Se connecterIl se penche.— Et je n’en suis qu’à 2008. Je vais continuer. 2005. 2002. 1998. Je vais remonter jusqu’à trouver la première fois. Et je vais vous regarder craquer.Il continue. Des heures. Des noms. Des dates. Des lieux. Il me projette des photos, des rapports, des témoignages. Il cherche la faille, le mot de trop, le regard qui fuit.Je ne fuis pas. Je le regarde, fixement, comme on regarde un insecte creuser sa galerie. Il est appliqué, méthodique, obstiné. Il croit avancer. Il croit que chaque nom rapproche de la vérité.Il ne comprend pas que la vérité n’est pas dans les noms. La vérité est dans l’intervalle, dans ce qui manque, dans ce qui n’a jamais été écrit.La nuit tombe. On me ramène en cellule.Je m’allonge sur le lit. Les yeux ouverts dans le noir. Je pense à Étienne Valois. À Camille. Aux autres. Ils défilent, une galerie de portraits intérieurs. Chacun avec son histoire, sa mort, la forme particulière de mon passage dans leur vie.Moreau cherche la première fois. Il ne
ÉliseLe silence après son départ est d’une densité presque palpable. Je l’entends, ce silence. Il a la texture du plomb fondu qui coule dans les jointures d’un vitrail. Il refroidit, il fige.Je suis seule avec la fissure.Elle est là, minuscule, au fond de moi. Une micro-lézarde dans le vernis de ma certitude. Moreau l’a vue. Il l’a sentie. Cette lueur dans son œil quand il a compris , il a compris qu’il y avait une première fois, un commencement, un instant où je n’étais pas encore la créature que je suis devenue.Je devrais avoir peur.Mais je n’ai pas peur. J’ai froid. Un froid qui n’est pas de l’angoisse, mais de la lucidité. Une température idéale pour la conservation. Pour la réflexion.Quarante-huit heures. Il a dit quarante-huit heures.Je pense à la proposition de Valence : le silence, l’attente, l’usure. Une stratégie de défense classique, raisonnable, efficace. L’avocat joue son rôle, construit son rempart de procédure.Mais Valence ne sait pas tout. Il ne peut pas savoir
Élise— Non.— Les autres affaires ? Lambert, Morvan, Tanguy ?— Je les connaissais de réputation. Professionnelle pour Lambert et Morvan. Tanguy était un nom dans le milieu de l’art. C’est tout.Il se penche en avant, baissant la voix d’un cran, créant une bulle d’intimité factice dans la pièce surveillée.— Élise. Écartons les fioritures. Vous avez des connaissances, des compétences… spécifiques. Moreau le devine. Il le sent. Il a construit une narration autour de vous. Une histoire très séduisante pour un juge d’instruction avide de clôturer des dossiers sensibles. Mais une histoire reste une histoire tant qu’elle n’est pas étayée par des faits. A-t-il le moindre commencement de preuve matérielle liant votre personne physiquement à l’un de ces décès ?Je le regarde droit dans les yeux, animée d’une certitude retrouvée.— Non. Je n’ai jamais été sur les lieux des décès. Jamais en contact avec les victimes avant leur mort. Mes outils, mes produits, mes achats… il n’en trouvera pas la
ÉliseLa cellule n’est pas celle que j’imaginais. Pas celle des films, humide et grise. C’est une boîte propre, presque aseptisée. Les murs sont peints d’un beige laqué qui absorbe la lumière des néons. Une couchette fixée au mur, un bloc toilette en acier inoxydable, une tablette rabattable. L’odeur est un mélange de désinfectant industriel et d’anxiété froide. L’air semble recyclé, mort.On m’a laissée là après les formalités , empreintes, photo, fouille à corps. Les menottes sont parties, remplacées par un vide aux poignets qui, paradoxalement, pèse plus lourd. Le silence ici n’est pas un silence de musée. C’est un vide actif, qui vous observe, qui presse sur les tympans.Je suis assise sur la couchette, le dos droit, les mains posées à plat sur mes genoux. Je ne regarde pas les murs. Je regarde mes mains. Ces outils qui ont tenu tant d’instruments, qui ont caressé des toiles du Titien et effacé des vies de déchets. Elles sont immobiles. Propres.La déflagration de mon arrestation
ÉliseLes pas résonnent maintenant dans l’escalier en pierre. Un, deux. Puis un troisième jeu de pas, plus léger. Lena.Ils émergent dans le salon octogonal. Les deux agents se tiennent de part et d’autre de la seule issue, bras croisés. Lena s’avance d’un pas, s’arrête. Puis Moreau paraît. Il a le visage creusé, mais ses yeux brûlent de cette lumière intérieure que je reconnais trop bien. La lumière de la traque aboutie.L’air est immobile, chargé de l’odeur âcre de la craie, du vieux bois poli, et d’une tension si aiguë qu’on pourrait la trancher.— Élise Verdier.Sa voix est neutre, sans colère, sans dramatisation. Une simple constatation. Elle tombe dans le silence comme une pierre dans un puits.Je hoche la tête, les yeux rivés sur mon cadre vide. Ma voix, quand elle sort, me surprend par son calme.— Vous venez pour l’artiste, ou pour la restauratrice ?— Pour les deux.Il avance d’un pas. Le carnet est toujours dans sa main.— Pour les faux tableaux que vous avez authentifiés a
ÉliseLe Musée des Beaux-Arts est un sanctuaire de silences feutrés où l’écho des pas s’éteint dans la laine épaisse des tapis. 17h55. Je suis en place, nichée dans le petit salon octogonal qui surplombe la salle des sanguines. Derrière la cloison vitrée teintée, je suis un fantôme, un œil dans la pénombre. Mes doigts ont modifié la minuterie d’éclairage plus tôt dans la journée ; maintenant, la galerie inférieure est baignée d’une lueur tamisée, dorée, qui caresse les contours des dessins fragiles comme une caresse posthume. Parfaite pour la contemplation. Parfaite pour le guet.18h02. La lourde porte en chêne grince à peine. Moreau entre.Seul.Son corps semble porter le poids de nuits blanches, d’hypothèses tournées en boucle, les épaules légèrement voûtées sous un manteau de laine sombre. Mais son regard… son regard est un scalpel. Il balaie la pièce méthodiquement, laissant traîner son attention sur chaque banc, chaque colonne, chaque recoin d’ombre. Un homme qui sait qu’on l’att