Mag-log inLE POINT DE VUE DE LYRA
Julian m’a toisée un long moment, la mâchoire verrouillée au point de dessiner des muscles tendus sur ses joues. Sans proférer la moindre parole, il a fini par s’effacer de l’embrasure, me signifiant d’un geste sec d’entrer. L’intérieur de l’appartement était exigu, manquant cruellement d’espace. Des jouets d’enfants encombraient le moindre centimètre carré de sol et de meuble. Des piles de vaisselle sale stagnaient dans l’évier de la kitchenette. Du linge fraîchement lavé attendait d’être plié en tas brouillons sur le canapé du salon. Chaque recoin criait l’épuisement d’un parent célibataire luttant pour maintenir sa barque à flot au milieu de la tempête. Ce décor ne reflétait en rien l’image d’un foyer épanouis. J’ai promené mon regard autour de moi, enregistrant machinalement les détails de son quotidien. Pas la moindre touche féminine en vue. Pas l’ombre d’une photographie de Valerie. Aucun indice ne suggérait qu’une compagne partageait sa vie. Il n’y avait que Julian, cerné par le chaos inhérent à l’éducation d’un jeune enfant en solitaire. Où diable était passée Valerie ? La question me brûlait les lèvres avec une insistance féroce, mais j’ai réussi à l’avouer au fond de ma gorge. Restons concentrée. Le professionnalisme avant tout. — Où se trouve la mère de Leo ? Les mots ont franchi la barrière de mes dents avant que je ne puisse les retenir. La mâchoire de Julian s’est contractée un peu plus. Il a hésité une fraction de seconde, puis a tourné le dos, croisant ses bras sur sa poitrine en s’adossant au mur du couloir, dressant une barrière infranchissable entre nous. — Valerie s’est évaporée deux semaines à peine après la naissance de Leo. Elle a profité qu’il dormait un matin pour plier bagage et elle n’a plus jamais donné signe de vie. Pas un mot d’explication. Pas un message. Plus aucun contact depuis ce jour-là. J’ai élevé ce petit garçon entièrement seul depuis tout ce temps. Le sol sembla se dérober sous mes semelles. Valerie était partie. Elle avait pris la fuite. Deux semaines seulement après avoir mis leur enfant au monde, elle les avait abandonnés à leur sort. Cette grossesse mystérieuse qui m’avait poussée à renoncer à mon partenaire. Ce bébé pour lequel j’avais consenti à briser mon propre cœur. La famille idéale pour laquelle j’avais accepté de m’effacer afin de leur offrir un cadre serein. Tout cela s’était écroulé de toute manière. Je m’étais anéantie pour absolument rien. Le gouffre au centre de ma poitrine a béé de plus belle, menaçant de m’engloutir. Je ne pouvais pas me permettre de réfléchir à l’absurdité de la situation. Je ne pouvais pas encaisser le fait que j’avais gâché des années à pleurer sur un avenir qui n’avait jamais existé que dans mes peurs. Julian me fixait de ses yeux sombres, fatigués et inexpressifs, attendant de voir comment je réagirais à cette révélation. J’ai avalé ma salive avec difficulté et me suis replongée d’autorité dans mon rôle d’enquêtrice. Le devoir avant tout. Je pourrais m’écrouler plus tard, une fois rentrée chez moi. — Je dois voir Leo. Un tressaillement a traversé le visage de Julian. Il a marqué une hésitation, puis s’est tourné vers le couloir sombre menant aux chambres pour appeler d’une voix douce : — Leo ? Viens faire un tour par ici, bonhomme. Il y a une personne qui aimerait te poser quelques questions. Un court silence. Puis le piétinement léger de petites chaussures sur la moquette usée. Un petit garçon a fini par pointer le bout de son nez dans l’encadrement, se dissimulant pour moitié derrière la jambe de son père. Ma cage thoracique s’est contractée douloureusement. Il paraissait bien frêle pour ses six ans. Son attitude respirait la nervosité. Une cascade de boucles sombres encadrait un minois surmonté de grands yeux noisette qui me scrutaient avec une méfiance viscérale, beaucoup trop mature pour son âge. Il esquissait l’ombre d’un sourire forcé par moments, comme si sa joie naturelle se trouvait enfouie sous une chape de peur, mais à cet instant précis, il dégageait surtout une immense vulnérabilité. Et puis, un courant d’air a déplacé les effluves de la pièce, et j’ai capté son odeur exacte. Tout en moi s’est figé instantanément. La meute. La certitude m’a percutée de plein fouet, physique et implacable. Sous l’odeur ordinaire d’un enfant de son âge — un mélange de savon doux, de céréales sucrées et de poussière de terrain de jeux — flottait une autre empreinte. Quelque chose d’indompté, de primal, d’incontestablement surnaturel. Mais par-dessus tout, c’était l’odeur caractéristique d’un louveteau privé de repères. Un jeune loup livré à lui-même, sans guide pour canaliser