tombeau. Margaret s'arrête devant une porte en bois clair.

— Voici votre chambre, madame.

Elle pousse la porte, et je découvre une pièce spacieuse, lumineuse, meublée avec goût, une pièce qui pourrait figurer dans un magazine de décoration, une pièce parfaite, trop parfaite, une pièce qui ne me ressemble pas. Un grand lit à baldaquin avec des draps en lin blanc, une armoire ancienne en chêne massif, un bureau en acajou avec une chaise capitonnée, une fenêtre donnant sur le jardin, des rideaux de soie bleu nuit qui encadrent la fenêtre, un tapis persan qui réchauffe le sol, des lampes en cristal qui diffusent une lumière douce, des tableaux abstraits qui ornent les murs. C'est beau. C'est confortable. C'est impersonnel.

— La salle de bain est attenante. Vous avez également un petit salon privé, de l'autre côté du couloir. M. Ashford a demandé que vous disposiez de tout le confort nécessaire.

— Il est bien urbain.

Ma voix est neutre, vide, une voix qui ne m'appartient pas, une voix qui sort de ma bouche comme si elle venait de quelqu'un d'autre. Margaret me jette un regard en biais, un regard qui en dit long, un regard qui semble dire qu'elle a compris, qu'elle sait, qu'elle ne posera pas de questions, mais ne relève pas.

— Le dîner est servi à dix-neuf heures trente. M. Ashford vous attendra dans le salon principal. Je viendrai vous chercher.

— Merci, Margaret.

Elle hoche la tête et se retire, fermant doucement la porte derrière elle, et le clic de la serrure résonne dans le silence comme un couperet, comme une condamnation, comme la confirmation que je suis désormais seule, définitivement seule, irrémédiablement seule.

Je reste seule au milieu de la chambre. Seule avec ma valise. Seule avec mes pensées. Seule avec ma peur.

Je dépose ma valise sur le lit, mes mains tremblent, et je les regarde, ces mains qui ont bercé William, ces mains qui ont essuyé ses larmes, ces mains qui ont préparé ses repas, ces mains qui ont tout sacrifié pour lui, et je les vois maintenant, rougies par le froid, aux ongles rongés, aux paumes marquées par des années de travail et d'angoisse. Des mains de mère. Des mains de survivante.

Je m'effondre sur le bord du lit, et les larmes que je retenais depuis des heures coulent enfin, silencieuses, brûlantes, incontrôlables, des larmes qui roulent sur mes joues, qui tombent sur mes genoux, qui mouillent le tissu de ma robe, des larmes qui ne s'arrêteront jamais, des larmes qui me vident de toute mon énergie, de toute ma volonté, de tout mon courage.

Je pleure pour William. Pour tout ce que je viens de sacrifier pour lui. Pour tout ce que je vais devoir endurer loin de lui. Pour chaque nuit où je ne pourrai pas le border, pour chaque matin où je ne pourrai pas le réveiller, pour chaque repas où je ne pourrai pas le regarder manger, pour chaque câlin que je ne pourrai pas lui donner, pour chaque rire que je ne pourrai pas partager avec lui.

Je pleure pour moi. Pour la femme que j'étais, la femme que je suis devenue, la femme que je ne reconnais plus, la femme qui se regarde dans le miroir et qui voit une étrangère, une femme brisée, une femme qui a perdu tout ce qu'elle avait, une femme qui n'a plus rien à perdre, sauf William, sauf l'amour de son fils, sauf la seule chose qui lui reste.

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