Se connecterLe silence retombe, plus dense, plus lourd. Marc me regarde, ses yeux gris plissés par l'incompréhension. Une ride se creuse sur son front, entre ses sourcils. — Ma bénédiction ? dit-il. Tu te fiches de moi ? — Non. — Depuis quand t'as besoin d'une bénédiction ? — Depuis que j'ai compris ce qu'elle représentait. Anouk, elle n'a pas de père. Pas vraiment. Son géniteur est mort en sautant d'une église. Son seul repère masculin, son seul protecteur, son seul tuteur officieux, c'est toi. — Et alors ? — Alors tu es ce qui se rapproche le plus d'un père pour elle. Marc se tourne vers la mer. Son profil se découpe sur la brume, immobile, impénétrable. Il respire profondément. Je vois sa pomme d'Adam monter et descendre. — Tu sais ce que ça veut dire, ce que tu es en train de faire ? dit-il. —
Il se retire doucement, rabat sa chemise, reboutonne son jean. Il me tend la main. Je descends de la table, les jambes flageolantes, et je ramasse la robe. Elle est toute froissée, mais le tissu est noble, il suffira d'un coup de vapeur pour la défroisser. — Tu vas la prendre ? demande-t-il. — Oui. C'est elle. C'est la bonne. — Comment tu sais ? — Parce que dedans, je suis moi. Et parce que tu as failli pleurer. — Je n'ai pas failli pleurer. J'avais une poussière dans l'œil. — Bien sûr. — Et toi ? — Moi, quoi ? — Dedans, comment tu te sens ? Je réfléchis une seconde, mes doigts caressant le tissu froissé, mes yeux rivés aux siens. — Invincible, dis-je. Aimée. Libre. — Alors c'est la bonne. Il m'embrasse, un baiser léger, doux, tendre, qui contraste avec l'urgence d'il y a quelques
La robe glisse sur ma peau comme de l'eau, épouse mes formes sans les contraindre, souligne ma taille, caresse mes hanches, effleure mes chevilles. Le tissu est léger, aérien, presque impalpable. Je me regarde dans le miroir, et pour la première fois de la journée, je me reconnais. Je vois Anouk. Pas un mannequin, pas une princesse, pas une étrangère. Anouk. La femme qui a survécu, la femme qui a aimé, la femme qui va épouser Dante. Je tire le rideau. Je sors de la cabine. Clara pose son verre, se lève, porte sa main à sa bouche. Ses yeux s'embuent, ses lèvres tremblent. Sofia elle-même arrête de boire son café, pose la tasse, me regarde avec une intensité nouvelle. — C'est celle-là, murmure Clara. C'est elle. C'est toi. — Sì, dit Rosalia en hochant la tête gravement. Questa è lei. C'est vous. Je me tourne vers le grand miroir, je me contemple. Je ne pleure pas, mais mes yeux brillent. La robe est parfa
Il m'embrasse. Un baiser lent, tendre, qui goûte le thé au citron, la pluie sur les vitres, les mots qu'on vient d'échanger. Ses mains glissent sous mon pull, caressent ma peau nue, mes côtes, mon dos. Je frissonne. — Alors, dit-il en détachant ses lèvres des miennes, par quoi on commence ? — Par le lieu. Il faut trouver un lieu. — J'ai une idée. — Déjà ? — Depuis longtemps. Une propriété dans l'arrière-pays, un mas du dix-huitième siècle, perché sur une colline, entouré de vignes et de cyprès. Tu connais déjà. On y était invités il y a quelques mois. Leo et Clara s'y sont mariés. — Le mas de Clara et Leo ? — Le même. Le propriétaire est un ami de Matteo. Il nous le louera pour une bouchée de pain. Et puis... ça aurait une signification. — Laquelle ? — Continuer ce qu'ils ont commencé. L'amour dans ce clan. La vie après la mort. La lumière
Anouk La pluie tambourine contre les vitres du salon, un staccato irrégulier, presque musical. Le mistral s'est levé dans la nuit, charriant des nuages noirs depuis le golfe du Lion, et maintenant Marseille grelotte sous une averse glacée de mars. Les gouttes frappent les carreaux comme des doigts impatients. Le ciel est bas, lourd, uniformément gris. La lumière est pauvre, une lumière d'aquarium, qui brouille les contours des meubles et noie le salon dans une pénombre bleutée. Je suis assise en tailleur sur le canapé, une tasse de thé brûlant coincée entre les paumes, les jambes repliées sous un plaid en laine des Abruzzes que ma mère m'a tricoté l'hiver dernier. Dante est affalé dans le fauteuil en cuir en face de moi, ses pieds nus posés sur la table basse, une pile de magazines de mariage entre nous. Des brochures luxueuses, glacées, pleines de femmes en robes blanches et de tables décorées de fleurs exotiques. Je les ai achetées ce matin chez le libraire du Vieux-Port, fébr
Clara bondit de sa chaise, les mains sur la bouche, même si elle est déjà au courant, même si elle a vu l'anneau, même si elle savait. Marc reste figé, ses sourcils qui montent, sa fourchette qui tombe sur la nappe avec un bruit sourd. Matteo éclate de rire, un rire tonitruant qui fait trembler les verres, et il tape du poing sur la table en criant Enfin ! dans un italien rugueux. Sofia sourit, un vrai sourire, le premier que je lui vois depuis des années, un sourire qui transforme son visage, qui le rend presque doux. Tout le monde applaudit, des cris de félicitations fusent de toutes parts, les serveurs eux-mêmes s'arrêtent pour regarder la scène. Marc se lève, contourne la table, s'approche de Dante. Il le regarde longuement, un regard intense, scrutateur. Puis il le prend dans ses bras, une accolade brusque, virile, qui claque. — T'as mis le temps, dit-il, la voix enrouée. — Je sais. — Si tu lui fais du mal, je te tue. — Je sais aussi. — Je suis sérieux. — Moi aussi. Marc
AnoukL'aube se lève .Je ne dors pas. Je regarde la lumière grise qui filtre à travers les volets. Dante respire calmement contre moi. Sa fièvre est tombée dans la nuit. Le médecin a dit que le plus dur était passé.Mais je sais que le plus dur ne fait que commencer.Mon téléphone vibre sur la tab
AnoukJe reste seule avec Dante. Avec ses doigts qui serrent les miens dans son sommeil. Avec ce silence lourd de tout ce que je viens de déterrer.— Tu entends, murmuré-je à Dante. Tu entends ce que je viens de dire. Maintenant tu sais. Tu sais pourquoi je suis comme je suis. Pourquoi j'ai du mal
AnoukLe sommeil est une trahison.Je devrais veiller. Je devrais rester éveillée, surveiller son souffle, guetter le moindre signe. Mais mon corps a lâché. Mes yeux se sont fermés sans me demander la permission.Quand je les rouvre, la lumière a changé. Plus dure. Plus blanche. Le jour est levé de
AnoukDeux heures.Le médecin travaille sans s'arrêter. La sueur perle sur son front. Son assistant éponge, passe des instruments, tient des écarteurs.— La balle a touché l'omoplate, dit-il sans cesser d'œuvrer. Fracassé l'os. Sectionné une artère. Il a perdu beaucoup de sang. Je fais ce que je pe