son sang, sans alpha pour l’encadrer, sans la structure rassurante d’une meute pour l’aider à maîtriser ce qui bouillait et grandissait au creux de ses jeunes cellules. Ma louve intérieure a bondi à l’intérieur de moi, gémissante de protection, brûlant d’envie de se porter vers lui, pareille à un loup adulte reconnaissant un petit égaré en détresse qui réclame la sécurité des siens. Leo a penché la tête de côté, continuant de m’étudier en silence, avant que l’ensemble de ses muscles ne se détende d’une fraction de pouce. Comme si une part inconsciente de lui venait de m’identifier. Reconnaissant l’instinct de protection. Reconnaissant l’odeur de ses semblables. — Tu sens drôlement bon, a-t-il lâché d’une petite voix hésitante en s’extrayant à demi de derrière la jambe de Julian. — Comme l’odeur des grands bois. Pareil à cette chose bizarre qui gigote en moi et qui veut tout casser. Mais c’est une bonne odeur. Tu as l’air gentille et sûre. Ma gorge s’est nouée au point de me couper la respiration. Il pouvait le percevoir. Sentir ma vraie nature. Son loup intérieur appelait le mien sans même qu’il comprenne rationnellement la signification de cet appel. Je me suis accroupie lentement à sa hauteur pour me mettre à son niveau, tandis que tous mes instincts de louve hurlaient de le serrer contre mon cœur pour le rassurer. — Comment elle est, cette chose qui bouge à l’intérieur de toi, Leo ? Il s’est approché d’un pas timide, aimanté par cette force instinctive qui pousse les jeunes loups vers les membres de leur communauté. — On dirait qu’elle veut courir tout le temps. Elle me met en colère sans que je sache pourquoi, et j’ai l’impression que je vais exploser si je ne la laisse pas sortir. Il s’est interrompu, a baissé les yeux, puis a murmuré dans un souffle : — Est-ce que tu es pareille que moi ? Grande Déesse. Il avait traversé tout cela dans une solitude totale. Un petit hybride de six ans, sans éducation de meute, sans guide pour le rassurer, terrifié par ce qu’il subissait en secret. — Oh, mon petit Leo, ai-je murmuré d’une voix tremblante en plongeant mon regard dans ses grands yeux pleins d’anxiété. — Tu es un petit garçon formidable, tellement extraordinaire. Et je te fais la promesse qu’on va t’aider à comprendre ce que tout cela veut dire. Je te le jure. Je ne pouvais pas lui avouer directement que j’étais exactement de sa trempe. Il était déjà bien assez effrayé par sa propre condition. La petite main de Leo s’est avancée prudemment pour venir se poser dans la mienne, et dès que nos peaux sont entrées en contact, j’ai perçu distinctement son loup reconnaître le mien. De la même façon infaillible que les louveteaux identifient les adultes protecteurs de la meute. De la même manière que des membres égarés finissent toujours par retrouver le chemin de leur foyer. Il n’était pas mon propre enfant. Mais ma louve se contrefichait totalement de ce détail technique. Elle l’avait d’ores et déjà adopté et revendiqué comme faisant partie entière de notre clan, comme une créature fragile à défendre contre le monde, comme un petit être qui avait désespérément besoin de nous. Cet élan viscéral d’appartenance était d’une intensité presque douloureuse. Leo Grant était un loup-garou. Un jeune louveteau non initié, sans protection et apeuré. Et j’étais prête à remuer ciel et terre pour lui venir en aide.POINT DE VUE DE Lyra — Alors, prononce tes vœux devant les témoins.Il a inspiré une longue rasade d'air frais avant de replonger son regard dans le mien avec une intensité poignante.— Lyra, il y a de cela six ans, tu as franchi le seuil de ma salle de classe, et mon univers s'est écroulé en une fraction de seconde, a-t-il commencé d'une voix voilée par l'émotion. À cette époque-là, je ne comprenais absolument rien à ce qui m'arrivait. J'ignorais tout des compagnons, des liens mystiques et de votre monde. Je savais seulement qu'à chaque fois que je posais les yeux sur toi, j'avais l'impression de retrouver enfin mon foyer. Sa voix s'est brisée net avant de reprendre. Tu es revenue hanter ma vie au moment précis où j'en avais le plus désespérément besoin. Tu t'es battue bec et ongles pour mon petit garçon comme s'il était issu de ta propre chair. Tu n'as pas hésité à te dresser aux côtés de monstres redoutables pour affronter des menaces que je n'aurais jamais pu vaincre tout seul. T
POINT DE VUE DE Lyra Julian a écarquillé les yeux, abasourdi. — Tu parles sérieusement ?— Plus sérieusement que jamais. J'en ai assez d'attendre bêtement. Assez de me laisser dicter mes actes par la trouille. J'ai encadré son visage de mes mains pour l'obliger à m'écouter. Je te veux. Entièrement. Pour le restant de mes jours.La cérémonie fut célébrée sous les auspices de la pleine lune, comme le vouait la coutume immuable de la meute.Durant toute la semaine précédente, Grand-mère s'était personnellement investie pour préparer l'espace rituel au cœur même du territoire. Il s'agissait d'une clairière circulaire bordée d'arbres séculaires, soigneusement délimitée par des pierres levées, des cierges de cire brute et des symboles ancestraux tracés à même la terre battue par des générations de prédécesseurs.Victoria m'avait aidée à me préparer dans l'intimité de la maison de Grand-mère. Je portais une simple robe blanche, sans la moindre fioriture, bien loin des traditionnelles robes
POINT DE VUE DE Lyra Je n'ai jamais vraiment cru aux fins dignes des contes de fées. À vrai dire, je continuais de penser que la vie réelle était bien trop désordonnée, trop complexe et pleine d'aspérités pour qu'il puisse jamais exister un simple « ils vécurent heureux pour toujours ». Elle offrait son lot de dures vérités, de cicatrices et de moments capables de vous briser de l'intérieur sans crier gare.Pourtant, en observant ce qui se déroulait sous mes yeux, je me suis dit que si les contes de fées existaient réellement, ils devaient probablement ressembler à cet instant précis.Leo se trouvait en plein milieu du jardin, entouré de Julian et de Derek, essayant tant bien que mal de reproduire la posture de défense que le loup lui montrait avec beaucoup de patience. Il ne s'agissait nullement de gestes de combat violents, mais simplement d'une question d'équilibre, d'ancrage et de positionnement du corps. Le petit garçon imitait les moindres mouvements de son aîné, campé sur ses
POINT DE VUE DE Julian Elle n'a formulé aucune réponse verbale, se contentant de m'embrasser avec encore plus d'acharnement, ses dents mordillant ma lèvre inférieure avant de l'apaiser du plat de sa langue. Son corps épousait le mien avec une perfection troublante, sa carrure athlétique se cambrant au rythme de ses inspirations brûlantes.Je l'ai reculée pas à pas jusqu'à ce que ses jambes cognent contre le bord du lit, et nous avons basculé ensemble dans un enchevêtrement de membres pressés et de mains fébriles. Lyra a atterri sur le dos avec un soupir haletant, ses longs cheveux s'étalant en éventail sur les oreillers tandis que ses yeux brillaient d'un éclat ambré dans la pénombre.— Dis-moi que tu veux vraiment ça, ai-je exigé, ma voix transformée en un râle rauque alors que je la surplombais de tout mon poids, mes hanches maintenant fermement les siennes contre le matelas.Les lèvres de Lyra se sont étirées en un sourire félin et irrésistible. — J'ai toujours voulu ça, a-t-elle
POINT DE VUE DE Julian Elle s'est assise sans tarder sur la chaise voisine, venant poser délicatement sa paume ouverte au centre de la petite poitrine de l'enfant. — Sens ma main bien à plat. Inspire profondément sur trois secondes, bloque sur trois secondes, puis expire lentement sur trois secondes. Prêt ?Ils ont calqué leur respiration l'un sur l'autre pendant de longues minutes pendant que je terminais de préparer les œufs. Peu à peu, les épaules tendues de Leo se sont affaissées, et sa poigne s'est doucement desserrée autour de la peluche.Cette scène est rapidement devenue notre nouvelle routine quotidienne.Leo se réveillait au matin, descendait les escaliers, mangeait son petit-déjeuner pendant que Lyra le guidait à travers ses exercices de relaxation, puis il posait des questions.Des interrogations d'enfant d'abord, simples et directes.— Pourquoi cet homme me voulait ?— Parce que tu es exceptionnel. Tu possèdes quelque chose dans ton sang qu'il voulait s'approprier pour l
POINT DE VUE DE Lyra Valerie était assise par terre sur le bitume froid de la cour extérieure, les mains solidement entravées dans le dos par des colliers de serrage en plastique. Derek la surplombait de toute sa hauteur, le regard dur. Lorsqu'elle a aperçu Julian porter Leo dans ses bras à la sortie du bâtiment, son visage a viré au gris livide.— Leo ! a-t-elle crié en essayant de se redresser brusquement.Derek l’a immédiatement rabrouée en la maintenant fermement assise.— Est-ce qu’il va bien ? S’il vous plaît, dites-moi qu’il va bien !Julian est passé juste à côté d’elle d’un pas décidé, l’ignorant totalement, marchant comme si elle n’avait jamais existé.Sentant une présence, Leo a tourné la tête hors de l’épaule de Julian pour jeter un bref regard vers Valerie. Ses traits sont demeurés parfaitement impassibles. Aucune lueur de reconnaissance. Pas la moindre trace d'affection.Rien.— Je ne l’aime pas, a-t-il murmuré distinctement à l’oreille de Julian.— Je sais, mon grand,







